‹ Neuf ans de souvenirs d'un ambassadeur d'Autriche à Paris sous le Second Empire, 1851-1859;Chapitre 73 sur 198 · LE CHATEAU DE C H A M PL ATREUX · texte numérisé non relu

LE CHATEAU DE C H A M PL ATREUX

être aussi par l'abîme qui le séparait de son auditoire. L'affinité entre lui et ces lieux me frappe toutes les fois que je viens le voir ici. Champlatreux semble avoir été bâti pour lui et il semble être né pour l'habiter. Dans l'après-midi, toute la compagnie se promenait dans le parc. Le soleil déjà sur son déclin le dorait de ses ravons obliques. Le château, avec ses carreaux miroitants, paraissait embrasé; tout était lumineux dans ce tableau, hormis les ombres foncées que des quinconces séculaires, non encore privés de leur feuillage, projetaient sur la pelouse. Ile enchanteresse, me dis-je, où il m'a été donné de toucher barre, pendant quelques heures après une navigation tempétueuse et avant de reprendre la mer avec ma faible nacelle qui. cependant, porte la paix dans ses modestes flancs. Chavirera-t-elle ? Voilà le terrible de ce régime napoléonien que la moindre divergence de vue menace de faire dégénérer en guerre, comme une légère indisposition enlève un corps malsain dont le sang est vicié.

Vendredi il. — Un manifeste de l'empereur Nicolas publié le 2, qui accuse la Turquie d'avoir violé la foi jurée des traités, produit ici un détestable effet. On mande de Gonstantinople qu'une partie des flottes anglaise et française ont mouillé dans la Gorne-d'Or.

Samedi 12. — Le Moniteur donne le manifeste russe en l'accompagnant de commentaires blessants pour l'empereur de Russie. Cela doit mener à la guerre. A ce sujet, le langage très changé de Drouyn de Lhuys

et le ton provoquant de la presse officielle et officieuse ne laissent guère de doute.

Dimanche 13. — J'expédie ce soir le prince Richard Metternich à Vienne. Je dis à Buol la vérité crûment. Mais veut-on la voir? Voici ma lettre à ce ministre (1) :

« Décidément, mon cher comte, les choses ne marchent pas bien. Vous me connaissez assez et Sa Majesté qui m'a vu dans des moments terribles et quand la monarchie tremblait dans ses fondements, Sa Majesté, aussi me connaît assez pour savoir que je ne suis pas poltron et que je ne m'alarme pas pour rien. Mais je vous assure que les choses ne marchent pas bien. Ce que je vous ai fait pressentir depuis longtemps semble devoir se réaliser. Quelle est la situation? Est-ce une affaire d'Orient dont il s'agit? Non, la Turquie est seulement le terrain sur lequel la question doit être vidée ; mais ce n'est pas de la Turquie qu'il s'agit. Pour l'Angleterre et pour la France il s'agit de la prépondérance de la Russie. John Bull n'en veut pas, quoi que dise ou fasse lord Aberdeen. Le pays n'en veut pas, à ce qu'il paraît. Pour la France, elle aurait pu rester passive ; mais soit rancune à cause de l'attitude des Puissances à l'occasion de la reconnaissance de l'Empire, soit pour sortir de l'isolement où elle se trouve, elle s'est engagée d'honneur, et le ministre des affaires étrangères, qui possède aujourd'hui plus que ses collègues la confiance de son maître, m'assure que la

(1) Lettre particulière, du 13 novembre. Elle a produit un grand effet à Vienne et est devenue un élément important dans la marche ultérieure suivie par le cabinet autrichien.

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