‹ Neuf ans de souvenirs d'un ambassadeur d'Autriche à Paris sous le Second Empire, 1851-1859;Chapitre 81 sur 198 · GRANDE HAUSSE A LA BOURSE · texte numérisé non relu

GRANDE HAUSSE A LA BOURSE

par les lunettes de leur cour. Gela fait qu'on aime toujours à lire leurs rapports, mais cela a aussi des inconvénients. Le plus sur est d être vrai. On peut déplaire momentanément, mais au bout du compte on aura bien servi son souverain. Drouyn de Lhuys m'a dit que l'Empereur a fort bien accueilli mon collègue de Russie, que l'Impératrice a été fort gracieuse, tout comme l'avait été l'empereur Nicolas avec le général de Goyon ; mais qu'au fait, l'Empereur des Français n'avait pas grand'chose à dire à l'envoyé de Russie et que les politesses ne changeaient rien au fond de la situation. »

DÉCEMBRE

Vendredi 9. — La note collective et le protocole ont été signés le 5, à Vienne, par les représentants des quatre puissances réunis en conférence. Le lendemain, 6, la nouvelle s'en est répandue ici dans le public, qui est dans la jubilation. Grande hausse à la Bourse. Qui aurait cru, il y a un an, que les noms de l'Autriche, de la Prusse, de la France et de l'Angleterre se liraient au bas d'un acte qui isole la Russie?

Dimanche 10. — Chez miss Burdett Coutts fait la connaissance du nouvelliste Dickens, un des démocratiseurs de l'Angleterre. Il a 1 air bon enfant, porte une barbe touffue et a les manières et allures d'un Yankee.

Jeudi 15. — Aux Tuileries pour présenter des compatriotes. L'Empereur me dit au'à la suite de la des-

truction de la flotte turque dans le port de Sinope par l'amiral Nachikoffles flottes française et anglaise pénétreront dans la mer Noire.

Samedi 17. — La situation se complique. Lord Palmerston, ministre de l'intérieur, a donné sa démission parce qu'il trouve trop libéral le bill de réforme élaboré par ses collègues Aberdeen, John Russell, Clarendon et Granville. Quelle sera notre situation? C'est surtout l'Italie qui me préoccupe. J'ai de nouveau touché cette question dans ma correspondance intime avec mon ministre (1) :

« On s'attend, dis-je, à des interpellations de l'Autriche, qui ne voudra pas s'engager avec la France dans une entreprise commune au Levant sans avoir obtenu d'elle des garanties spéciales par rapport aux circonscriptions territoriales en Italie. L'Empereur a raconté à lord Cowley une partie de sa conversation avec moi. L'ambassadeur d'Angleterre demanda aussitôt si l'Empereur des Français entendait nous donner des garanties relativement à l'Italie, par un acte écrit. La réponse était vague, soit que l'empereur Napoléon ne voulut pas faire une confidence entière au représentant de l'Angleterre, soit qu il se repent déjà de s'être engagé trop avant avec nous. Il s'est borné à dire à lord Cowley qu'en cas de guerre avec la Russie, si nous étions les alliés de la France, il nous appuierait en Italie avec toutes ses forces. C'est là une question très importante. Espérons — et pour ma part j'en suis presque con-

(1) Lettre particulière au comte de buol, <lu 13 décembre.

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vaincu — quelle n'acquerra pas de valeur pratique et que l'affaire d'Orient sera vidée diplomatiquement et sans compromettre notre alliance avec la Russie. Plus nous sommes fermes (vis-à-vis d'elle) , plus il est probable que cela finira ainsi. »

Mercredi 28. — Revenu de Brighton, où j'avais passé les fêtes de Noël avec quelque amis anglais. Miss BurdettCoutts, qui s'y trouvait aussi, est une excellente femme qui gagne à être connue. Richard Metternich, arrivé de Vienne quelques heures avant mon retour à Paris, me remet des dépèches qui ne me donnentqu'une demi-satisfaction : on dit pis que pendre de moi, mais sotto voce et, ce qui est l'essentiel, on fait ce que je conseille de faire. Le soir, chez la princesse de Lieven, on débat la grande nouvelle du jour : Palmerston redivivus est rentré au ministère et devenu le maitre de la situation.

Jeudi 29. — Bourqueney mande de Vienne par le télégraphe : Les quatre représentants à Constantinople avaient, de leur propre autorité, adressé une note à la Porte, lorsqu ils recurent la note collective de la conférence de Vienne du 5 décembre. Au lieu de la faire parvenir à son adresse, ils Ta confisquèrent simplement. De là, à Vienne, des explosions de colère, très légitimes sans doute. Mais on n'a que ce qu'on mérite. Il ne faut pas improviser les ambassadeurs. Bruck est peut-être un excellent financier, Baraguay d' Milliers certainement un rude général; mais ils sont étrangers à la diplomatie et se sont évidemment, dans

cette circonstance, laissés guider par lord Stratford. Cependant, me dit Drouyn, « sous l'influence de lord Palmerston (1), devenu l'âme du ministère anglais, les deux gouvernements se mettent d'accord sur les instructions à envoyer à leurs ambassadeurs à Gonstanti- )iople . les deux flottes entrent dans la mer Noire pour défendre la flotte et le territoire turcs. Les bâtiments de guerres russes qu'elles rencontreraient en mer seront invités et au besoin forcés à rentrer dans un port russe » .

Samedi 31. — Petit bal chez la princesse Mathilde. En dansant avec l'Impératrice, elle me dit : « J'ai demandé à ma table si vous êtes allé en Angleterre pour manger des crêpes. La table répond que non. La table nie aussi que c'est pour un motif politique, et ajoute que vous y êtes allé pour vous marier. » Tant il est vrai, qu'on ne peut adresser la parole à miss Goutts sans passer pour un prétendant. L'Empereur me parle longuement de la question brûlante du jour. Il croit la rupture avec la Russie plus que probable, tandis que son ministre est persuadé, ou affecte de l'être, que la Russie reculera.

J'ai aujourd'hui envoyé le prince Alexandre Schœnbourg à Vienne. « L'Angleterre et la France, écrisje (2) au comte Buol, ont jeté le gant, persuadées, à ce

(1) Je trouve en marge de mon journal la note suivant; datée du il novembre JS56 : u Faux ! L'initiative de ces instructions est partie de Paris ». Ce détail -là n'a qu'une valeur historique. C'e;t l'empereur Napoléon, et non lord Palrnerston, comme Drouyn voulait me faire croire, qui a poussé à la guerre.

(2) Lettre particulière, du 31 décembre.

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