L'EFFIGIE DE NAPOLEON
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Buol s'ingénia pour inventer des moyens calculés pour narguer Louis-Napoléon. Ainsi, pour n'en citer qu un seul, l'effigie de Napoléon Ier ayant été rétablie sur les insignes de la Légion d'honneur, il y eut défense aux sujets autrichiens d'accepter la décoration. Le comte d'Odonnel, qui avait arrêté l'assassin de l'empereur François-Joseph au moment où il s'apprêtait à porter un second coup de poignard, fut décoré par tous les souverains. Il reçut aussi la Légion d'honneur, mais ne put obtenir l'autorisation de la porter. Quelle excellente occasion de donner à ce règlement, considéré lux Tuileries comme un affront sanglant, un immense retentissement. Buol n'eut garde de la manquer. Ce même ministre passait pour avoir empêché l'union de l'Empereur avec la princesse de Wasa. Le fait n'est pas prouvé; mais il n'est que trop vrai que, dans ses entretiens avec des membres du corps diplomatique, il ne cachait pas sa satisfaction de voir échouer ce projet de mariage.
Cependant l'Empire s'était fait, et les puissances se trouvaient placées dans le dilemme ou de refuser la ^connaissance, ce qui était la rupture et la guerre msuite — personne n'y songeait — ou bien de reconnaître le nouvel état de choses avec certaines réserves indispensables qui. on le savait, ne rencontreraient, à *aris, aucune difficulté. En politique, comme entre particuliers, on fait bonne mine au mauvais jeu. Puisqu on ne pouvait pas ne pas reconnaître, il fallait reconnaître de bonne grâce et non en affichant notre impuissance de faire autrement. Le comte Buol, qui dans sa correspondance parla constamment de dignité, ne com-
prenait pas qu'il en manquait en proposant la marche que voici : « Les trois souverains reconnaissent le futur Empereur, mais ils lui refusent la courtoisie d'usage entre têtes couronnées. Ils l'apostropheront non par « Monsieur mon frère » , mais par « Sire » . L'empereur Nicolas trouva M. de Buol trop raide et proposa « Sire et bon ami » . Cet amendement fut adopté à Vienne et, on l'affirme, aussi à Berlin; mais, s'il en est ainsi, le roi de Prusse se ravisa au dernier moment, rétracta son adhésion à la formule inventée par Buol et amendée par l'empereur de Russie, et donna à Louis-Napoléon la courtoisie de Monsieur mon frère. L'exemple de la Prusse détermina un revirement analogue à Vienne. L'empereur Nicolas maintint la courtoisie Sire et bon ami, et lorsque les trois courriers nous apportèrent les lettres des trois souverains, nous vîmes avec stupéfaction que l'uniformité promise n'avait pu être atteinte. Mais, nonobstant, nos instructions nous prescrivaient toujours, à Hatzfeld et à moi, de ne pas nous séparer de notre collègue de Russie!!! M. Drouyn nous déclara que son souverain recevrait nos lettres de créance; mais que, très probablement, il refuserait l'acceptation de celle de Kisseleff, à quoi nous répondîmes que nous ne remettrions nos lettres que si celles du ministre de Russie étaient reçues. Ainsi la Russie, au risque de se brouiller avec le nouveau chef de la France, décide une question d'étiquette dans un sens blessant pour lui. L'Autriche et la Prusse y participeront comme alliés de la Russie. On chercherait vainement un cas analogue dans l'histoire des transactions européennes. Heureusement, après des
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hésitations et de redoutables péripéties, Louis-Napoléon finit par accepter les lettres russes. A Vienne, à la chancellerie d'État, on considérait cette solution comme un triomphe de notre diplomatie. Je le déplorais au fond de mon âme. La conséquence était une tension notable des relations, déjà peu satisfaisantes, entre Paris et Vienne qui s'améliorèrent seulement vers la fin de l'année lorsque l'empereur Napoléon III, en prévision de la guerre qu'il comptait faire à la Russie, sentait le besoin de briguer l'alliance de l'Autriche.
Un calme passager suivit la tourmente. L'Empereur annonça son intention d'épouser Dona Eugenia de Guzman. C'était un mariage d'amour, certainement pas de raison, plutôt de dépit, car je pense que la jeune personne doit son élévation au trône bonapartiste, à l'attitude hautaine et dédaigneuse des trois Cours du Nord, au moins autant qu'à la beauté et aux charmes de sa personne. Le mariage eut lieu le 30 janvier.
C'est à cette époque déjà que la complication orientale, encore visible seulement à des yeux expérimentés, commençait à pointer sur l'horizon. C'est le général de La Hitte, ministre improvisé des affaires étrangères, qui, à l'instigation du comte de Montalembert, avait provoqué, dans l'innocence de son âme, des démêlés avec le cabinet russe, au sujet des lieux saints en Palestine. Le général Aupic, esprit sage et conciliant, avait été, malheureusement, remplacé au poste d'ambassadeur à Constantinople, par le marquis de La Valette, qui s'empressa de seconder les vues du célèbre parlementaire catholique avec tout le poids de sa
situation. L'ouverture de cette campagne diplomatique remonte à une époque antérieure au coup d'État et aucun des hommes politiques français qui la dirigeaient ne pressentait la gravité des circonstances qu'elle devait entraîner. Le marquis de Turgot, s'il est possible, plus ignorant encore, en matière d'affaires d'État que le général de La Hitte, continuant à porter des coups à la Porte, de la menacer de blocus et même de l'occupation militaire d'une portion de son territoire, finit par lui arracher des concessions, qu'elle ne pouvait faire sans violer ses engagements pris avec la Russie. C'est ainsi que, de gaieté de cœur, sans aucun motif sérieux et sans se douter de ce qu'elle faisait, la diplomatie du Président de la République a remis, sur le tapis, la question d'Orient. A Vienne aussi, l'entente de la portée redoutable de ces incidents semble avoir fait complètement défaut. Le vieux prince de Metternich seul, dans sa retraite, comprit et désigna, sans produire de l'effet, au comte de Buol les dangers de la situation. Il m'écrivit dans le même sens.
Indisposé encore contre le gouvernement turc, qui pendant les mauvaises années de 1848 et 1849 avait été un voisin peu bienveillant et qui avait toléré sur nos frontières les menées de nos réfugiés hongrois; envisageant la grosse question qui surgissait sur l'horizon au point de vue d'un chef de police plutôt qu'en homme d'État, le gouvernement de l'empereur François-Joseph résolut, je pense, contrairement aux conseils du comte Buol, de porter un grand coup au Divan, de briser les résistances du Sultan et de ses ministres et de refaire, par ce qu'on appelait des moyens énergiques,
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terme fort en vogue aujourd'hui dans nos sphères militaires, notre influence à Gonstantinople, presque complètement anéantie depuis 1849. G était une politique nouvelle et contraire à nos traditions. Le vieux prince de Metternich en frémit. Notre politique traditionnelle, depuis que la Turquie n'est plus qu'une grande impuissance, est de la faire vivoter et non de lui appliquer des coups, car, quand on bat un malade, on risque de le tuer, et nous crovons avoir le plus grand intérêt à ce que la Turquie vive. Cependant, un succès éclatant inaugura la politique de Y énergie. Le comte de Linange, chargé d'une mission extraordinaire près du Sultan, se rendit à Gonstantinople vers la fin de janvier, remit son ultimatum, obtint tout ce qu'il avait demandé et retourna à Vienne, le tout dans l'espace de peu de jours. Veni, vidi, vici. Mais cette mission Linange, quoi qu'on en puisse dire de contraire, a engendré, dans l'esprit de Nicolas Ier, la mission du prince de Menschikoff qui, moins heureuse que celle du général autrichien, a déterminé la guerre entre la Russie et la Turquie et entraina la participation à cette même guerre de la France et de l'Angleterre et peut-être encore d'autres puissances.
Avec le départ de Gonstantinople du prince Menschikoff {21 mai) la complication entre dans une nouvelle phase.
Pendant que M. Kisseleff, à Paris, et, comme on m'assure, le baron Brunnow à Londres, disent et écrivent à Saint-Pétersbourg que jamais l'Angleterre et la France ne s'allieront, cette alliance se forme rapidement. En même temps, les pourparlers entre les quatre
puissances continuent, et le 2-4 juillet les représentants de la Prusse, de l'Angleterre et de la France à Vienne se réunissent, dans le cabinet du comte Buol, pour examiner la complication orientale. C'est la première conférence.
Lo/sque l'empereur de Russie, malgré les protestations de l'Angleterre, de l'Autriche et de la France, c'est-à-dire de l'Europe, car l'adhésion finale de la Prusse ne faisait pas de doute, donnait à son armée l'ordre de passer le Pruth, il croyait pouvoir placer sa volonté au-dessus de celle de l'Europe. Un tel acte n'est, ni plus ni moins, qu'un essai téméraire de se saisir de la domination universelle. Il doit nécessairement, l'histoire en donne de grands exemples, tôt ou tard mener à la coalition européenne. Lejouroùles Russes ont passé le Pruth, la question d'Orient s'est transformée en une question vitale pour l'Europe. Cette manière d'envisager la situation, née dans mon esprit à la première nouvelle du passage du Pruth, se développa graduellement et acquit vers la fin de septembre, précisément pendant les entrevues des empereurs François-Joseph et Nicolas à Olmutz et à Varsovie, la valeur d'une conviction inébranlable. Depuis lors, elle m'a constamment guidé dans l'appréciation des différentes phases de cette grave complication et, tout en obéissant consciencieusement à mes instructions, j'ai tâché de la faire valoir dans ma correspondance avec le comte de Buol.
Cependant, la Porte avait déclaré la guerre à la Russie. Le 23 octobre, ouverture des hostilités. Le 30 novembre, destruction de la flotte turque en rade de
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Sinope. En même temps, rupture des relations diplomatiques entre l'Angleterre et le shah de Perse, qui se déclare en faveur de la Russie. Gomme conséquence, surexcitation de l'opinion publique anglaise, affermissement de l'alliance des deux puissance occidentales, envoi de leurs flottes dans l'Euxin; simultanément les déclarations adressées au cabinet de Saint-Pétersbourg (du 17 décembre,!, qui interdisent aux bâtiments de guerre russes la navigation de la mer Noire (1).
On a de la peine à concevoir l'aveuglement dont l'entourage militaire de l'empereur François-Joseph et les principaux chefs de l'armée semblaient frappés. Le comte Buol luttait courageusement contre ces influences; mais il pouvait, tout au plus, arrêter le mal pendant quelque temps. Les forces des parties contenantes étaient trop inégales. Les diplomates russes parlaient Sainte-Alliance, comme si nous étions menacés par la France, et non par la Russie, sur le Rhin, et non sur le bas Danube. Et nos hauts militaires, tous prêts à donîer leur sang pour le souverain et pour la monarchie, se laissaient prendre à ce grossier piège. L'empereur Nicolas arriva inopinément et sans être invité à Olmutz (21 septembre), et l'empereur François-Joseph lui renlit visite à Varsovie, dans les premiers jours d'octobre. je cœur me saignait en voyant mon gouvernement s'engager de plus en plus dans la fausse voie, et c'est sous cette impression que j'ouvris, non sans courir des isques considérables, la campagne contre les influences lélétères, mais puissantes, des russophiles, militaires et
(1) Ce sont ces déclarations qui, deux mois plus tard ont déterminé guerre entre la Russie et les deux puissances maritimes.
autres, de Vienne. Mes premiers rapports, écrits dans un sens décidément antirusse, portent la date du 3 octobre. Ils déplurent à Vienne, mais invitèrent à la réflexion. Revenu de Fontainebleau, j'expédiai par des courriers, les 13 et 21 novembre, des dépêches qui produisirent une profonde impression et déterminèrent un revirement complet de notre politique. (Dieuveuille qu'il se soutienne!) Le 5 décembre, fut signé à Vienne le premier protocole de la conférence. C'est la première étape sur la route qui mènera à l'abolition de l'hégémonie russe dans l'Europe centrale. A Vienne, on ne comprit qu'imparfaitement; à Berlin, on ne comprit pas du tout l'immense portée de cet acte qui marquera dans l'histoire. Les déclarations des deux puissances maritimes du 17 décembre, qui les mèneront à la guerre avec la Russie, furent accueillies à Vienne, en haut lieu, avec une satisfaction à peine dissimulée. On avait fait du chemin depuis Olmutz et Varsovie! C'est ainsi que se termina l'année 1853.
Je ne dois pas passer sous silence l'émeute mazzinienne qui, le 6 février, ensanglanta les rues de la capitale de Lombardie, mais qui fut aussitôt réprimée. Avec un peu plus de vigilance de la part des frères Strassoldo, qui furent mis à la retraite, elle n'aurait pu avoir lieu. Mais cet attentat de Milan, comme on l'appelait, eut des conséquences graves. Il donna lieu à des démêlés avec les gouvernements piémontais et suisse et entraîna après lui, de la part du vieux maréchal Radetzky, ou plutôt des généraux qui gouvernaient pour lui, des mesures de rigueur qui, en grande partie, frappaient des innocents. De là une grande
IRRITATION EN LOMRARDIE
irritation en Lombardie, partagée et souvent manifestée par l'empereur des Français, et en Angleterre une explosion d indignation contre l'Autriche. C'est à cette occasion que l'empereur François-Joseph eut connaissance des imperfections de l'administration de nos provinces d'Italie, placées sous l'autorité suprême du maréchal Radetzky. Quelques améliorations furent introduites, et un haut fonctionnaire, avec le titre (¥ad laïus civil, contrôlera dorénavant, on verra avec quel effet, le gouvernement du maréchal.
JANVIER
Dimanche 1er. — Ce matin, à onze heures et demie, l'Empereur en sortant de la messe reçut, en passant devant lui, le corps diplomatique. L'Impératrice, en robe de velours violet et coiffée d'un petit chapeau de même étoffe, avait l'air fatiguée et souffrante, mais était, malgré sa pâleur, jolie comme un cœur. La grande-duchesse Stéphanie de Bade, la princesse Mathilde, la princesse Murât, la duchesse de Bassano, toutes en toilette de matin et surchargées de livres de prières, suivaient Leurs Majestés. Cette réception, « en passant » , déplut fort au noble corps qui, indigné d'être si cavalièrement traité, chargea Mgr Sacconi, son nouveau doyen, d'y mettre de l'ordre.
Dans l'avant-soirée, comme presque tous les jours, chez la princesse de Lieven. Je la trouvais consternée de la tournure que prennent les affaires d'Orient.
Lundi 2. — Dans le monde officiel, le mot d'ordre est de dire que la France s'attend à la guerre et que l'Angleterre la désire.