‹ Neuf ans de souvenirs d'un ambassadeur d'Autriche à Paris sous le Second Empire, 1851-1859;Chapitre 93 sur 198 · LE SALON DE LA PRINCESSE DE LIEVEN · texte numérisé non relu

LE SALON DE LA PRINCESSE DE LIEVEN

Mercredi 22. — Le Moniteur dit que l'Autriche s approche des puissances occidentales : « Si (!) les drapeaux de l'Autriche et de la France flottent côte à côte en Orient, on tâcherait vainement de les séparer sur les Alpes. » Lorsque, ce soir, l'Empereur m'aperçut au bal des Tuileries, il se précipita vers moi disant : « Ètes-vous content du Moniteur? » « Sire, dis-je, il v a un an, vous avez été reconnu pour la forme; aujour- (1 hui, vous 1 êtes pour le fond, car vous avez rompu avec la Révolution » . J'ignore si ces propos lui ont fait du plaisir.

Jeudi 23. — La princesse de Lieven est partie pour Bruxelles. Avec son salon se ferment les portes, probablement pour ne plus s'ouvrir, du dernier centre de réunion de vieux hommes d'État, d'hommes politiques, d anciens parlementaires, de diplomates de premier rang et de la haute élégance étrangère. Mais, au fond, ! -e n était qu'un noble nid à commérages. Guizot, Dachâtel, Dumont, Montebello, tous d'anciens ministres de Louis-Philippe; le duc de Noailles, M. Mole étaient les piliers; les ministres de Prusse, d'Autriche, de Russie, les habitués de ce salon. En effet, Hatzfeld et moi, nous y allions presque tous les jours v passer une heure ou deux. Chaque mot qui s'y disait fut mandé par la princesse à l'impératrice de Russie, par les burgraves au correspondant de Y Indépendance belge. La princesse brillait moins par l'esprit que par la routine, par son grand air, par ses manières agréables et par ses relations, peut-être sans pareil. avec presque tous les personnages éminents de son

époque. Et son époque embrassait plus d'un demisiècle. Elle a été présentée à la Cour de Paul Ier, en 1 799 . C'est un répertoire ambulant des intrigues de cour et des faits et gestes de la haute diplomatie de son temps. Recueillir des nouvelles, pénétrer les secrets de ses interlocuteurs, pour en disposer à sou gré avec une indiscrétion si charmante qu'on ne peut guère lui en vouloir, et, néanmoins, trouver toujours des naïfs qui lui confient ce qu'ils auraient mieux fait de garder pour eux, est le but de son existence, un besoin de tous les instants et, dans la dernière partie de sa longue vie, la seule passion qui agite ce cœur froid et mondain. Nous étions toujours fort bons amis, ce qui, probablement, ne l'a pas empêchée de me dénoncer à Saint-Pétersbourg comme un ennemi de la Russie (1). Cette diplomatie féminine dont la cour et le cabinet russes aiment à se servir ne leur a pas été d'une grande utilité. Je ne pense pas que la princesse de Lieven ait beaucoup contribué à éclairer l'empereur Nicolas sur la situation. C'est dans son salon que Kisseleff cher-

(1) En 1884, étant, à Kandy, l'hôte de sir Arthur Gordon, alors gou- Terneur de Ceylan, Iady Gordon me donna un livre imprimé en forme de manuscrit par les soins de son mari, frère cadet de lord Aberdeen.

C'était la correspondance de l'ancien premier ministre avec la princesse de Lieven. En ouvrant ce volume je suis frappé par un billet qui me concerne et parle de moi en termes peu flatteurs. J'y suis même traité en personnage ridicule. La date de la lettre en explique le contenu. C'étaient les échos de l'ambassade de Russie pendant les transactions qui précédaient la guerre de Crimée. J'aime à croire, et je pense réellement, que la princesse, plus tard, après son retour à Paris, a changé d'opinion et m'a, dans les dernières années de son existence, jugé avec moins de sévérité. Grande était la confusion de mon aimable hôtesse, lady Go-don, lorsque je lui montrai en rian: ce passage du livre dont elle m'avait recommandé la lecture.

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