LA SOTE DE VIENNE
1' « examen russe » que Nesselrode donne, indirectement, à la note de Vienne une interprétation contraire à celle des cabinets de Paris et de Londres.
Dimanche 18. — Chez l'Empereur, à Saint-Cloud. Je le trouve calme et son langage pacifique; mais il regrette, a-t-il dit, les communications russes. Je lui ai suggéré l'idée de les considérer comme non avenues et cet expédient semblait lui sourire, mais tout dépendra évidemment de ce que fera l'Angleterre.
Mercredi 21. — Travaillé avec Drouyn de Lhuvs, Cowley et Hatzfeld. Je ne doute plus de la résolution de l'Empereur et du cabinet anglais de retirer leur adhésion à la note de Vienne, quoique Drouyn de Lhuys ne se soit pas clairement énoncé vis-à-vis de moi. Il attendait lord Cowley, qui devait lui apporter la réponse définitive du cabinet anglais. Cependant il battait la campagne avec cette volubilité de langue et cette profusion de paroles, qui lui, servent également à faire connaître et à masquer sa pensée et qui, dans un cas comme dans 1 autre, font le désespoir de ses interlocuteurs. En sortant de chez lui, je rencontrai l'ambassadeur d'Angleterre, qui me dit, en passant : que son gouvernement refusait son adhésion au protocole de Vienne; que Westmoreland recevrait l'ordre de déclarer que l'Angleterre ne pouvait plus conseiller à la Porte de signer la note de Vienne, en présence de T « examen russe » des modifications demandées par le Divan.
C'est ainsi que s'effondre la misérable œuvre de la
conférence de Vienne, cette soi-disant base, si laborieusement construite, sur laquelle devait s'effectuer l'entente entre les cinq puissances. En rendant compte à Buol de ce qui précède, j'ajoute : « M. Drouyn m'a paru fort intrigué de ne trouver aucune trace de cet «examen russe» ni dans vos dépêches à moi, ni dans les rapports de Bourqueney. Et, cependant, c'est cet « examen » qui a changé la face de l'affaire et changera peut-être la face de l'Europe. M. Drouyn de Lhuys a confié hier à quelqu'un, que si la guerre venait à éclater, les deux puissances maritimes sauraient dès l'abord obliger l'Autriche à prendre sa position nettement et que pour elle la neutralité serait chose impossible (1) . »
Jeudi 22. — Avec le comte et la comtesse Hatzfeld, à Mennetou, dans le Berry, chez le prince Pierre d'Arenberg. Nous y trouvons, outre le maître de la maison, ses deux fils Louis et Auguste; sa fille, la comtesse Charles de Mérode et son mari; le prince de Ghalais avec sa fille qui, sans être une beauté, vous gagne par le charme de ses manières. Se trouver avec des amis et connaissances agréables et distinguées, respirer l'air de la campagne et s'adonner au dolce far niente, voilà trois jouissances qu'il n'est pas toujours facile de réunir.
Dimanche 25. — Il pleut à verse; mais le prince Pierre m'a annoncé au cardinal Dupont, archevêque de Bourges, et force nous est de braver le mauvais temps. Nous visitons la cathédrale, où j'admire les
(1) Lettre particulière au comte de Buol, du 21 septembre.
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célèbres vitraux peints et la maison de Jacques Cœur qui semble avoir été en France le Fugger, le Chigi ou le Rothschild de son époque. L'heure était avancée et les deux touristes se trouvaient encore à jeun. Je proposai à mon compagnon de déjeuner, avant notre visite à l'archevêché. "Quelle idée! s'écria-t-il ; le cardinal nous attend, et ce serait le blesser; nous devons accepter la collation qu'il nous offrira. » D'ailleurs, on mange toujours bien dans les maisons ecclésiastiques. Le cardinal nous reçut gracieusement, nous retint au moins pendant une heure qui m'a paru très longue car je mourais d'inanition, et nous montra lui-même l'archevêché, vaste et somptueuse construction qui date du règne de Louis XV. La plus belle pièce de la maison, disait Mgr de Bourges, est la cuisine. Le prince me regarda en clignant de l'œil. Je respirai et complimentai l'archevêque sur l'absence de l'odeur de cuisine dans les appartements. C'est, en effet, un vaste laboratoire culinaire, situé au rez-de-chaussée et magnifiquement voûté. Il n'y manquait que le chef, les marmitons, la batterie de cuisine, les provisions et jusqu'au feu dans la cheminée colossale où jadis l'on rôtissait des bœufs entiers. « Voilà, disait Mgr Dupont, comment vivaient mes prédécesseurs. Ils tenaient maison ouverte. Leurs moyens le leur permettaient. » A ces mots, il ouvrit une porte qui donne dans la rue et nous congédia de la manière la plus gracieuse.
Lundi 26. — De retour à Paris, dans l'après-midi. J'apprends que le revirement de la politique française
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que j'avais pressenti en partant pour Mennetou est devenu un fait accompli.
Aujourd'hui, se rencontrent à Olmutz les empereurs François-Joseph et Nicolas. Présents : Buol, Nesselrode et Meyendorff.
Mardi 27. — Drouyn de Lhuys me dit : « La France identifie son attitude avec celle de l'Angleterre. A la suite de la communication de la dépêche russe du 7 septembre (1' « examen » des modifications), elle retire son adhésion au projet de note de Vienne. » C'est donc un revirement complet de la politique des Tuileries, mais qui est facile à expliquer. Les cours du Nord ont offensé l'empereur des Français lors de son avènement et elles l'ont rendu méfiant à leur égard. Quelque pacifique qu'il soit ou qu'il se dise être, il tâchera de s'assurer de l'alliance anglaise, n'importe à quel prix et il ne reculera pas même devant la guerre.
Aujourd'hui est le second jour de l'entrevue de l'empereur François-Joseph et de l'empereur Nicolas à Olmutz.
Mercredi 28. — De nouveau chez Drouyn. C'est le troisième et dernier jour de l'entrevue d'Olmutz. On a de la peine à me cacher l'irritation, l'inquiétude et la curiosité que cette réunion fait naître aux Tuileries et à l'hôtel du quai d'Orsay.