DINER CHEZ LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQL'E
AVRIL
Vendredi 11. — Le nouveau ministère formé hier (Baroche, affaires étrangères; Léon Faucher, intérieur; Fould, etc.) a eu à l'Assemblée une majorité de cinquante-deux voix, et par conséquent est appelé le ministère de 52 (1852).
Dimanche des Rameau v, 13. — Dîner chez le Président de la République, qui donne le bras à la princesse de Ligne. Son mari le prince, mécontent de la place quon lui a assignée, fait une scène à Bacciochi. C'est la petite pièce. La grande, pour moi, c'est une longue conversation avec Louis Napoléon, qui rumine sa future constitution. Il craint et déteste le suffrage universel, mais il ne peut s'en passer pour arriver au pinacle. Quoi faire? ■ Que pensez-vous, m'a-t-il dit, d'une idée qui m'est venue : chaque Français marié est électeur?» C'est un rêveur, un esprit hésitant, incertain, dépourvu du guide des principes. Il n'en connaît qu'un seul; mais ce principe est une superstition : la foi dans son étoile.
Dimanche de Pâques. 20. — J'ai suivi les conférences du Père de Ravignan S. J. à Notre-Dame. C'est le prédicateur le plus en renom. Il a de l'animation, de l'éloquence; mais selon moi il déclame trop et a peu d idées. Il enlève ses auditeurs, surtout les femmes. J'avoue qu'il me laisse froid. Pendant la semaine sainte
les églises regorgeaient de monde; seulement leur nombre est comparativement petit. L'immense majorité des Parisiens ne pratique pas. Le jeudi saint j'ai vu la promenade traditionnelle de Longchamp, une longue file de voitures remplies de lorettes. Dans un de ces équipages on voyait quatre ouvriers en blouse, et sur le siège un monsieur, « un bourgeois » , mis avec élégance, qui représentait leur domestique. C'est ainsi que ces pauvres gens s'imaginent le triomphe du socialisme.
Mercredi 30. — J'ai passé ce mois à dîner en ville et à recevoir du monde à diner chez moi. Après la formation d'un ministère, rien n'est difficile comme de composer les listes de vos invités, tant est le nombre de catégories séparées par des abîmes, de coteries portant la même couleur, mais nuancées à l'infini et si exclusives que la présence d'un seul outsider effarouche la compagnie. Il y a le faubourg Saint-Germain pur, il y a le faubourg Saint-Honoré, il y a les irréconciliables et ceux qui dans Louis-Napoléon ont entrevu le sauveur, le « Monk » , comme on dit; d'autres qui commencent à revenir de cette erreur. N'ayez garde de les réunir en petit comité. Il y a les chefs de la majorité, les burgraves qui aiment à primer et dont, par conséquent, il ne faut pas trop inviter à la fois. Ce sont les ducs et les pairs du temps présent. Il y a les jeunes députés, les risingmen, qui savent se rendre utiles aux ambassadeurs et sont, ordinairement, plus amusants que les sommités de la politique. Il y a les intimes de l'Elysée, hommes et femmes, ces dernières toutes belles et élégantes, et parmi elles quelques dames du