BAL COSTUMÉ A LA COUR
Mardi 14. — Ce matin, entrevue avec Drouyn de Lhuys. Travaillé toute la journée. Je m évertue à faire comprendre à Buol. que la source des insurrections naissantes des chrétiens d Albanie est la présence des Russes dans les Principautés, et que c est là, et non en Albanie, qu'on doit les combattre, en insistant sur 1 évacuation des Principautés, tandis qu il se contente d'empêcher par des négociations le passage du Danube par l'armée de l'empereur Nicolas. Je traite cette question et l'ensemble de nos relations avec la Russie dans un long rapport (1).
Le soir, chez le comte Mole. Tout le monde portait le grand deuil, aujourd hui étant l'anniversaire de l'assassinat de M. le duc de Berry.
Samedi 18. — Le bal costnmé à la Cour était fort brillant. Avant de nous y rendre, ma fille Mélanie, Richard Mctternich, Ottenfels, Mullinen et moi. portant des costumes du dix-septième siècle, nous fîmes des visites à Mme Werner de Mérode et à la princesse de Lieven, où nous rencontrâmes M. et Mme de Hatzfeld, également costumés. A une heure avancée de la nuit. j'ai eu un entretien fort curieux avec 1 Empereur. C'est au moment de se rendre au bal qu'il a reçu la réponse de l'empereur Nicolas à sa lettre du 29 janvier. Après un long exposé, l'empereur de Russie déclare ne pouvoir même prendre en considération les propositions de l'empereur Napoléon III et termine par les mots suivants : a Mes conditions sont connues à Vienne et
[i] II a produit à Vienne un effet décisif.
la Russie fera en 1854 ce qu'elle a fait en 1812. » « Gela étant, me disait l'Empereur des Français, il n'y a rien à faire, si ce n'est à envoyer notre armée expéditionnaire (anglo-française) à Constantinople. Mais on me dit que c'est une bêtise, car l'Autriche n'attend que cela pour se déclarer contre moi et faire cause commune avec la Russie. » L'Impératrice me fit asseoir à côté d'elle sur l'estrade et eut avec moi une longue, mais insignifiante causerie. Elle était costumée en Grecque et surchargée de bijoux, mais toujours gracieuse et belle. Avec cela un léger air de mélancolie, vraie ou jouée, qui lui allait à merveille. J'ai aussi eu l'honneur de souper à côté d'elle et j'ai pu me convaincre qu'elle mangeait avec beaucoup d'appétit. Cet aparté sur l'estrade et l'invitation à la petite table de l'Empereur furent fort remarqués et interprétés comme une preuve de la solidité de l'alliance autrichienne. Il n'y avait peut-être que deux personnes, dans la salle, qui n'y croyaient pas : l'Empereur et moi. Mais les gentillesses qu'on me prodiguait ont produit leur effet, et c'est tout ce qu'on a voulu.
Mardi 21. — Bourqueney mande en date d'aujourd'hui, six heures du matin, que, la nuit dernière, au bal de la princesse Lori Schwarzenberg, l'Empereur lui a dit : « L'Autriche signera le quadruple traité ; un terme sera fixé pour l'évacuation des Principautés; si la Russie s'y refuse, il (l'Empereur) ouvrira aussitôt les hostilités. Par contre, il exige les garanties relatives à l'Italie que, par mon courrier du 14, j'avais conseillé de demander à l'empereur Napoléon III.