LA MISSION ORLOFF A VIENNE
porteur de mes dépèches doit être arrivé à Vienne dans l'après-midi du 2.
Samedi 4. — M. Thouvenel me donne des nouvelles imposantes de Vienne en date d'aujourd'hui. Orloff a demandé à l'empereur François-Joseph une déclaration de neutralité. 8a Majesté lui répondait : «Êtes-vous autorisé à confirmer les déclarations antérieures de votre Empereur : l°qu il respectera l'indépendance et l'intégrité de la Turquie; 2° qu'il ne passera pas le Danube; 3° qu'il ne prolongera pas trop l'occupation des Principautés; 4° qu'il ne tachera pas de modifier les relations subsistantes entre le Sultan et ses sujets?» Orloff gardant le silence : a Je vois, dit l'Empereur, que vous n'y êtes pas autorisé; il ne me reste donc qu'à sauvegarder les intérêts de mes États. » En même temps, Sa Majesté ordonna la concentration de trente mille hommes en Transvlvanie. Cette nouvelle me cause une vive satisfaction.
Kisseleffa répondu, aujourd'hui, que les explications françaises n'étaient pas jugées suffisantes et a demandé ses passeports.
Dimanche 5. — Le soir, chez la princesse de Lieven, qui ne reçoit plus que ses intimes : le duc de Noailles, Guizot, Duchàtel, Dumont, Werner de Mérode. Kisseleff vint faire ses adieux. Si petite que fût cette réunion, une atmosphère grave et solennelle pesa sur elle. On ne voit pas partir sans éprouver une certaine émotion le ministre d'une grande puissance, qui a demandé ses passeports. Involontairement on songe au sang et aux larmes qui vont couler.
Mardi 7. — Aujourd'hui, est morte à l'âge de vingt ans Mme de Périgord, née Saint-Aignan. — Promenade sur les quais avec Persigny, par un temps mou et doux, entre chien et loup, cette heure poétique du crépuscule que j'affectionne particulièrement. Persigny est enthousiaste à l'endroit de l'alliance autrichienne, veut faire une guerre à outrance à la Révolution et jette feu et flamme contre l'insolence russe. La vérité est que le langage presque provocant de Kisseleff et des résidents russes a produit une mauvaise impression dans le public.
Mercredi 8. — Échange de note entre les cabinets de Paris et de Londres. Ces pièces contiennent les stipulations : 1° sur les deux flottes de la mer Noire; 2° sur l'envoi de deux flottes dans la Baltique; 3° sur l'envoi d'un corps expéditionnaire dans le Levant; 4° enfin l'engagement de communiquer aussitôt à l'allié toute ouverture, que l'une des deux puissances belligérantes ferait à la Russie.
Ce soir, grand bal aux Tuileries. J'avais l'honneur de danser la première contredanse avec l'Impératrice, faisant vis-à-vis à l'Empereur et à Mme Rogier. L'Impératrice, fort en train, causait et riait beaucoup; me racontait pourquoi elle avait renoncé à l'idée de paraître dans une toilette que la reine Marie-Antoinette avait portée à un bal costumé, etc. Dans une conversation prolongée, l'empereur Napoléon III, qui semblait enchanté des nouvelles de Vienne, me disait : « Votre Empereur reste ferme malgré les intrigues du parti russe. Qu'est-ce que vous croyez que pense le