‹ Neuf ans de souvenirs d'un ambassadeur d'Autriche à Paris sous le Second Empire, 1851-1859;Chapitre 77 sur 198 · LES TABLES TOURNANTES · texte numérisé non relu

LES TABLES TOURNANTES

aller quand elle se trouve avec les personnes de la société. La reine Christine d'Espagne dit d'elle : « Elle a pris sa position fort bien, ni trop haut ni trop bas. » Gela me semble très juste; mais je lui souhaiterais un peu plus de lest, beaucoup plus de bonne lecture, une instruction plus solide, un esprit moins bizarre, moins amateur du merveilleux et plus tourné aux choses sérieuses. Maintenant, elle s est donnée avec toute l'ardeur de sa nature andalouse aux tables tournantes.

Mercredi 16. — Après le déjeuner, l'Impératrice, ladv Elv, la duchesse de Bassano et Mme de La Tour- Maubourg s'évertuaient à faire agir leur fluide magnétique ou magique sur une petite table ronde, qui ne tardait pas à se mouvoir et à frapper de petits coups. C était sa manière de parler. Elle disait : a Je trouve la compagnie, choisie mais bruyante. » Si c'est lesprit malin qui inspire les tables, contrairement à sa nature, il a dit vrai. Puis, il se mit à radoter et devint tout à fait pauvre diable, à la grande déconfiture des croyants. Enfin, je le trouvai peu intéressant, et je préférai me mêler à un petit groupe d hommes dont l'Empereur formait le centre. Il était en verve, ce qui lui arrive rarement, causait beaucoup et bien et fascinait son petit auditoire, composé de Drouyn, Thouvenel et moi, par l'originalité de ses observations et l'étrangeté des aventures qu'il nous racontait. Quel singulier homme! Quel mélange de contrastes! Rusé et naïf, viveur et idéologue, adonné aux plaisirs et friand de choses merveilleuses, en quoi il rappelle les princes italiens

de la Renaissance, sincère quelquefois, par calcul impénétrable, quand il le veut; conspirateur toujours, par goût autant que par habitude et, dans les bons comme dans les mauvais jours, fataliste qui croit à son étoile.

A diner, la princesse Mathilde, pour ne pas se trouver à côté de son frère, cède sa place à la princesse Murât. Pendant la soirée, Bacciochi se battait les flancs pour mettre la compagnie en train. On jouait toute sorte de jeux innocents et on commençait par une charade : Musard. Le choix du mot n'était peutêtre pas heureux, mais il n'y avait rien d inconvenant dans la représentation. L'Impératrice et quelques dames figuraient les muses et le peintre Gudin vendait des bonbons. On lui donnait des arrhes. Gela n'était pas bien fort; mais parfaitement innocent. Cependant la grande-duchesse de Bade ne me cacha pas sa douloureuse surprise. Je tâche de la calmer. Après la charade Musard une danse à la musarde. L'indignation de la grande-duchesse est à son comble. L'Empereur danse avec l'Impératrice. Suit la boulangère, que le maitre de la maison affectionne particulièrement, le tout au bruit saccadé et strident de l'orgue de Barbarie que le chambellan Bacciochi et le général Rollin font marcher à la sueur de leur front.

Au milieu de ce brouhaha, l'Empereur m'honora de nouveau d'un long entretien dont le résumé est : qu'il veut la paix, qu'il tâchera de la faire, mais à la condition que les Russes n'fn puissent tirer aucun avantage

On a reçu aujourd'hui des nouvelles du théâtre de ia guerre. Le 4, l'artillerie turque a causé aux Russes

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