‹ Neuf ans de souvenirs d'un ambassadeur d'Autriche à Paris sous le Second Empire, 1851-1859;Chapitre 76 sur 198 · MA CHAMBRE A COUCHER · texte numérisé non relu

MA CHAMBRE A COUCHER

m'avait dit la valeur d'une communication officielle. On se retira vers onze heures, moi dans la galerie des cerfs qu'on a transformée en appartements. Dans ma chambre à coucher, on voit une inscription qui rappelle la fin tragique de Monaldeschi assassiné à cet endroit par ordre de la reine de Suède en 1657.

Mardi 15. — A Fontainebleau, tout le monde est persuadé que l'âme en peine de l'infortuné favori de la reine Christine hante ces lieux. Personne ne l'est plus que la châtelaine, qui m'a gracieusement offert de me faire changer d'appartement, ce que, en esprit fort que je suis, j'ai décliné. L'Empereur, l'Impératrice, la princesse Mathilde et un grand nombre d invités, hommes et femmes, parurent au déjeuner dans le costume de chasse adopté par l'empereur Napoléon sur un modèle fort en vogue à la cour de Louis XV. Le rendez-vous de chasse était à la croix de Toulouse, à une lieue et demie du château. L'Empereur montait un cheval anglais pur sang, l'Impératrice un cheval blanc d'Andalousie.

Les autorités du département et tous les ministres, venus pour le conseil de demain, ayant été invités au château, nous sommes cent personnes à dîner. Persigny me parle longuement, et cette fois-ci raisonnablement. Après le festin, la curée, et après la curée petit bal au son d'un orgue de Barbarie manié alternativement par Rollin et Bacciochi, et cela pendant deux heures consécutives. Quelle rude épreuve pour les oreilles ! L'Empereur, qui s'aperçut de mon étonnement me dit : « Je ne veux pas admettre des musiciens dans

les appartements. Ils racontent ce qu'ils ont vu et pas vu. Je préfère la gymnastique de Bacciochi. » L'Impératrice laisse tomber son éventail, je me baisse pour le ramasser. « Non, dit l'Empereur, ne faites pas de la peine à ce jeune homme, qui veut faire cet acte de galanterie. » C'est un petit être, mince, fluet, au regard éteint, au visage pâle et comme momifié, mais agile malgré ses quatre-vingt-dix ans. Sa toilette répond à son physique. Il porte les culottes courtes et, sauf les broderies, l'habit français de la cour de Louis XVI. C'est un survivant du siècle dernier, un oublié de la mort; c'est le peintre Isabey, qui a fait le portrait de la reine Marie-Antoinette. De lui à Monaldeschi, il n'y a qu'un pas. Je commence à croire aux revenants de Fontainebleau.

L'Impératrice s'était retirée dans un salon attenant à la salle de Louis XIII, près de la cheminée magnifique qui en fait le principal ornement. Le plafond se distingue par des boiseries ravissantes. Cette pièce, ni spacieuse ni élevée, respire 1ère des Médicis et làge d'or de la Renaissance. Malheureusement, Louis-Philippe, zélé et savant, mais pas toujours heureux restaurateur, lui a imprimé le cachet du faux et de l'imitation en couvrant les murs de gobelins modernes, avec des sujets empruntés à l'histoire du seizième siècle. Je me suis approché de l'Impératrice, qui avait réuni autour d'elle lady Ely, Mme de Seebach et la princesse de Chimay, et nous avons eu jusqu'à la fin de la soirée une conversation des plus animées. Dona Eugenia est restée ce qu'elle a toujours été. Un peu plus sérieuse, quand elle se montre au public, elle aime à se laisser

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