LE DEFILE DES FEMMES
Le soir, grande réception pour le nouvel an. La mise en scène est empruntée à l'étiquette en vigueur à la cour de Bavière; le comte Charles Tascher de la Paierie est l'arrangeur. A neuf heures, le corps diplomatique se réunit dans la salle de Louis XIV, attenante à la salle du trône, où la Cour se rend en passant devant les chefs de mission et leurs dames. Leurs Majestés se placent sur 1 estrade, se tenant debout sous le dais et avant à leur droite les ministres, maréchaux, amiraux, les charges de cour ; à leur gauche les dames de 1 Impératrice et en face le corps diplomatique. Tout le monde étant en place, le défilé des femmes commence. Mme Fould en tète, elles passent une à une devant l'Impératrice, trainant après elles des queues énormes et faisant leurs révérences plus ou moins profondes. La princesse d'Essling, qui a grand air, les nomme à Sa Majesté. Si on pense qu'en France la génération actuelle n'a pas vu de manteau de cour ni de cérémonie semblable et que, à très peu d'exceptions près, les femmes de la haute société ne paraissent pas aux Tuileries, on trouve merveilleux que tout se soit passé si convenablement et sans prêter trop à la plaisanterie. Il y avait bien la femme d'un général, qui ressemblait une paysanne déguisée, et une autre, dont l'affublement grotesque excitait 1 hilarité mal contenue de l'assemblée — un regard courroucé de l'Impératrice nous en punissait; — mais ces quatre cents femmes, dont fort peu portaient des noms aristocratiques, se tiraient d affaire assez bien.
La salle magnifique, le trône avec Leurs Majestés, le nombre et l'éclat des uniformes et des toilettes
des femmes formaient un ensemble éblouissant. Mais était-ce bien de la réalité, et non un rêve, une fantasmagorie, un mirage dans le désert? Et, cependant, si l'empereur Napoléon III est sage, il pourra prolonger cet état de choses sa vie durant.
Samedi 7. — La crise approche. Que fera l'Autriche, s'il y a guerre entre les puissances maritimes et la Russie? G est ce que tout le monde se demande. Voici le langage que Drouyn de Lhuys me tient :
« La France avec l'Autriche est une puissance conservatrice, la France en guerre avec l'Autriche est une puissance révolutionnaire. La nation est indifférente, les classes mitoyennes craignent la guerre et les politiciens des anciens partis blâment le gouvernement de ne pas faire cause commune avec la Russie, dans la question orientale, d'après l'exemple de la Restauration. Il faut en conclure que l'alliance austro-française est une garantie pour la cause de l'ordre, tandis que l'union entre l'Autriche et la Russie, jetant la France dans les bras de la Révolution, compromettrait le statu quo et le repos universel. Il ne faut pas non plus oublier que la politique de l'empereur Napoléon III, dans la complication orientale, n'est pas hostile à l'Autriche, comme l'était la politique des deux branches de la maison de Bourbon. »
Ce qui me paraît clair, c'est que Drouyn de Lhuys cherche dans l'alliance autrichienne un remède contre les tendances révolutionnaires de son maître et, en même temps, le contrepoids de l'influence anglaise qui lui pèse.