‹ Neuf ans de souvenirs d'un ambassadeur d'Autriche à Paris sous le Second Empire, 1851-1859;Chapitre 75 sur 198 · LE CHATEAU DE FONTAINEBLEAU · texte numérisé non relu

LE CHATEAU DE FONTAINEBLEAU

blesse et irrite en lui disant la vérité et que je tromperais si je ne la lui disais pas.

Lundi 14. — Départ pour Fontainebleau par le train de trois heures, en compagnie de Drouyn de Lhuys et de Thouvenel. Il faisait presque nuit lorsque nous arrivâmes dans le plus riche et le plus fantastique de tous les châteaux des anciens rois de France. A sept heures et demie, les invités se réunissent dans les salons de llmpératrice. Dans une de ces pièces Louis XIII a vu le jour. Nous sommes fort nombreux : la grande duchesse Stéphanie de Bade avec Mlle de Mentzingen, jadis une beauté hors ligne; la princesse Mathilde, baron et baronne de Seebach, comte Moltke et sa fille Augusta, lord et lady Ely, prince et princesse Joseph de Ghimav, M. Drouvn de Lhuys, M. et Mme Troplong, « Leurs Altesses ■ le baron et la baronne de Ghassiron (membres de la famille civile de l'Empereur), M. et Mme Gudin, M. Thouvenel, M. de 1 Esparre, malheureusement sans sa charmante et jolie femme. Les charges de cour sont représentées par le duc et la duchesse de Bassano, le maréchal Vaillant en sa qualité de maréchal de la cour, et son substitut le général Roilin, chargé de faire fonctionner la machine: enfin par l'introducteur des ambassadeurs Bacciochi : la jeunesse dorée des temps joyeux de la présidence par Edgar Xey. Fleury, Toulongeon. En fait de grands seigneurs du pays, il n'y en a qu'un seul, le duc de Bauffremont. M'oublions pas un évèque, et Isabey, célèbre peintre de la cour de Napoléon Ier, fils du peintre de ce nom attaché à la cour de Louis XVI. Il compte

maintenant quatre-vingt-dix ans et l'Empereur m'assure qu'il a fait le portrait de la reine Marie-Antoinette! Le diner, de quatre-vingts couverts, fut servi dans la magnifique galerie de Henri II. C'est le triomphe du style de la renaissance française. Plus je l'étudié, plus je me convaincs que, sous peine de tomber dans le grotesque et le vulgaire, il exige, de la part de l'artiste, le feu sacré, un goût exquis et le sentiment du beau dans la plus haute acception du mot. Il ne comporte pas la médiocrité. Les fresques qui couvrent les murs sont l'œuvre de Primatice, pâle mais noble reflet des créations de Michel-Ange et de Jules Romain. Louis- Philippe a fait restaurer cette galerie. Une musique militaire, trop bruyante et répercutée par le plafond admirablement sculpté, favorise les conversations particulières entre voisins. J'étais celui de la princesse Mathilde, que le prince Murât séparait de l'Impératrice, assise à la gauche de l'Empereur, qui avait la grandeduchesse Stéphanie à sa droite. Après le diner Napoléon se retira avec moi dans la salle de Louis XIII, où nous eûmes une longue et intéressante conversation sur les affaires d'Orient. J'eus ensuite l'honneur d'ouvrir le bal avec l'Impératrice. C'était la veille de sa fête. L'Empereur mena les hommes dans sa chambre à coucher et leur distribua des bouquets. Guidés par lui, nous nous rendîmes ensuite processionnellement dans la salle où se tenait l'Impératrice et lui remimes nos fleurs en défilant devant elle. L'Empereur ne put s'empêcher de l'embrasser tendrement in conspectu populi. Vers la fin de la soirée, Drouyn de Lhuys m'approcha pour me prier d'attribuer à ce que son maitre

Page 1