‹ Neuf ans de souvenirs d'un ambassadeur d'Autriche à Paris sous le Second Empire, 1851-1859;Chapitre 86 sur 198 · LE REVIREMENT A VIENNE · texte numérisé non relu

LE REVIREMENT A VIENNE

compromettre l'Autriche de plus en plus vis-à-vis de a Russie?

Samedi 14. — Chez Drouyn de Lhuys. Il me revient de divers côtés, que je suis mal noté à Saint-Pétersbourg. On attribue, avec raison, à mes rapports le revirement survenu à Vienne. Mais comment se fait-il qu'on y connaisse mes rapports secrets? A ce sujet, j écris à lîuol (1) : « Mon cher ami, je vous écris ces lignes dans la supposition que vous ne les laissiez pas circuler dans les bureaux et que personne ne les lise, excepté vous. Je vois que quelques-uns de mes rapports secrets, rendant compte de mes conversations avec Drouvn de Lhuys et, peut-être, avec l'empereur Napoléon III, ont été communiqués à Saint-Pétersbourg. Je n'entends nullement limiter l'usage que le cabinet a le droit incontestable de faire des rapports de ses agents, qu il peut même compromettre ou sacrifier dans des cas extrêmes. Mais j'aime à compter sur l'élévation de vos sentiments et j'ai une trop grande confiance dans votre qualité de perfect gentleman, pour ne pas être persuadé que vous n'userez de ce droit que dans un cas de nécessité réelle. Je continuerai donc à mettre dans mes rapports cet abandon et cette sincérité que vous êtes, sans doute, le premier à apprécier comme des qualités aussi rares qu'importantes et qui ne sont possibles que lorsqu on est sur de ne pas être exposé à des compromissions gratuites.

« Le résultat de ces communications est, que je

(1) Lettre particulière au comte tic Buol, du 17 janvier.

suis devenu persona non grata à Saint-Pétersbourg. J'espère que je ne le suis pas à Vienne. Personne ne déplore plus que moi le refroidissement de nos relations avec une puissance, dont le souverain était allié au nôtre par une amitié étroite, qui a noblement défendu les principes de l'ordre et qui nous a rendu des services (hélas !) importants. Je suis donc, sous plus d'un rapport, sincèrement russe. Mais je suis encore plus autrichien. Ceci peut être un crime à Saint-Pétersbourg', mais cela doit être un mérite à Vienne. Pardon de vous avoir tant parlé de moi; cela n'en valait pas la peine.

« La situation est très tendue. Tout dépendra de la réponse qu'on fera à Saint-Pétersbourg aux propositions turques. Si la réponse se fait attendre, si elle est négative ou évasive, l'Angleterre fera feu, et la France avec elle. Alors commencera pour nous une série de crises incalculables. Mais j'espère qu'en parlant à Saint- Pétersbourg, non plus de nos embarras, mais des embarras russes, nous parviendrons encore à faire fléchir ce cabinet devant des dangers, sur lesquels il ne pourra guère se faire illusion. Mais je ne pense pas quelle cédera à nos prières. >>

Mardi 17. — En Angleterre, l'irritation du public contre le prince Albert va en augmentant. On chercherait vainement à découvrir les causes ailleurs que dans le travail sourd de la propagande qui sape partout les bases des trônes. Ces colères folles, inexplicables et non motivées, qui éclatent à la fois sur tous les points de l'Angleterre, me rappellent la conspiration des

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