ENTRETIEN AVEC L'EMPEREUR
Mercredi 11. — Petit bal chez l'Impératrice. J'ai eu l'honneur de l'ouvrir avec elle. L'Empereur dansait dans le même quadrille avec Mme Rogier, femme du ministre de Belgique. Pendant cette soirée, qui se prolongea jusqu'à trois heures du matin, l'Empereur me parla longuement de la question d'Orient. « Sire, lui dis-je, ne vous laissez pas prendre à la remorque par l'Angleterre. — Au contraire, fut la réponse, c'est moi qui mène l'Angleterre; elle fera ce que je voudrai. — Alors, Sire, vous nous conserverez la paix. » Il ne me cacha pas la démarche que la Russie vient de faire pour se rapprocher de la France.
A ce petit bal n'étaient invités que les représentants de l'Angleterre, de l'Autriche, de la Prusse, de la Sardaigne, de la Saxe et de la Turquie. La Russie brillait par son absence, ce qui ne laissait pas d'être remarqué.
Jeudi 12. — Reçu un courrier de Buol. Nous regrettons l'entrée des flottes dans la mer Noire et la manière dont ce fait a été notifié à la cour de Saint-Pétersbourg. Cependant notre attitude restera la même.
J'écris au comte Buol (1) : a Depuis deux jours nous sommes à la paix; mais personne ne sait pourquoi, rien n étant arrivé qui puisse justifier «cette détente » , terme consacré dans ce pays essentiellement nerveux. Le fait est que le grand public ne se soucie pas de faire la guerre; mais l'Empereur est le maître absolu de la France. Il fera ce qu il voudra et il sera obéi. Les masses, sur lesquelles il a basé son pouvoir, le
(1) Lettre particulière, du 10 janvier.
suivront aveuglément, sinon toujours, du moins assez longtemps pour qu'il puisse cimenter, par le fait, l'alliance avec l'Angleterre. »
Vendredi 13. — Hier et aujourd'hui, travaillé avec Drouyn de Lhuys. Les représentants à Gonstantinoplc s'étaient, de leur propre autorité, abstenus de remettre à la Porte la note collective du 5 décembre. Cependant, ces jours derniers, la Porte a fait connaître ses intentions à la conférence de Vienne, laquelle les a approuvées au moyen d'un protocole (élaboré ici, à Paris) signé aujourd'hui à trois heures et demie, par Buol, Bouqueney, Westmoreland et Arnim. Le même soir, ainsi aujourd'hui, le comte Buol expédiera à Saint-Pétersbourg un courrier porteur d'une dépêche demandant au cabinet russe, avec instance et en termes pathétiques, l'acceptation des conditions de paix turques. Ces faits importants, mandés par Bouqueney par le télégraphe, vinrent à ma connaissance à dix heures du soir, par un billet de Drouyn de Lhuys.
L'irritation qui règne à Saint-Pétersbourg à notre égard se manifeste de différentes manières ; elle se reflète surtout dans une dépêche de Nesselrode à Meyendorff du 11/24 décembre. Le chancelier russe se plaint amèrement de l'Autriche, qui non seulement n'a pas hésité à signer la note collective du 5 décembre, mais a encore demandé aux cosignataires de faire un secret à la Russie du protocole de même date (ce qui en effet me semblait une grosse faute) . Comment espérer que la France et l'Angleterre garderaient un secret, qu'il était de leur intérêt d ébruiter afin de