LES NEUF SOEURS
Nous nousretrouTons, après dix ans, devant la petite maison du faubourg avec son jardin que bai^ gne l'Aa. Seulement l'habitation s'est agrandie de deux pièces conquises sur la maison voisine et réunies aux autres par une porte qu'on a percée dans le mur mitoyen , car le nid primitif était devenu trop étroit pour toute la couvée.
C'est un jour d'hiver, un jour froid et sombre, La nature frissonne sous l'épais manteau de brouillard qui la couvre 9 et TAa roule mélartcoliquement son eau jaune et troublée. Entrons. Toute la famille est rassemblée dans la pièce qui sert à la fois de salle à manger et de salle d'étude, le père, la mère, la tante et les neuf filles. Oui, à l'heure qu'il est, il y en a neuf, tout autant.
Voici d'abord raînée,Sydonie, jeune personne de dix- sept ans, grande » fratciie» charmante, avec de
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beaux yeux noirs aux longs cils, qu'elle tient presque constamment baissés, et des traits réguliers qui rappellent ceux de sa grand'mère. A cAté d'elle est Clara qui lui ressemble , avec moins de grâce peut-être et moins de douceur dans la physionomie. Toutes deux , au reste , sont éclipsées par la troi* sième, Augustine, qui, bien qu'elle n'ait pas quinze ans, les dépasse Tune et l'autre de la moitié de la tête, et dont l'éclatante beauté fait déjà l'admiration delà ville et du faubourg.
Les deux jumelles, Jeanne et Louise, toutes mignonnes, toutes gracieuses, mais un peu frêles, sont plus que jamais les filles de leur père , c'est-à-dire qu'elles semblent dorées comme par un rayon de soleil et qu'elles ont des yeux superbes.
La sixième e^t la moins bien partagée. Elle est le vivant portrait de sa ipère, et elle a eu, comme elle, pour parrain M. Gorenflot qui , en mémoire de sa première femme, a désiré qu'elle fût nommée Adèle.
La septième et la huitième sont deux enfants dont la plus âgée a quatre ans, et dont on ne peut riep dire, si ce n'est qu'elles sont roses et blondea et répondent aux noms d'Henriette et de Julie. Quant è )a dernière, qu'on appelle Marguerite , elle n'est pas encore sevrée et repose en ce moment sur les genoux de la tante Loriot, qui n'en tricote pas moins avec acharQem^nt des bas pour Prosper.
Toutes sont vêtues de robes de laine brune et de
tabliers de cotomiadé bleue, tabliers à la taille pour les plus grandes, tabliers à manches pour les plus petites.
Sydonie, Augustine, Jeanne, Louise et même Adèle s'occupent de travaux d'aiguille, pendant que Clara, qui a quitté son ouvrage, leur répète, le livre en main, la leçon que leur père vient de l^ur donner. Henriette et Julie jouent silencieusement dans un coin. J'ai dit que la petite Marguerite dormait. On n'entend que la voix fraiche de la jeunQ lectrice et le bruit que fait la plume de M. Golinet, car, tout en instruisant ses enfants , il prépare un thème ou une version pour ses élèves. Je n'ai pas besoin de dire que la mère non plus ne reste pas inactive, tout en surveillant les doigts de ses filles.
Mais, pendant que tout changeait , croissait, embellissait autour d'eux, Prosper, Charlotte, la tante Loriot n'ont^ils pas aussi subi la loi commune , et les retrouvons-nous tels que nous les avons quittés? La bonne tante Céleste n'a pas vieilli d'un jour en dix ans; au contraire, elle semble rajeuqir, et je ne sais quel joyeux rayon est venu tempérer ce que sa pâle figure avait de froid et de sévère. C'est peut-être que son cœur aimant a trouvé où se répandre, c'est peut-être qu'elle s'est faite de plus en plus , chaque jour, la seconde mère de ces neuf enfants. Puissance de l'amour pur, qui transfigure le corps aussi bien que l'âme! J'ai vu les traits de la laideur même s'a-
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doucir et sMHuminer au fea des sentiments éprouvés, j'ai vu le cœur transpirer et resplendir sur le visage jusque dans les ténèbres de la mort I
Les années ont laissé une empreinte plus marquée sur le front de Charlotte : elle n'a pas impunément subi tant de fois l'épreuve de la maternité; mais elle n*a point perdu pour cela l'embonpoint et la fraîcheur, et, si ses traits n'ont pu acquérir le charme et la distinction qui leurmanquaient, on est presque forcé de la trouver plus agréable qu^autrefois, sans doute parce qu'on est frappé de la vague ressemblance qui existe entre elle et ses filles.
Prosper est incontestablement celui quele temps a le moins respecté.Ses cheveux Jadissi noirs, sont devenus presque gris ; il est plus maigre, plus jaune aussi, et il prend dix fois plus de tabac. Triste effet des soucis et des préoccupations ! Il n'a pas, le pau* vre homme, une de ces âmes que rien n'ébranle, il s'est effrayé, en certains moments, des charges qui pesaient sur lui, il s'est inquiété du présent et surtout de l'avenir. Sa femme n'est pas toujours parvenue à le calmer, à lui faire partager, non pas son insouciance (cç serait calomnier cette excellente mère que de me servir d'un pareil terme), mais la confiance qu'elle a dans Celui qui lui a donné du lait pour ses neuf filles, et qui, depuis, leur a procuré à tous, sinon les douceurs delà vie, du moins le nécessaire toujours et par-ci par-là un
peu de superâu. Puis Prosper a éprouvé y pour son compte particulier, des chagrins, des déceptions, des froissements d'amour-propre tout-à-fait étran* gers, en un sens, à l'augmentation continue de sa famille. Je ne sais si vous vous souvenez que, par suite de la transformation du collège communal de Saint-Omer en collège royal, il avait dû se préparer en toute hâte à subir ses examens pour obtenir le titre d'agrégé. Ehi bien , malgré ses efforts, malgré son mérite qui était réel, il avait échoué une première fois, et il avait fallu. Dieu sait avec quelle inquiétude â*esprit, qu'il recommençât déplus belle à travailler. La seconde épreuve lui avait été plus favorable, il avait enfin emporté ce titre nécessaire à son existence et à celle des siens, mais il n'était pas sorti sans blessures de ce rude combat, et ces deux années-là avaient eu chacune plus de douze mois pour lui. Aujourd'hui sa position est assurée , il est en règle avec rCniversité, les répétitions abondent , et, chance inespérée ! il vient \de franchir sur place deux échelons, il vient d'être nommé professeur de quatrième sans l'avoir sollicité, sans avoir dans sa manche le plus mince protecteur. Cette nomination toute récente a été , vous pensez bien, une grande joie pour la famille , et c'est peut-être ce qui communique à toutes ces figures cette expression de contentement intime. Mais non , détrompez-vous , cette expression leur est habituelle; elle est le reflet
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de leur âme, et Prosper lui-même en ses heures de transe et d'ennui reprenait une sorte de tranquillité relative, quand il se retrouvait ainsi au milieu de sa femme et de ses enfants.
Mais con^ment, avec les faibles ressources dont ils disposent y M. et Mme Colinet ont-ils pu , pendant ces dix ans , subvenir aux dépenses toujours croissantes que nécessite une si nombreuse famille 1 L'ordre , l'entente de la vie matérielle et surtout l'absence de toute prétention au luxe, leur sont venus en aide et ont opéré ce miracle. Non-seulement Charlotte n'a pas touché au capital qu'elle avait en se mariaqt ; non-seulement elle n*a pas eu recours de nouveau à la bourse de la tante Loriot à qui elle a même rendu, au bout d'un an ou deux, ce qu'elle lui avait emprunté, mais elle a encore trouvé moyen de porter de quinze mille francs à près dé vingt mille le cbifire dé son modeste avoir.
Ils n'ont pas sans doute vécu dans l'abondance, les braves gens; leur table a toujours été bien fru* gale. Du pain rassis, du laitage, des légumes, dont une partie se récolte dans le jardin, composent presque toute leur nourriture. On observa trèsexactemeQt les vigiles et les jeûnes; on ne mange pas de viande toutes les fois que le calendrier en donne la faculté, on ne boit jamais de vin, mais du cidre légar largement coupé d'eau. Néanmoins c'est la table qui constitue encore la plus forte dé-
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pens/B, car, si sobre qu'on soit, il faut pourtant vivre, et il y a onze estomacs à satisfaire, sans eompter le douzième qui tette encore.
Le loyer n'a été augmenté que de cinquante flranes par an, pour l'adjonction des deux pièces dont j'ai parlé plus haut. Le linge se confectionne et se blan* chit dans la maison ; les vêtements s'y font de même, et jusqu'aux habits de Prosper. A dix ans Sydonie, sous la direction de sa tante, cousait déjà ses robes elle-même, et aujourd'hui bien des doigts mignons sont occupés, et quoiqu'il y ait toujours quelque chose à faire pour la famille, Mme Golinet utilise les moments perdus de ses filles en acceptant d'un marchand de la ville l'entreprise de quelques travaux de broderie. Gela est peu payé : qu'importe, les frais du ménage s'en trouvent allégés d'autant.
Mais en énumérant les vertus, les efforts, l'intel* ligenqe qui ont permis à Mme Golinet d*élever convenablement ses enfants, j'allais oublier de vous parler de ce qui a le plus contribué à lui rendre sa t&che facile, d'un secours tout providentiel, je veux dire des délicates attentions, des paternelles libéralités de l'excellent M. Gorenflot, qui n'ont fait que croître, pendant ces dix ans, en proportion même de l'accroissement de la famille.
Or M. Gorenflot, ou plutôt Gorenflot tont cpurt, car il m'est bien perniis de dire Gorenflot comme on dit Aristide qu Alexandre, Gaton ou Gésar,
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homme prédestiné, homme rare, homme véritablement fait à l'image de Dieu, s'il est encore possible au dix-neuvième siècle de supposer que Dieu ait une image, ce fut un jour trois et quatre fois béni que celui où tu vins au pied des autels, en habit noir et en cravate blanche, donner ton nom pour la seconde fois et f enchahier & jamais à la mère de Charlotte! Toi-même, tu fus heureux ce jour-là, Gorenflot, tu crus entrer dans la terre promise. Sans doute tu as reconnu, depuis, que la terre promise est un leurre ici-bas, et que, si haut qu'on soit monté dans les félicités humaines, il faut, pour l'atteindre, monter plus haut encore. Qu'importe ! Je n'ai pas à m'occuper des mauvais quarts d'heure que tu eus à passer dans ton ménagé, des boutades de Mme Renard, je me trompe, de Mme Gorenflot, des querelles qu'elle te chercha, des reproches qu'elle t'adressa, des larmes dont elle t'abreuva, le tout à propos de ses enfants que tu ne pouvais t'empècher d'aimer, et contre lesquels elle eût voulu te faire partager sa rancune, quoique, si tu l'avais partagée, elle eût aussitôt changé de note et pris leur parti contre toi. Non, tes petites misères conjugales ne feront point l'objet de ce chapitre. Tu es, du reste, moins malheureux, de ce côté, que le commun des martyrs. Ainsi que je l'ai dit, tu avais, de longue date, l'habitude d'être tourmenté, et si tu avais rencontré une seconde femme aussi
bonne^ aussi inoffensive que toi, vous vous seriez peut-être endormis l'un et Tautre dans le calme et l'uniformité de votre bonheur. Mme Renard (je ne puis m*habituer à l'appeler Mme Gorenflot), Mme Renard a eu le talent de te tenir éveillé. Mais passons, passons. Ce que je veux célébrer ici, c'est uniquement la bonté de ton cœur, cette bonté qui n'avait eu que peu d'occasions de se manifester sous le règne de ta première femme, à cause du vide qu'elle avait fait autour de toi, cette bonté dont Charlotte, son mari et leurs enfants ont déjà reçu tant et tant de preuves.
Qu'on n'aille pas croire toutefois que M. Gorenflot soit venu directement et largement en aide aux époux Golinet, qu'il leur ai dit par exemple : « Je suis seul| et vous êtes nombreux; je suis riche, et vous êtes pauvres : partageons. » Ohl non, un poëte, un héros ou un fou pourrait agir ainsi; mais M. Gorenflot, c'est autre chose. M. Gorenflot est bien le meilleur des hommes, mais c'est aussi un ancien marchand qui a fait sa fortune lui-même. Il a bien pu lui venir à la pensée» n'ayant pas d'héritiers directs, de laisser, après lui, presque tout son bien à Charlotte (ce qui est déjà très-joli de sa part), mais il lui faudrait un grand effort d'esprit pour comprendre qu'on puisse aliéner de son vivant la moitié de son capital. Charlotte n'a donc reçu de son beau-père aucun secours d'argent; il
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va sans dire que, si elle avait eu besoin d'emprunter, il lui eût tout de suite ouvert sa bourse, avec la faculté de ne rendre que quand elle le pourrait : prêter pour si longtemps que ce soit n'est pas donner pour toujours. Mais si la générosité de M. 60renflot n'a pas été aussi loin que l'eussent désiré quelques-uns de mes lecteurs, elle n'a pas laissé et ne laisse pas encore d'être une grande source de bien-être pour la famille.
Même avant son mariage il avait fait très-convenàblement les choses, lorsqu'il avait été parrain de la petite Adèle, et, depuis, il a saisi toutes les occasions, comme les fêtes, les naissances, Pâques ou la nouvelle année, pour offrir des cadeaux aux petites filles, ayant toujours soin de choisir des objets utiles. Mme Renard n'avait pas été six mois Mme 60renflot sans se brouiller de nouveau avec ses enfants. Il avait voulu dédommager Charlotte du tort que lui faisait cette brouille, et les cadeaux avaient redoublé. Ainsi, sa femme s'étant engagée, dans un de ses bons jours, à donner deux robes par an à chacune des trois filles atnées, et lui s'étant engagé à habiller les trois dernières, il fournit toutes les robes sans marchander à paihtir de la rupture, et non-seulement les robes, mais le linge, mais les chapeaux^ mais les chaussures, se faisant un plaisir de conduire lui-même les chères petites chez la modiste ou chez le cordonnier. Il avait pris
rhabitade aussi^ comme il fallait qu'il passât par le marché pour venir voir Charlotte, d'acheter de temps en temps une oie ou un dindon ou une couple de canards, qu'il remettait en entrant à la tante Loriot. Et aujourd'hui que les petites sont grandes et qu'elles ont bon appétit, ce sont deux oies, deux dindons qu'il apporte, car, à rencontre de sa femme qui trouve inutile de jeter des gouttes d'eau dans la mer, il éprouve à donner d'autant plus de joie que ceux à qui il doniie ont plus de besoins.
Il joint aussi quelquefois aux cadeaux qu'il fait aux enfants un présent [pour la mère. Prosper lui-même a part à ses munificences. Quand M. Gorenflot achète du drap pour se faire un habit ou une redingote, il s'arrange toujours de manière à en avoir pour deux. Il n'y a pas enfin jusqu'aux doléances et aux récriminations qu'il entend sans cesse dans son intérieur, qui ne lui soient prétexte à générosité, et la mère de Charlotte ayant dit un jour (c'était à l'approche du nouvel an) que, si elle n'avait eu que deux ou trois petites-filles, elle n'eût pas regardé à leur donner pour leurs étrennes une robe de soie à chacune, il ne souffla mot, selon sa coutume, mais il courut acheter huit robes de soie brune et une de soie noire qu'il apporta sous son bras à la maison du faubourg.
On conçoit maintenant s'il est aimé, et apprécié.
et vénéré dans cette maison. Semez et vous recueillerez, dit l'évangile ; il a beaucoup semé, il a déjà beaucoup recueilli : les bienfaits produisent l'amour. Et ce n'est pas seulement des bienfaits qu'on lui tient compte, c*est de son aménité, de sa simplicité, et de cette façon charmante de donner qui vaut mieux que ce qu'on donne. M. Gorenflot est devenu le véritable grand-père delà famille. C'est de lui, et non de Mme Renard que Charlotte est aujourd'hui la fille; c'est une mère qu'elle a perdue, c'est un père qu'elle a conservé, ou plutôt qu'elle a conquis. L'amour est un lien plus fort que tous les liens du sang.
Mais on vient de sonner, et, sur un signe de sa mère, Sydonie se lève pour aller ouvrir.
•c C'est grand-papa! » font ensemble Henriette et Julie avec un cri de joie.
Et toutes, grandes et petites, se précipitent audevant de M. Gorenflot, car c'est bien lui, et il s'arrête sur le seuil de la porte pour les embrasser l'une après l'autre. Il a toujours sa bonne figure placide et ses joues fraîches; mais, si les cheveux de Prosper ont grisonné, les siens ont blanchi et ne laissent plus soupçonner leur couleur primitive.
< Bonjour, dit-il à Charlotte en lui tendant la main; bonjour, mademoiselle Loriot. Je vois que tout le monde va bien ici.
— Très-bien, répond Charlotte, Marguerite s'est réveillée plusieurs fois cette nuit, mais ce sont ses dents qui la tourmentent : elle est plus calme ce matin, et il y a une heure qu'elle dort comme cela sur les genoux de ma tante. Gomment se porte maman aiyourd'hui ?
— Elle se plaint beaucoup du froid, et elle a les nerfs fort s^acés. J'ai cru que je ne pourrais pas venir; mais comme elle m'a envoyé payer nos contributions, j'en ai profité pour pousser jusqu'ici.
— Asseyez- vous donc, grand-papa, dit Sydonie*
— Merci, ma fille, je n'ai pas le temps, ta grandmère ne serait pas contente.
— Lui avez-vous dit quelque chose? demande avec un peu d'inquiétude Mme Golinet.
— Non, pas encore, repart M. Gorenflot d'un air embarrassé. Mais tiens, Clara, débarrasse-moi de cela.
— Des pigeons! des pigeons blancs! exclament Henriette et Julie presque à voix basse, pour ne pas réveiller leur sœur.
— Vous nous gâtez, grand-papa, reprend Mme Colinet.
— Je n'ai rien trouvé de mieux aujourd'hui, puis j'étais pressé. Mais, ajoute-t-il aussitôt, ne me demandiez-vous pas si j'ai parlé à votre mère? Ce que vous m'avez dit l'autre jour est donc sérieux ?
— Très-sérieux, répond Mme Colinet en baissant la tète.
— Mais ce n'était pas tout à feiit décidé ?
— C'est tout à fait décidé maintenant, dit alors Prosper en appuyant sur les mots.
— Quoi! poursuit M. Gorenflot interdit, Sydonie a pu se résoudre....
— Sydonie est raisonnable, interrompt encore le père; elle comprend que nous avons pris ce parti beaucoup plus dans son intérêt que dans le nôtre. »
Un profond silence succède à ces paroles. M. Gorenflot fixe sur la jeune fille un regard rempli d'une tendre pitié ; Mme Colinet et la tante Loriot cherchent à dissimuler le trouble auquel elles sont en proie et qui, malgré elles, perce sur leurs visages ; Clara, Augustine, Adèle, Jeanne et Louise, sans savoir encore au juste de quoi il s'agit, portent toutes fes yeux sur M. Gorenflot comme pour l'implorer en faveur de leur aînée. Il n'y a pas jusqu'à Henriette et Julie qui ne soient sous le coup d'une terreur vague, et qui ne semblent réclamer aussi la protection de leur grand-père. Mais M. Gorenflot se tait, il sent qu'il doit respecter la volonté si nettement formulée par le chef de la famille.
Tout-à-coup des cris perçants mettent fin à cette scène muette. C'est la petite Marguerite qui s'éveille toute en larmes, car elle soufl're, la pauvre mi-
gnonne. On s'empresse autour d'elle, on essaye de la calmer; mais la douleur est Tive, et tous les efforts sont inutiles, et on est obligé d'avoir recours à M. Gorenflot. H s'approche à son tour, et adresse à l'enfant de caressantes paroles. Alors, soit que le mal s'en aille comme il est venu, soit que la vue de cette bonne figure ait le pouvoir d'engourdir la douleur, la petite Marguerite., avec la mobilité de cet âge heureux où la joie est si près des larmes, s'arrête, ouvre de grands yeux, sourit et se rendort.
< Mais il faut que je me sauve, dit le vieillard en prenant son chapeau. Adieu, mes enfants. Au revoir, Sydonîe.
— Au revoir, grand-papa, * répond la jeune fille en s'eflbrçant de retenir deux larmes qui descendent lentement le long de ses joues.
M. Gorenflot s'échappe, car il est bien ému luimême, et ce n'est que lorsqu'il est dans la rue qu'il s'aperçoit que H. Golinet est sorti aussi pour lui faire un bout de conduite. Ils pressient le pas, tout en causant. Ce qu'ils disent, nous aurions quelque peine à l'entendre : mais on devine que Prosper fait valoir ses raisons pour justifier la décision qu'il a prise, et que M. Gorenflot ne peut s'empêcher, bien qu'à regret, d'approuver ces raisons.
Quand ils sont arrivés devant la maison de ce dernier :
« Tâchez de lui faire comprendre, dit Prosper, les motifs qui m'ont déterminé. C'est une séparation nécessaire et utile. Au revoir. Sydonie viendra demain, avec ma femme, faire ses adieux k sa grandmère. »
dSp)
l'avenir de sydonie.
Je viens d'essayer, par une sorte de procédé photographique, de mettre sous les yeux du lecteur la famille Golinet, en marquant les changements qu'un espace de dix années a opérés dans ses divers membres. Il nous faut maintenant renouer connaissance avec la grand'mère qui, pour être devenue Mme Gqrenflot, n'en est pas moins restée au fond Mme Renard, et que nous retrouverons chez elle au coin de son feu, ayant quelques rides de plus et pas un défaut de moins. Je dois même vous prévenir que le temps et l'excellent caractère de son second époux ont aigri son humeur, au lieu de l'adoucir, et qu'il serait peut-être fort désagréable de vivre auprès d'elle pour un autre que M. Gorenflot. Mais tout ce que je dirais vous en apprendrait moins que la scène qui va se passer, et que je me bornerai encore à reproduire avec exactitude. Après une longue
absence, ce n'est pas en s'informant des gens à droite et à gauche qu'on peut être édifié sur leur compte, c'est en pénétrant chez eux à ^improviste, c'est en les surprenant dans le déshabillé, c'est en les écoutant eux-mêmes. La photographie, appliquée à l'art de peindre comme à l'art de conter, est une admirable découverte. Tout dépend seulement de la manière de s'en servir.
Et d'abord, orientons-nous. Ce n'est pas dans la rue du Poirier que nos deux hommes se sont quittés, c'est sur la Grand' Place, devant une maison d'assez bonne apparence que M. Gorenflot avait achetée du vivant de sa première femme, que la mère de Charlotte a fait arranger à son goût et dans laquelle elle s'est installée peu de temps après son mariage.
La salle basse, où M. Gorenflot vient d'entrer^ a deux fenêtres qui donnent sur la place, et présente un coup d'œil assez gai avec son papier vert, ses grands rideaux de mousseliiaue^ses meubles d'acajou, sa belle pendule sous verre et ses candélabres sous verre également. Mme Gorenflot tricote près de son feu, qui n'est pas brillant ; mais elle y met uo, morceau de bois, dès qu'elle entend son mari, sans doute parce qu'elle suppose qu'il a froid et qu'il sera bien ^se de se chauffer. Je m'empresse de noter ce bon sentiment,
— Ah l te voilà, dit-elle, c'est heureux! J'ai cru
que tu De rentrerais pas aujourd'hui. Tu n'en ^vais cependant que pour un quart d'heure au plus. C'est que tu as sans doute été là-bas? »
Lâchas esX l'çxpression dont se sert toigours Mme Gorenflot pour désigner l'habitatioQ de sa fiUç.
« Je n'y ai été qu'un moment, répond timidement M. Gorenflot, je ne me suis même pas assis.
— Si cela continue, reprend la dame, tu ne pourras plus mettre le pied dehors sans y aller, tu y passeras ta vie. Ce qu'il y a de certain , c'est que tu te plais mieux avec eux qu'avec ta femme.
— Oh 1 Rose, comment peux-tu supposer cela î » Le lecteur ne sait pas encore que la mère de
Charlotte s'appelle Rose. Elle n'a point permis qu'on donnât ce nom à aucune de ses petites-filles, sous prétexte que tous les enfants de M. Colinet ne pouvaient manquer de devenir jaunç$ comme leur père, et que ce nom de Rose serait une source de plaisanteries désagréables pour celle qui le porterait. Cette explication donnée, prêtons de nouveau l'oreille.
« Je suis née sous une mauvaise étoile,, poursuit lime Gorenflot après un court silence, j'ai eu tort de vous épouser, M. Gorenflot. J'étais heureuse.... Oh ! non, je n'étais pas heureuse, mais, du moins, j'étais maîtresse chez moi. Je n'ai été véritablement heureuse que du vivant de M. Renard. Je me suis décidée à écouter vos propositions, parce que l'isolement où vous viviez pouvait vous être funeste, et
aussi, je ne vous Tai pas caché, ce me semble, pour me ménager un appui contre mon gendre. Ah! bien oui 1 Une fois mon mari, vous vous êtes tourné contre moi, vous vous êtes ligué avec mes enfants. Mais vous restez là, les bras pendants, planté comme un terme ! Asseyez-vous et chauflfez-vous, M. Gorenflot, puisqu'il y a du feu. Ce n'est pas, je crois, M. Colinet qui vous soignerait, si vous tombiez malade. »
M. Gorenflot s'assied en face de Mme Gorenflot sans rien répondre, mais en laissant échapper un faible soupir.
oc Vous soupirez î s'écrie-t-elle alors avec énergie. Est-ce que vous prétendriez donner à entendre que je ne vous rends pas heureux?
— Au contraire, ma bonne. Je serais même le plus heureux des hommes, si tu ne te montais pas la tête comme cela à propos de rien. Certes, je ne croyais pas, lorsque je perdis mon Adèle....
— Votre Adèle I Encore votre Adèle ! Je vous ai déjà défendu de prononcer ce nom devant moi. Votre Adèle n'était qu'une tracassière, qui criait contre vous tout le long du jour et qui ne pouvait garder une domestique, une avare qui vous faisait mourir de faim, une....
— Rose, respecte au moins sa mémoire.
— Est-ce que je l'outrage, par hasard ? —Non, ma bonne. Maj^ je te supplie de te calmer.
— Ah! Charles, VOUS la regrettez toujours, et vous ne m'avez jamais aimée.
— Je te jure....
— Non, non, vous ne m'avez jamais aimée. » Mme Gorenflot sanglotte. Son patient époux, en
l'appelant mon cœur, mon ange, mon trésor, écarte doucement la main dont elle se couvre le visage, et parvient à l'embrasser sur les deux joues. Alors elle se calme comme par enchantement, et la paix est f&ite.... jusqu'à ce que la guerre recommence.
— Je suis trop bonne, murmure-t-elle en rajustant son bonnet que la réconciliation a quelque peu dérangé. Mais qu'avais-lu donc, en rentrant, mon ami? Ta figure était longue d'une aune, et c'est môme ce qui m'a donné un peu d'humeur contreioi . »
Les deux époux reprennent chacun leur place aux deux coins de la ciieminée. La figure du mari s'est allongée derechef à cette interrogation de la femme ; on devine qu'il a, en effet, une communication pénible à lui faire, sans doute celle dont l'a^ chargé Prosper.
« Mon Dieu ! dit-il après un peu d'hésitation, je sens bien que je vais te surprendre et te chagriner; mais, comme il n'y a pas de ma faute, comme j'ai fait, au contraire, tout ce que j'ai pu pour l'empêcher, j'aime mieux profiter de la bonne disposition où tu es, pour te mettre tout de suite au courant de ce qui arrive.
— Qu'arrive-t-il? Tu me fais trembler avec tes préparations. Est-ce qu'un des enfants est malade?
— Non, lout le monde se porte à merveille.
— M. Colinet a peut-être demandé soa changement?
— Non, ce n'est pas cela. C'est une affaire tout intime. Charlotte....
— GrapdDieuI sef ait-elle encore?....
— Mais non, mais non, ne t'exalte donc pas ainsi. Marguerite n'est pas sevrée; M. Colinet trouvt^u'il a une assez lourde charge, et tout fait présager qu'il n'y aura plus d'augmentation de famille.
^ Je ne m'y lie pas. M. Colinet ne doit pas être encore content. Neuf filles I c'est trop peu. Il lui faut au moins la douzaine.
— Il n'est pas question de cela pour le quart d'heure. Il s'agit de Sydonie,
— De ma petite-filleî , —Oui, de l'atnée. M. et Mme Colinet songent déjà à
son avenir. Elle a dix-sept ans passés : elle est grande et forte; elle est raisonnable, elle est charmante.
— Elle serait charmante, si elle n'avait pas été élevée par ses parents ; mais elle est incontestablement mieux que ses sœurs.
— Je t'assure, Rose, qu'elle est charmante. Il y a près d'un an que tu ne l'as vue. Si tu la voyais.-.
— . Je n'ai nulle envie de la voir, M. Gorenflot, et je vous répète qu'elle a ét^ mal élevée. Hélas ! Je
n'en ai eu que trop de preuve». Cpoyez-vous que ce soit de gaieté de cœur qu*une laère se résigne à ne plus y(»r ses enfants et ses petits-enfauts? Je me suis réconciliée bien des fois avec ma :611e» j'ai fait tout ce qu'il était en moi pour maintenir la paix entre nous ; mais^ du jour où j'ai été forcée de reconnaître qu'elle avait inspiré à Sydonie ses préventions contre moi, de ce jour-là j'ai juré que tout était fini. Néanmoins, je ne puis m'empécher de m'intéresser encore à ce qui les concerne. Voyons donc ce que vous avez à m'apprendre.
— Sydonie a beaucoup de moyens, beaucoup d'instruction ; mais elle est si timide que son père â renoncé à lui faire passer ses examens d'institutrice. Clara, qui est plus hardie, se présentera l'année prochaine à sa place.
— Et c'est là ce qu'il y a de nouveau, c'est là ce qui vous consterne?
— Pas tout-à-fhit, ma bonne amie, il y a «leore autre chose.
— Parlez donc alors I
— C'est que je voulais te préparer un peu à une nouvelle qui t'affligera : Sydonie est à la veille de quitter sa famille, et même Saint-Omer.
— Et mêmeSaiBt-Omer? Aurait-on , par hasard, trouvé un parti pour elle ?
— Oh 1 non, il n'est pas encore question de eela. Hais M. Colinet, qui n'a point de fortune à laisser à
ses flllesy a voulu les mettre à même de se tirer d'affaire toutes seules. C'est à l'atnée, dit-il, à doiiuer l'exemple, à débarrasser un peu la maison, et, comme une place avantageuse se présente....
— Une place?
— Dans un château, à quelques lieues d'ici, chez le comte de Montbrun.
— Mais c'est une horreur, mais ils n'ont point d'âme. Faire de leur fille une servante à gages !
— Une institutrice.
— Une servante à gages, vous dis-je. Dieu ! que penserait feu Renard, s'il revenait au monde? Ma petite-fille, ma petite Sydonie seule, à dix-sept ans, dans un château ! Mais ils ne songent donc pas aux dangers qu'elle peut courir, jolie comme elle est?
— Le comte de Montbrun estun homme de mœurs exemplaires. La comtesse est une sainte. Ils ont trois filles, dont l'aînée n'a pas quinze ans....
— Et deux fils, deux militaires ! !
— Qui sont en Afrique, qui ne séjournent jamais au château.
— Ils y séjourneront, c'est moi qui vous le dis. Ainsi c'est jeter l'agneau dans la gueule du loup. Mais M. Colinet n'en est pas encore où il pense. Jamais Sydonie ne consentira à nous quitter.
— Elle y a consenti, quoiqu'à regret, par égard pour ses parents.
— Elle y a consenti ? c'est affreux. Cette enfant-là
n'a rien de moi. Sa sqeur Clara vaut mieux qu'elle; elle est plus franche, elle a cent fois plus d'esprit, et c'est à Clara que je laisserai tout ce que je possède. Mais allez trouver ma fille, dites-lui que je m'oppose formellement au départ de Sydonie.
— Tu pourras le lui dire toi-même, car Sydonie viendra demain ici avec sa mère prendre congé de toi.
— Demain! Mais c'est donc arrêté? On a tramé cela dans l'ombre, sans me prévenir, sans me faire l'honneur de me consulter, et vous étiez leur complice, M. Gorenflotl
— Calme-toi, Rose. Je te conjure de te calmer.
— Me calmer ? Quelle dérision ! Puis-je être calme, lorsqu'on m'abreuve d'outrages, lorsque je suis comptée pour rien, lorsque vous-même, vous mon défenseur naturel, vous vous tournez contre moi, lorsque vous me sacrifiez à votre amitié pour M. Colinet, lorsque je suis la plus malheureuse des femmes! »
Ici un déluge de larmes, des sanglots nullement étouffés, des soupirs à fendre les murailles. M. Gorenflot contemple avec stupéfaction le spectacle qu'il a sous les yeux ; il s'attendrit sur le sort de cette infortunée, il s'accuse, il se condamne, il sent la pointe du remords déchirer son cœur innocent, et les larmes le gagnent à son tour ; mais il les verse en silence, sans songer à l'effet qu'il produira.
Ibne Gorenflot n'est pas longtemps à s'apercevoir qu'il pleare; elle en est flattée au fond de Tâme, et comme celles qui crient le plus haut sont aussi celles qui s'apaisent le plus vite, elle prend son mouchoir, essuie ses yeux, et jetant «ur son mari un regard plus doux :
« Charles, dit-elle plus doucement aussi, je crois, j'aime à croire qu'il y a plus d'inconséquence que de malice dans votre fait. Quand je dis que je suis la plus malheureuse des femmes, je pense surtout à ma fille qui a trompé toutes mes espérances. Si je n'avais pas eu d'enfant, il n'y aurait jamais eu entre nous le moindre nuage, j'aurais été moins agacée peut-ôtre, plus indulgente par conséquent. Mais il faut convenir que, vu les circonstances, vous ne prenez pas toujours assez de ménagements avec moi.
— C'est vrai, répond l'époux candide en sanglottant de plus belle; j'ai les meilleures intentions du monde, mais je ne sais comment cela se fait, je trouve toujours moyen de te mettre en colère.
— C'est que vous n'êtes jamais du même ^vis que moi. Sous votre apparence tranquille vous avez, au fond, un très-grand penchant à la contradiction, même au sujet des choses les pluà simples. Si vous vouliez convenir, par exemple, que M. Colinet est le dernier des hommes, nous serions bien vite d'accord.
— Dis si j'en pouvais convenir. Mais M. Colinet est, au contraire, un honmie que j'estime, qui rem-
plit admirablement ses devoirs d'époux et de père, qui....
— Taisez-vous, ahl taisez-vous, M. Gorenflot. Je sens ma colère qui revient. Tout ce qne je puis vous accorder, c'est que vous êtes sa dupe. Il vous fait sonner bien haut, n'est-ce pas, qu'il -soïige à l'avenir de Sydonie, qu'il veut lui ménager un gagne-pain, s'il venait à manquer lui-même à sa famille? Je l'entends d'ici. Mais sachez que, moi aussi, j'avais songé à l'avenir de ma petite-fiHe^ sachez que, moi aussi, je voulais lui faire un sort, un autre sort que celui que son père lui réserve. En deux mots, je voulais la marier. Alfred Bouche»ron.... Pourquoi me regarder de cet air étonné? Vous connaissez mon neveu Alfred Boucheron, je ne vous parle pas dû Grand Turc. Alfred Boucheron, le fils de ma sœur, un garçon rangé, studieux, qui n*a pas inventé la poudre, mais qui dirige déjà fort bien la pharmacie de son père qu'on finira par lui céder, Alfred Boucheron est épris de Sydonie. Il Taimaît, qu'elle n'était pas plus haute que cela. Il m'avoua lui-même cet amour, en ajoutant que sa ttière s'y opposait de toutes ses forces. Cela ne m'étonna point de la part de ma sœur. Depuis qu'elle a perdu deux enfants, elle affiche les plus folles prétentions à l'égard des trois qui lui restent. Mais je n'en devins que plus ardente à encourager l'amour d'Alfred, et, si ma petite-fille n'avait pas été prévenue
contre moi, si elle avait voulu me seconder, je serais arrivée à mes fins. Ah! bien ouil Au premier mot que je lui en touchai, c'était au printemps dernier, la petite sotte me répondit : « C'est à maman qu'il faudrait parler de cela, grand'mère. » Et je n'en pus tirer autre chose. Je m'étais bien juré de ne plus me mêler de leurs affaires. Mais je cède une fois de plus, je veux bien me réconcilier une fois de plus avec ma fille. Allez donc la trouver, dites-lui mes •projets, dites-lui que je consens à la recevoir avec ses enfants, mais non pas avec son mari (Oh ! pour lui jamais!), et que je ne mets au pardon qu'une condition, c'est queSydoniene quittera point Saint-Omer.»
Cette tirade un peu longue , mais qui apprend au lecteur une chose dont il ne se doutait pas, Tamour d'Alfred Boucheron pour Sydonie, cette tirade, dis-je, a été débitée d'une seule haleine et avec une extrême volubilité. Mais, au lieu de recevoir l'impulsion qu'on veut lui donner, M. Gorenflot se gratte l'oreille et semble hésiter à obéir.
« Tu sais, ma bonne, dit-il enfin, que je ne désire rien tant que de te voir réconciliée avec ta fille, et ce serait avec bonheur que j'irais lui porter des paroles de paix ; mais j'appréhende fort que la condition que tu mets à cette réconciliation ne la rende impossible.
— Pourquoi?
-^ C'est que M. Golinet s'est engagé envers le
comte de Montbrun, et qu'il n'a pas pris ce parti sans y avoir réfléchi mûrement. Sans doute, Alfred Boucheron serait un mari convenable pour Sydonie, et je verrais cette ujiion avec infiniment de plaisir ; mais tu avoues loi-méme....
— Monsieur Gorenflot, voulez-vous, oui ou non, porter mes propositions à Charlotte?
— J'y vais, Rose, j'y vais tout de suite.
— Prenez votre chapeau.
— Je le prends. Mais laisse-moi t'embrasser au^ paravant.
— Nous verrons à votre retour.
— Et si je ne réussis pas ?
— Ce sera votre faute. Vous êtes trop bon pour eux ; c'est votre faiblesse qui a achevé de pervertir mon gendre. Si vous aviez plus de fermeté dans le caractère, il ne lèverait pas la tète comme il le fait aujourd'hui. Allez, et ne perdez pas une minute. »
Le bon M. Gorenflot, docile aux injonctions de sa chère moitié , s'élance hors de la maison , traverse la place d'un pas rapide.... Mais, dès qu'il suppose que Mme Gorenflot ne peut plus le voir, il ralentit sa marche, et, s'abandonnant à ses pensées, il se dirige moins gaiement que de coutume vers la maison du faubourg, car il est bien convaincu d'avance de l'inutilité de son ambassade.
H. GORENFLOT DONN$: L'âLARME.
Nous voici donc rentrés, cher lecteur, dans le cours régulier de notre histoire , l'espace franchi est oublié^ nos principaux personnages nous sont re devenus presque aussi familiers qu'autrefois. Nous allons nous attacher maintenant aux neuf filles de M. Golinet; nous verrons les unes s'épanouir et embellir encore, les autres croître et grandir, toutes se développer au moral comme au physique conformément à leur nature et à leur éducation. Nous ne les suivrons point pas à pas sans doute, nous ne rapporterons de leur vie uniforme que ce qui en rompra la monotonie; mais enfin nous n'interromprons plus le récit pendant un aussi long intervalle, et nous ne quitterons les neuf sœurs que lorsque le sort de chacune sera, sinon fixé (il y a tant de demoiselles dont le sort n'est jamais fixé définitivement!), du moins en bonne voie de l'être.
M. Gorenflot trouva encore toute la famille réunie, sauf Prosper qui, en le quittant, s*était rendu au Lycée.Un éclair de joie illumina tous les frais visages à l'apparition du vieillard, car il était rare qu'il vint deux fois au faubourg dans la même journée. Mais le second regard jeté sur lui eflbça vite l'expression joyeuse et arrêta sur les lèvres entr'ouvertes le cri dont on allait le saluer. Il dit à Mme Golinet qu'il désirait lui parler en particulier. Elle devina tout de suite de quoi il s'agissait, et jetant un coup d'œil sur sa fille aînée :
« Prends le livre, Sydonie, dit-elle; c'est à ton tour de faire la lecture à tes sœurs. »
La jeune fille obéit, sans lever les yeux. Devinaitelle aussi de quoi il s'agissait?
H. Gorenflot passa avec la mère dans la chambre voisine, et quand la porte fut refermée, il lui raconta brièvement la colère de Mme Gorenflot, les malheurs qu'elle appréhendait si sa petite-fille s'éloignait de Saint-Oraer, enfin la contre-proposition qu'il était chargé de faire aux parents et dont les sentiments du fils du pharmacien étaient la plus solide base. Il crut devoir faire observer néanmoins qu'il ne fallait pas trop se flatter, que les Boucheron auraient peut-être de plus hautes visées pour leur fils ; mais il était aussi obligé de convenir, ajouta-t-il, que l'amour est un bien puissant auxiliaire ep ces sortes d'affaires, et qu'il serait bon de retarder de
quelques jours le départ de Sydonie, afin de donner aux grands parents le temps d'agir et de s'entremettre.
c Ah! monsieur Gorenflot, répondit Gharlotte,yous n'auriez pas de peine à me convaincre, et Féloignetnent de Sydonie est un sacrifice devant lequel j'ai longtemps reculé, car il y a déjà près d'un an qu'il en est question entre mon mari et moi; mais, puisque Prosper vous a parlé, vous devez savoir qu'il n'y a plus à revenir là-dessus. Il dit qu'elle est l'atnée et qu'elle doit donner l'exemple. Elle sera très-bien, du reste, au château de Montbrun; nous ne pouvons avoir l'ombre d'une inquiétude à cet égard. On lui donne douze cents francs par an, c'est beaucoup plus que nous n'espérions. Nous ne toucherons à cet argent qu'en cas d'absolue nécessité ; nous le placerons sur sa tête, ce qui lui ménagera, à son insu, des ressources pour l'avenir. Nous ne la sacrifions donc pas, au contraire, et ma mère a tort de s'alarmer. Quant au mariage auquel elle a songé, je ne le crois pas possible. Je sais quelles sont les idées des parents d'Alfred, et, comme j'ai trop de fierté dans l'âme pour exposer ma fille à quelque humiliation, je m'applaudis encore davantage'du parti que nous avons pris, et je ne vois dans les propositions de ma mère qu'un motif de plus pour persévérer.
— Mais, ma chère amie, dit M. Gorenflot qui l'a-
vait écoutée avec attention, vous ne vous occupez pas d'un cas qu'il faudrait pourtant prévoir. Si par hasard Sydonie avait pensé elle-ïnéme à Alfred?
— Quelle idée ! fit Gliarlotte visiblement troublée. Ils ne se sont jamais vus qu'en ma présence.
— Mais ils se voient souvent, reprit son interlocuteur, c'est-à-dire qu'Alfred vient ici presque toutes les semaines. Vous prétendez que Sydonie est résignée à son sort: elle m'a semblé bien triste aujourd'hui.
— Triste de nous quitter.
— Et peut-être d'autre chose.
— Oh ! Monsieur Gorenflot, que me faites-vous entrevoir là ! Si ma fille avait réellement de l'inclination pour Alfred, ce serait un bien grand malheur.
— Pourquoi?
— Parce que mon oncle et ma tante ne consentiront jamais à ce mariage.
— Votre mère se flatte de les y amener. Elle ferait un sacrifice en faveur de Sydonie , elle lui assurerait une petite dot, et j'y ajouterais quelque chose.
— Je sais combien vous êtes bon ; mais c'est un rêve que nous faisons-là. Ma tante Boucheron est plus obstinée encore que maman, Alfred est trèstimide et tremble devant elle. Songez donc que ma pauvre Sydonie a huit sœurs. Je ne lui ai jamais donné à penser qu'elle pourrait se marier, à elle
non plus qu'aux autres, et, si l'idée leur en venait, ce ne serait pas de ma faute. Puis elle est bien jeune encore. On ne pourrait guère s'occuper de l'établir que dans deux ou trois ans, et d'ici là les idées d'Alfred auront changé peut-être. Mon Dieu 1 quel mal vous m'avez fait sans le vouloir I Ma Sydonie qui me paraissait calme comme les anges.... Rentrons, et n'ayons l'air de rien. Mais dans tous lescas^ je vous le répète, on ne peut plus différer son départ : Pros* per a donné sa parole , et la comtesse attend ma fille. »
Ils rentrèrent dans la salle. Sydonie interrompit sa lecture Isans toutefois lever la tête, et Mb Gorenflot se h&ta de sortir. Mais à peine était-il dans la rue que là tante Loriot, qui l'avait suivi, l'arrêta par le pan de sa redingote et lui dit à voix basse et avec mystère :
« Il ne m'appartient pas, M. Gorenflot, de blâmer la résolution qu'a prise mon neveu. C'est pour son bien, d'ailleurs, que Sydonie nous quitte, et, comme elle s'y était résignée de bonne grâce, j'espérais que la séparation ne lui serait pas aussi pénible qu'à nous; mais, depuis quelques jours, je la vois triste, préoccupée, et, faut-il le dire? je crains que cette tristesse ne provienne pas seulement du r^et qu'elle a de quitter pour un temps sa famille.
— Que croyez-vous donc, mademoiselle Loriot?
-r- Je crois.... [Je n'oserais pas en parler à ma nièce ni à Prosper, mais vous m'inspirez tant de confiance, monsieur Gorenflot, que je ne veux pas avoir de secret pour vous. Je crois que l'amour est déjà entré dans le cœur de cette jeunesse. •
— Quoi I vous supposez qu'elle aime Alfred?
— Justement. C'est, du reste, le seul jeune homme qui vienne ici, et quoiqu'il ait dix ou douze ans plus qu'elle.-.
— Mais il l'aime aussi. C'est donc un penchant mutuel?
— Ill'aime aussi ? En ètes-vous bien sûr, monsieur Gorenflot? Ah! quel bonheur ce serait! C'est un jeune homme si doux, si rangé, si capable de rendre une femme heureuse! Mais je vous retiens là, vous pourriez vous enrhumer en m'écoutant : nous cau- . serons de cela un jour qu'il fera moins froid. Au revoir. Ehl je perds la tête, j'oublie de vous dire pourquoi je vous ai arrêté. Ne pourriez-vous pas entrer, en passant, dans la pharmacie? Le jeune homme y est presque toujours seul ; vous lui apprendriez ce qu'il ignore , le départ de Sydonie, et vous lui diriez, pour adoucir le coup, qu'il peut venir ce soir nous voir un instant. Sydonie serait moins triste , j'en suis sûre , si elle le revoyait une fois avant de partir. »
La tante Loriot, toute confuse du rôle obligeant qu'elle remplissait, rentra bien vite dans la maison,
et M. Gorenflot ayant repris sa course pour retour-* ner chez lui, s'arrêta, en passant, chez le pharmacien où il trouva, en eflfet, le jeune Boucheron qui composait mélancoliquement un loch et qui, à la fatale nouvelle, devint aussi blanc que le breuvage qu'il préparait.