‹ Neuf filles et un garçonChapitre 11 sur 47 · LUEURS D AMOUR · texte numérisé non relu

LUEURS D AMOUR

Le soir même, M. Colinet apprit officiellement à toute la famille que Sydoriie devait partir le surlendemain pour aller remplir au château de Mfontbrun les fonctions d'institutrice.

Jeanne et Louise, lès deux jumelles, qui étaient extrêmement sensibles, ne purent dissimuler leur chagrin et se rapprochèrent aussitôt de Sydonie qu'elles affectionnaient tout particulièrement. Clara, plus maîtresse d'elle-même, dit qu'elle espérait bien suivre avant peu l'exemple de sa sœur, et Augustine, la brillante Augustine , qui avait beaucoup de décision dans le caractère, enchérit encore làdessus et s'écria qu'elle irait au bout du monde pouf être agréable à son père et à sa mère. A ces mots, l'attendrissement devint général, et M. Colinet, pour conserver une apparence de fermeté paternelle, fut obligé de prendre une forte

prise de tabac, sa grande ressource dans les cas difficiles.

Il était environ huit heures lorsqu'on sonna à la porte de la maison. Mlle Loriot se leva pour éclairer son neveu qui voulut aller ouvrir lui-même, surpris qu'il était de recevoir une visite à cette heure indue et par le temps affreux qu'il faisait, car ces paisibles scènes d'intérieur s'étaient déroulées au bruit du vent, du tonnerre et de la grêle. . « Tiens! c'est Alfred, » s'écria-t-il en reconnaissant le visiteur nocturne.

Alfred Boucheron, à qui l'on aurait à peine donné vingt-cinq ans, quoiqu'il en eût plus de trente, était un garçon de taille ordinaire, avec de grands yeux d'un bleu terne, des cheveux châtains, une moustache dorée et un teint pâli par les habitudes sédentaires qu'il avait dû nécessairement contracter, son père étant souffrant depuis de longues années et tout le poids de la pharmacie étant retombé sur lui seul.

Il souhaita le bonsoir à tout le monde et embrassa familièrement les trois dernières petites filles.

< Par quel hasard es-tu venu ce soir? lui demanda la mère en le regardant en face. «

— Tavais un moment à moi, ma cousine, répon-dit-il avec un peu d'embarras, et j'en ai profité pour courir jusqu'ici.

— Gomment vont mon oncle et ma tante, reprit Mme Colinetî

^ La position de papa s'est bien aggravée, ma cousine; je crains qu'il n'ait tout le côté droit paralysé. Voilà bien un mois qu'il n'a mis les pieds dans la pharmacie»

— Pauvre homme ! dit alors M. Golinet. La santé est le premier des biens, mes enfants. Mais tu arrives à propos, Alfred, pour prendre congé de Sydonie; tu ne sais pas qu'elle nous quitte, qu'elle va habiter un beau ch&teau.

-^ Oui, je le sais, mon cousin.

-Et qui te l'a dit?

— M. Gorenflot.... que j'ai rencontré.

— Ah! Il n'a pas perdu de temps pour te l'apprendre. Mais dis-moi, tu étais, il y a quelques années, un intrépide marcheur; tu as fait des excursions dans tous les environs, tu as dû aller à G.... où est le château du comte de Montbrun. Ge n'est guère qu'à trois lieues d'ici.

— Oui, mon cousin, j'y ai même été bien souvent.

— Et tu irais encore? Tu connais le chemin î

— Gomme ma poche. Si vous voulez , je vous y conduirai un jour.

— Je veux bien. Mais tes occupations?

— Je vais être moins occupé. Nous avons pris un aide qui commence déjà à être bien au courant des choses. D'ailleurs, le docteur Barbaux me disait en-

core l'autre jour que je finirais par tomber malade, si je ne prenais pas, de temps en temps , un peu d'exercice. Ce ne sera donc point un dérangement pour moi de vous accompagner, au contraire.

— Eh! bien, mon garçon, j'aurai recours à toi dans une quinzaine jours, un jeudi, par exemple, que nous serons libres tous deux et qu'il fera une belle gelée. »

La conversation continua sur ce ton. Le fils du pharmacien décrivit à sa manière le château de Montbrun et les sites environnants , il dit que la campagne était superbe de ce côté là, enfin il fit ce qu'il put pour disposer l'âme de la jeune personne à des impressions favorables.

Neuf heures ayant sonné à l'église voisine et Mme Golinet ayant donné le signal du départ, il se' leva aussitôt, et, comme il embrassait de nouveau Julie et Henrfette :

« Tu peux bien aussi aujourd'hui embrasser Sydonie, » lui dit M. Golinet en riant.

Alfred s'approcha de la jeune fille et déposa un double baiser sur ses belles joues qui s'étaient couvertes d'une subite rougeur. La mère avait les yeux fixés sur eux. Elle fut confirmée dans l'idée qu'ils s'aimaient, mais elle devina en même temps que c'était la première fois qu'ils se l'étaient dît aussi clairement.

L'expression des traits de Sydonie avait changé

tout à coup, sa figure était devenue radieuse. Alfred parti, elle fut presque gaie, plaisanta doucement ses sœurs, et la veillée commencée avec des larmes s'acheva au milieu des plus francs éclats de rire.

« Sydonie a surmonté ce soir le chagrin qu'elle éprouvait. J'en suis bien aise. Elle ne nous quittera pas avec le désespoir dans Tâme, comme je le craignais. »

C'est ainsi que s'exprimait M. Golinet en parlant à sa femme, quand ils furent seuls dans leur chambre et tout à eux-mêmes , c'est-à-dire lorsque les trois dernières petites filles qui couchaient encore auprès d'eux se furent endormies.

« Je ne vois pas cela comme toi , répondit Charlotte qui était rêveuse. M. Gorenflot avait raison : Alfred est amoureux de Sydonie. Mais , ce que ni ma mère ni M. Gorenflot ne pouvaient soupçonner, c'est que Sydonie a déjà, de son côté, de l'inclinalion pour Alfred.

— Qu'est-ce qne lu dis donc là ?

— Je dis que j'étais bien aveugle et que mes yeux se sont ouverts. Ma pauvre fille 1

— Pourquoi la plains-tu î

— Je la. plains parce qu'elle se fait des illusions et qu'elle se prépare des chagrins. Alfred est un jeime homme charmant sans doute....

— Charmant, si tu veux. Étant petit, il avait la

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tâte furiensement dure, et je me souviens encore de la peine que j'ai eue à lui apprendre ses conjugaisons. Cependant je conviens avec toi qu'il a beaucoup gagné. Mais enfin Sydonie est charmante aussi et lui est très-supérieure en intelligence.

— n s'agit bien d'intelligence! On n'est pas plus jolie et on n'a pas plus d'esprit qu'elle. Mais tu oublies, mon pauvre Prosper, que tu n'as pas de dot à lui donner et qu'elle est l'atnée de neuf £lles.

— Avec quelle amertume tu dis celai Est-ce que tu regrettes d'avoir neuf filles î

— Je l'ai regretté aujourd'hui pour la première fois.

— Tu as eu tort. Crois-moi, ma bonne amie, ne nous laissons pas troubler par de vaines préoccupations. Si ta fille doit se marier, elle se mariera; sinon, Dieu, qui nous est toujours venu en aide, lui octroiera le don qu'il nous a fait à nous-mêmes, la résignation à son sort. »

Il se tut. Le silence était profond dans la maison du faubourg; on entendait seulement de douces respirations non loin du lit des époux et dans la chambre voisine. Le mari ne tarda point à s'endormir ; mais la femme ne dormit pas, et pourtant, cette nuit-là, la petite Marguerite reposa jusqu'au matin dans son berceau sans s'être réveillée une seule fois.

ET UN GAKÇON. 159

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