LA NEUTRALITÉ DE L'AUTRICHE
France ira jusqu'au bout et il prononce même le mot de guerre.
« Il arrive maintenant, ce qu'il était facile de prévoir, mais à quoi, avec la légèreté française, on n'a pas pensé en temps utile. On comprend aujourd'hui que, pour gagner la partie, il faut obliger la Russie à rentrer chez elle. Or, on comprend un peu tard qu'avec des flottes on ne délogera pas les Russes des Principautés. Donc on s'adresse à la puissance qui dispose des moyens de les faire évacuer, de gré ou de force. Maintenant, cette puissance dit : Je veux rester neutre. » Cela sera-t-il possible à la longue? Toute la question est là. Je serais tenté de répondre oui, si la Russie recule devant les démonstrations maritimes des deux puissances occidentales; non, si elle ne recule pas. Si l'empereur de Russie est magnanime, s'il retire ses troupes après avoir battu les Turcs, alors, sans doute, la question est arrangée, pourvu que le traité de paix ne lui assure aucun avantage, absolument aucun; mais s'il est moins coulant, l'Angleterre et la France, que feront-elles?
« Somme toute, la neutralité de l'Autriche est excellente, tant qu'elle est possible: mais quand elle sera impossible, quel parti prendrons-nous?
« Pourquoi ai-je pris la liberté de vous dire tout cela? Parce que vos lettres particulières ne traitent que la question d'Orient, tandis qu'ici on commence à nommer la chose par son nom en disant : qu'il s'agit d'arrêter les progrès de la Russie. C'est la nouvelle phase où nous entrons. Jusqu'ici on l'a pensé; maintenant on le dit. Cela étant, il faut nous attendre à être pressés de plus en plus. Le cercle se rétrécit autour
de nous et bientôt il faudra prendre un parti définitif.
« Ne voyez pas dans ces lignes un conseil — je n'ai pas de conseils à vous donner — ni même une opinion, encore moins un désir, excepté celui que tout se fasse ad majorent Habsburgii gloriam. Ce qui précède est l'expression exacte de l'ensemble des symptômes qui trahissent le fond des choses. Vous m'écrivez : « Nous « ne voulons pas abandonner le faible à l'intimidation « et à la corruption, mais nous ne voulons pas nous « compromettre vis-à-vis de la Russie » , et vous ne voulez pas non plus, je pense, vous compromettre visà-vis de la France et de l'Angleterre. C'est précisément là la difficulté. Est-il possible d'atteindre le but que vous visez sans se compromettre soit à Saint-Pétersbourg, soit à Paris et à Londres?
b Je me résume. Ou bien l'affaire est terminée par un acte de magnanimité chevaleresque de l'empereur de Russie, que ses amis appelleront un acte de Donquichottisme, c'est-à-dire, content d'avoir battu les Turcs, il évacuera les Principautés ; ou bien, la lutte s'engagera entre lui et les deux puissances maritimes, et, si cette lutte se prolonge, ces dernières seront obligées de nous forcer, si elles le peuvent, à quitter notre neutralité. Cela est dans la nature des choses. D'ailleurs Drouyn de Lhuys me le dit sur tous les tons. «
Ce matin, je me suis fait arracher une dent, et encore une dent de sagesse. C'est fâcheux par le temps qui court et qui exige de la sagesse, de la prudence, du calme, beaucoup de patience et un peu de courage, surtout vis-à-vis de mon gouvernement que je