NOUVEAUX SENTIMENTS DE M. GORENFLOT
M. Gorenflot n'était point revenu chez Mme Renard dans le seul but de renouer connaissance a?ec elle; il espérait aussi y rencontrer Charlotte.
Nous avons dit que sa femme avait pris à tâche de l'isoler de toute afiection, un peu par jaloujsie, un peu par intérêt, car, se flattant bien que son mari mourrait le premier, elle avait voulu qu'ils se fissent par testament donation mutuelle de tout ce qu'ils possédaient. La mort avait trompé ce calcul ; M. Gorenflot s'était trouvé seul maître de leur double fortune qui se montait à près de cent cinquante mille francs, et, comme il éprouvait le vague besoin de se rattacher à quelqu'un ou à quelque chose , il en était arrivé naturellement à songer à sa filleule, tl avait donc été contrarié et même attristé d'apprendre que la mère et la fille étaient brouillées. Mais, après un peu de réflexion, il se demanda pour-
quoi il n'irait pas lui-même faire visite à Charlotte, et il se répondit que rien ne s'y opposait et qu'il était bien libre maintenant, hélas I de faire ce qui lui plaisait.
Pourtant il ne communiqua point ce projet à Mme Renard, devant laquelle il tremblait déjà, quelque charme qu'il trouvât dans sa société. Apparemment qu'il était écrit que cet excellent homme tremblerait toujours devant quelqu'un.
Un beau matin, H. Gorenflot, le cœur palpitant d'une émotion indéfinissable, se dirigea vers la de* meure de H. Colinet dont il s'était informé en secret. Ce fut la tante Loriot qui lui ouvrit et qui l'introduisit, avant qu'il n'eût pu dire un mot, dans la salle où était réunie toute la famille. Prosper venait de rentrer, il tenait sur ses genoux les deux petites jumelles; l'atnée des filles, Sydonie, épluchait de la salade; Clara, la seconde, faisait épeler sa sœur Augustine, et la mère, qui cousait, surveillait tout son petit monde.
Elle se leva fort surprise à la vue de M. Gorenflot, et, comme il se taisait toujours, elle s'écria en faisant un pas vers lui :
< Eh! c'est monsieur Gorenflot, mon.... parrain! Prosper, avance donc une chaise. Quoique je ne vous aie jamais parlé, monsieur, je vous connais et je suis contente de vous voir. >
La femme , le mari , les cinq enfants et la tante
Loriot avaient les yeux fités sur le nouveau vaiQ, ce qui accrut encore rembarras qu'il éprouyait.
Il cottifliença quelques phrases qu'il ne put achever, et leur expliqua enfin, non sans peine, qu'il était veuf, qu'il était triste, qu'il était inconsolable, et qu'il n'avait d'autre but, en venant les voir^ que de nouei^ contiaiÉsance àVec eux.
« Kh ! qu'avez-vdus besoin de Vous excuser, moasieur Gorenflot? dit alors Mme Qolinet pour lui venir eii aide. Moi-même, j'ai été vingt fois sur le point de vous arrêter dans la rue, tant j'avais le désir de vous parler, car mamati m'a dit bien souvent que vous avieiÉ été le meilleur ami de mon pèrej Sydonie, allez embrasser M. Gorenflot. »
Sydonie vint, toute rouge, offrir son front à l'inconnu; Clara, après avoir consulté sa mère de l'oeil, se présenta aussi ^ et la petite Augustine voulut à toute force en faire autant^ Ce que voyant^ les deux jumelles tendirent leurs bras mignons vers M. Gorenflot dont la bonne figure les attirait, et il fallut qu'il les prit à son tour Tune et l'autre sur ses genoux.
M. Gorenflot avoua par la suite qu'il n'avait ja* mais ressenti d'émotion plus douce que celle dont il s'était en vain défendu dans ce moment-là»
L'heure de la visite s'écoula comme un rêve. H. Gorenflot s'étant levé, on le força à se rasseoir, et quand il se leva de nouveau, on lui fit bien pro-
ET Ul* GÀAÇON. 107
xieltre de revenir. Les petites filles joignirent leurs instances naïves à celles de leur mèi*e, et Prospef, îuî t^tonrnalt aii lycée pour donner une répétition, sortit avec lui et le reconduisit jusqu'à la porte de sa maison.
Le nom de Mme Renard n'avait été prononcé qu'une ou deux fois dans le (;ours de la visite, et par M . Oorenflot lui-métoei II lui avait été facile de s'aperceVoir que Charlotte évitait de parler de sa mèrt. Il crut que M. Colinet serait moins discret, et, profitant du tête-à-tête, il entra dans quelques détails sur la compassion que Mme Retiard lui avait témoignée et sur Thabitùde qu'il avait prise d'aller la voir presque tous les jours. M. Colinet l'écouta avec attention 9 mais il imita la réserve de sa fomme, et, de peur sans doute de se compromettre ou d'en dire plus qu'il ne voudrait, il détourna la conversation et n'articula point un seul des griefs qu'il pouvait avoir contre sa belle-mère.
M. Gorenflot, tout en se proposant de ne point cacher à Mme Renard la démarche qu'il avait faite, n'était pas sans quelque appréhension sur la manière d(mt elle recevrait cette confidence ^ et il la trouva justement dans un tel état d'exaspération, qu'il jugea prudent d'attendre un moment plus favorable. Elle venait d'apprendre par utie commère du voisinage que sa fille était de nouveau dans une position intéressante, et toutes ses fureurs et toutes
lOS NEDF FILLES
ses indignations de belle-mère s'étant tout à coup réveillées, elle versa le trop plein de son cœur dans le sein de M. Gorenflot, et habilla son gendre de toutes pièces. Jamais le pauvre Prosper n'avait encore été arrangé de la sorte. La haine prêtait i Mme Renard des traits et des couleurs qu*un peintre de Néron ou de Galigula lui eût certes enviées. 9 Ce qui m'étonne, fit observer son interlocuteur dans un intervalle de silence, c'est qu'un homme de si chétive apparence ait pu avoir de si beaux enfants.
— Vous les avez donc vus, s'écria-t-elle avec impétuosité? Vous avez vu mes deux petites-filles!
— Je n'en ai pas seulement vu deux , j'en ai vu cinq, répondit le veuf avec timidité.
— Il n'y en a que deux que je reconnaisse ; je vous l'ai dit, et je vous prie de vous en souvenir, monsieur Gorenflot. Mais vous avez donc été chez ma fille?
— Pas précisément, c'est-à-dire.... En passant devant leur maison, le désir m'a pris de voir ma filleule, de fagon que je suis entré, je ne sais trop comment, et sans en avoir l'intention bien arrêtée.
—Mais ne vous justifiez pas, monsieur Gorenflot, c'est assez naturel. Seulement vous auriez dû me prévenir. Vous avez donc vu Charlotte? Vous lui avez parlé? Ehl bien, est-ce vrai?
— »Quoi, madame?
— Ce qu*on m'a dit tantôt ?
— Je ne me suis aperçu de rien, fit M. Gorenflot en baissant les yeux. Votre fille m*a semblé avoir très-bonne mine. J'ai embrassé toutes les petites. Les deux dernières^ les jumelles, qui se ressemblent comme deux gouttes d'eau, m'ont paru bien gentilles, quoiqu'elles soient jaunes comme leur père.
— Elles sont affireuses. Ne m'en parlez pas. Je suis sûre qu'elles sont afTreuses. Mais que vous ayez été voir Charlotte, vous êtes libre, je ne m'en plains pas, elle n'est coupable qu'envers sa mère. Quant à son mari, vous le jugerez bientôt comme moi, et vous partagerez tous les sentiments qu'il m'inspire.
— Je l'ai trouvé très-poli ; il a voulu me reconduire jusqu'à ma porte.
— Pure hypocrisie ! N'essayez pas de le défendre I Je pourrais supporter de vous bien des choses, monsieur Gorenflot, mais je vous déclare que vous perdriez toute mon estime le jour où vous chercheriez seulement à élever la voix en faveur de mon gendre. »
M. Gorenflot, qiii était aussi modéré dans ses discours que Mme Renard était violente, ne se mit point dans le cas, comme on pense bien^ de perdre son estime, d'autant plus qu'il jugea que tout ce qu'il pourrait dire en faveur du mari de Charlotte ne servirait absolument de rien.
Cependant Mme Turpin et sa fille poursuivaient
toujours leur projet de mariage, filles avaient sans (loute été choquées de voir que Mme Renard, qui avait accueilli la première ouverture de la façon la plus engageaute, s'était subitement reflroidîe et avait inamfesté dQ Vt^ésitation; mais, comme cella-ci, en femme babile qu'çll« ét^it, voulant se ménager ub piarallar convenable pour le cas où sqs projets par* tiouliersneréussiraiQntpaSy avait su colorer çettebésitation da motifs asses plausibles, ces danaes avaient repris courage et redoublé d'ai'deur pour mener à bien la négociation commencée,
Elles avaient déjà, d'ailleurs , recueilli de leurs efforts un profit qu'elles ne prévoyaient point. Mme Renard leur ayant avoué pudiquement que, malgré tout le désir qu'elle avait de s'allier h elles, die ne pouvait se décider à entrer en raiforts sérieux avec un homme qui entretenait publiquement cbei lui des relations avec une servante, le père Guilain, à qui cela avait été rapporté et cbe? qui k passion s'était enflainmée par la résistance, prit un parti vigoureux et mit à la porte la donzell^ en question, k la grande satisfaction de sa fille Qt des Turpin. On fit valoir bien haut un tel sacrifiée. Mme Renard fut miaa en demeure de se prononi^r. Elle allégua alors qu'elle ne oopnaissait pas encore asseoie caractère de M- Guilain ; mais il fallut qu'elle lui permit de venir chez elle, et, quelque soin qu'elle prit pour qu'il ne se rencontrât pas avec
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M. Gorenflot» les Turpin ne tardèrent pas à apprendre les fréquentes visites qu'elle recevait de cejui-€î. Mme Tqrpin s'emporta, fit une scène à sa chère amie, lui dit qu'elle ménageait la chèvre et le ebou, et lui enjoignit d'avoir à 9& décider sous l^s yingt* quatre heures. Le père Guilain, furieui, ne parlait de rien moins que de souffleter M. Gorenflot, Ji n'y a pas que les jeunes amours qui soient foUçs et impétueuses.
Mme Henard n'avait pas encore am^né le parrain de Charlotte au point où elle voulait; elle se trouvait prise, pour ainsi dire, au dépourvu. Mais il n'y avait plus moyen de reculer, il fallait, avant d'éconduire l'un, s'assurer au moins deii dispositions de l'autre, et dès qu'elle fut seule avec M. Gorenflot, elle. lui dit, non sans avoir d'abord poussé quelques soupirs :
«Je suis bien embarrassa» M^ Gorenflot» <9t j'ai bien besoin d'un bon conseil, La famille Turpin me persécute^, M. Guilain prétend qu'il esttrèa-sérieu'sèment épris de moi, quoiqua cela paraisse invraisemblable. A l'âge que j'ai, on n'inspire guère de si violentes passions. Toujours est-il qu'il veut ni'épouser, et je suis obligée de convenir que ce serait un très-bon parti pour moi, sous le rapport de la fortune.
— Je ne vois pas trop cela, madame. Il a une fille..-.
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— Il m'a fait entendre qu'il m'avantagerait par contrat de mariage.
•*-Puis c'est un homme de la campagne, qui a des habitudes peu conformes aux vôtres, qui à eu, diton, du vivant même de sa femme, une conduite peu régulière, et qui a, dit-on encore (car je ne veux rienaffirmer)ungoûttrès-prononcé pour la boisson.
— Je sais tout cela, monsieur Gorenflot, et je connais, certes, des gens qui me conviendraient mieiu que lui, des gens dont le caractère s'accorderait mieux avec le mien. Mais ces gens-là ne pensent pas à moi. Il faut absolument que je me remarie. Je suis seule, sans défense, en butte aux mauvais procédés d'un gendre que je regarde comme mon plus mortel ennemi.
— Je crois, en vérité, madame Renard, que vous vous exagérez les torts de M. Golinet. Il m'a semblé à moi si inoffensif., a
— Le serpent sous les fleurs ! Vous ne le connaissez pas. IL est capable de tout, vousdis-je.
— Ah ! madame Renard ! . ..
— Je sais que vous êtes la bonté même, et que vous parleriez en faveur du diable en personne. Ah ! Si j'avais rencontré un homme comme vous, un homme dont je serais sûre comme de moimême! Ce n'est pas précisément un mari qu'il me faut, vous sentez bien, c'est un ami, un compagnon, un associé. Je m'ennuie de vivre seule. Il me se- i
Tait si doux d'avoir à penser à quelqu'^un , de me consacrer au bonheur d'un autre I
— Ahl Si je ne m'étais pas promis de pleurer mon Adèle jusqu'au tombeau , murmura presque involontairement le veuf attendri.
— Nous la pleurerions ensemble, soupira la veuve en baissant les yeux. >
Le trait était vif et direct. Jamais aveu aussi clair n'avait frappé l'oreille de M. Gorenflot. Il avait le cœur trop bon pour ne point rapprocher sa chaise de celle de la veuve afin de l'en remercier, et, comme il lui prit innocemment la main, elle tomba dans ses bras en fondant en larmes r II en résulta une scène des plus touchantes dont la conclusion fut qu'on attendrait que l'année de deuil fut révolue, et qu'on donnerait au plus vite un congé définitif au père de Denise.
Ce dénoûment qui ne surprendra personne, et qui naturellement me surprend encore moins qu'un autre, ne laisse pas de m'inspirer quelques réflexions sur la bizarrerie des résolutions humaines.
Nous avons vu que la mère de Charlotte, veuve depuis longtemps déjà et qui avait rçfusë plus d'un parti sortable avant qu'elle ne fût grand'mère, n'avait été conduite à vouloir se remarier que par des considérations en quelque sorte étrangères à elle-même, et pour satisfaire ses désirs de vengeance. Il eût été tout simple, telle étant son intention, qu'elle donnât
la préférence au père Guilain. Nul autre, en effet, n'était plus susceptible de déplaire à M. Colinet, de lui faire appréhender qu'on ne détournât le bien de sa belle-mère au profit d'une autre famille; Mme Renard y avait songé tout de suite, et c'est ce qui lui avait fait accueillir si favorablement la proposition de Mme Turpin. La haine qu'elle portait au fnaride sa fille l'avait aveuglée sur les risques qu'elle pouvait courir elle-même, en contractant une pareille alliance. Et cependant, dès que M. Gorenflot avait paru à l'horizon , les idées de la veuve avaient pris un autre cours, elle avait oublié ce qui la faisait agir, elle s'était laissé détourner de son but par le moyen même qu'elle avait pris pour y arriver. De son côté, M. Gorenflot était venu chez Mme Renard sans aucune arrière-pensée, il y était retourné pour y nourrir sa douleur plutôt que pour s'en consoler, et quelque agrément qu'eût pour lui la conversation de la dame, il est probable qu'il n'eût encore songé de longtemps à remplacer Mme Gorenflot, si la visite qu'il avait faite à Charlotte, les caresses qu'il avait reçues des cinq petites filles ^ l'aspect de cette famille si unie, la déférence que lui avaient témoignée à l'envi Prosper et sa femme, n'eussent éveillé dans son cœur un sentiment tendre, une aspiration vague à un bonheur qu'il n'avait jamais goûté. Enfin c'est en se disant qu'il lui eût été doux d'être le chef d'une telle famille, qu'il avait entrevu pour la pre*
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mière fdis la possibilité de mettre un terme à son isolement, et, lorsque Mme Renard n'avait songé à prendre un éecond époux que pstr dépit contre àes propres enfants j M. Gorenfiot n'atstit songé, lui, à Tépouser, qde par affection pour eux.
Les dames Turpin ne purent pardonner à leur excellente atoie un choix qui les couyrait de confusion; elles jurèrent solennellement de ne la reroir jamais.
M. Gorenfiot se chargea d'apprehdre lui-même la nouTelle à Prosper et à Charlotte, et, malgré la surprise qu'il leur causa, il eut la satisfaction de leur entendre dire que, puisque Mme Renard se remariait> il valait mieui que ce fut avec lui qu'arec un autre. Il n'attendit pas, en effet, la cérémcmie pour leur prouver qu'il serait un père pour eux. Il voulut être le parrain de leur sixième fille, car ce fdt encore une fille ^ et il eut assez d'ascendant sur Mme Renard pour la décider à recevoir ses enfants et à assister en personne au baptême;
Elle il'était pas fâchée non plus de jouir du désappoiriteinent que son prochain mariage ne pouvait manquer, suivant elle, de causer à son gendre, et comme il affecta de paraître gai, parce qu'il Tétait réellement, elle se dit qu'il cachait son jeu; mais qu'on ne voyait que trop qu'il était jaune. Du reste, il se tint sUr la réserve avec elle, et ne jugea pas prudent de lui adresser plus de deux fois la parole,
à Tarrivée et au départ. On sentait que ce n'était qu'une courte trêve entre deux ennemis irréconciliables, c'était là du moins ce que pensait MmeR^ nard, et que les hostilités reprendraient de plus belle, dès qu'elle serait devenue Mme Gorenflot.
Mais nous n'avons déjà que trop pénétré dans le cœur de la belle-mëre, nous n'en avons que trop exploré les replis et les détours ; profitons de ce moment de répit , jouissons de ce calme apparent, comme on jouit d*un rayon de soleil après une tempête, quoique le ciel soit toujours noir à l'horizoa et fasse présager de nouveaux désastres. Je me borne à faire observer que, si M. Gorenflot avait besoin d'être tourmenté pour être heureux, les conditions dans lesquelles s'accomplissait son second mariage semblaient lui réserver toutes les chances de bonheur pour l'avenir, et que la sympathie même qu'il manifestait pour les enfants et les petits-enfants de sa femme devait , par la suite, provoquer entre elle et lui des discussions très-propres à rom-* pre la monotonie de la vie conjugale. Gela dit, aous allons les laisser tout entiers aurdouceurs de la lune de miel, et nous attendrons pour reprendre le cours de notre récit que plusieurs années se soient encore écoulées.