‹ Neuf ans de souvenirs d'un ambassadeur d'Autriche à Paris sous le Second Empire, 1851-1859;Chapitre 78 sur 198 · CAUSERIE AVEC I/I M PER AT R I CE · texte numérisé non relu

CAUSERIE AVEC I/I M PER AT R I CE

une perte de douze mille hommes. Lorsque, le 12. le prince Gortschakoff avançait sur OItenitza avec quarante-cinq mille hommes, les Turcs, sans accepter le combat avec des forces si supérieures, se retirèrent en bon ordre sur la rive droite du Danube et, chose incroyable, sans être molestés par l'ennemi.

Jeudi 17. — Après le déjeuner, causerie avec 1 Impératrice. Elle était pétillante, je ne dirai pas d'esprit, mais de vivacité, de cette vivacité andalouse qui fait un de ses charmes. }sous effleurons toute sorte de sujets, frivoles et sérieux, et elle revient sans cesse à la question brûlante du jour. Elle est parfaitement au courant des négociations, trop pour ne pas me faire penser qu'elle a appris sa leçon avant de m'entreprendre. Enfin c'est une manière de faire les affaires comme une autre, mais elle a ses inconvénients et rappelle un peu trop l'Opéra-Comique et certaines comédies de Scribe. Cette conversation remplissait presque toute la matinée. Vers la fin de la journée, promenade en chars à bancs. Je me trouvais dans celui de 1 Impératrice avec la princesse Mathilde, Mme de Seebach, les dames de Sa Majesté et le duc de Bassano. Le temps, ni de printemps, ni d'automne, ni d'hiver, était délicieux, l'air calme, doux, élastique, le ciel légèrement voilé. Par ci par là, des rayons d'un soleil pâle pénétraient le feuillage, déjà jauni mais encore épais, des géants plusieurs fois séculaires de la forêt. Le but de la promenade est un rocher appelé les Deux Sœurs. Un feu de bivouac nous y attend et on prend une collation avant de battre en retraite. Parmi les généraux pré-

sents, Espinasse, qui est la spécialité quand il s'agit de fermer des assemblées nationales et d'en expulser ou d'arrêter les élus du peuple (Rome et Paris) , me frappe par la coupe et l'expression de sa physionomie. Il a l'air de quelqu'un, mais de quelqu'un qu'il est bon d'éviter quand on n'est pas dans ses bonnes grâces. Le milieu, entre le rude général et le bravo. En rentrant, je trouve le comte Traun, qui m'apporte des dépêches de Vienne. Après dîner, un autre long entretien avec l'empereur Napoléon. Il affirme de nouveau ses intentions pacifiques et ne veut pas croire que « l'empereur Nicolas voudra ternir sa réputation en provoquant une guerre européenne ». Dans la soirée on danse; moi avec la princesse Mathilde, l'impitoyable Bacciochi le veut. Enfin, exténué de fatigue, je me retire, vers minuit, dans mon appartement. Drouyn de Lhuys m'y attend et nous employons une partie de la nuit à discuter les ouvertures que je viens d'être chargé de lui faire. Ne pouvant tomber d'accord, nous nous séparons mécontents l'un de l'autre; mais peut-être la nuit, le peu qui en reste, portera conseil.

Quel rude métier que celui de diplomate! Je n'en connais aucun qui exige autant d'abnégation, autant de promptitude à sacrifier ses intérêts au devoir, autant de patience et, à certains moments, autant de courage. L'ambassadeur, qui remplit bien les obligations de son état, ne trahit jamais ni la fatigue, ni l'ennui, ni le dégoût. Il dissimule les émotions qu'il éprouve, les tentations de défaillance qui l'assaillent. Il sait passer sous silence les déceptions amères qu'on lui ménage, autant que des satisfactions inattendues dont

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