LE CHATEAU DB MONTBRUN
Le château de Montbrun, Tun des derniers vestiges qu'ait laissés la féodalité dans notre Flandre française, s'élève au milieu d'une plaine unie qui se développe à perte de vue et qui désespère l'œil de l'artiste par sa riche uniformité. Delarges fossés,où l'eau n'a pas cessé de couler depuis des siècles, enserrent et protègent cette masse de pierre et rendent nécessaires les deux ponts-levis qui, par devant et par derrière, la font communiquer avec la terre ferme.
L'extérieur, soigneusement entretenu ou restauré, a conservé sa physionomie primitive. L'il* lusion est complète. Il faut, pour remonter jusqu'à nos jours, pour échapper à la magie des âges écoulés, pénétrer à l'intérieur, parcourir ces salles, ces galeries, où le confort et le luxe modernes ont accumulé toutes leurs merveilles* La demeure du comte de Montbrun unit donc le prestige du passé
aux splendeurs du présent; au dehors c'est un manoir féodal du quinzième siècle, au dedans c'est un hôtel aristocratique du dix-neuvième,
A l'époque où la jeune Sydonie fut introduite chez lui comme institutrice, le comte de Montbrun était un homme d'environ cinquante-cinq ans, grand, d'une noble figure, et réalisant le type du parfait gentilhomme, mais qui, contrairement à son château, n'avait du présent que les apparences, car tous les préjugés du passé étaient vivants au fond de son âme. D'une politesse exquise envers tout le monde, même envers les plus humbles, il cachait sous cette bienveillance affectée le mépris du vulgaire et le respect de lui-même et de sa race. La noblesse du nom était restée à ses yeux la seule supériorité sociale. Quoiqu'il ne manquât pas d'intelligence et qu'il eût même acquis dans sa jeunesse une certaine somme d'instruction, il n'estimait la science qu'autant qu'elle peut améliorer la vie matérielle, et il professait en secret le plus profond dédain pour les pures spéculations de l'esprit. Il ne s'ennuyait pas, du reste, les journées étaient trop courtes pour lui. Il les employait à sa toilette, qui exigeait un temps considérable, à d'agréables devoirs de société, à fumer, à monter à cheval, à lire par-ci par-là un bout de journal, à bien dîner sans excès d'aucune espèce, à digérer à son aise et à dormir autant qu'il voulait.
Sa femme, à qui il avait inspiré une véritable passion et qui n'avait pas cessé de le considérer comme le type de la perfection humaine, était une belle personne à la taille élancée, aux traits froids et corrects, et d'une distinction de manières dont le secret se perd de plus en plus. Extrêmement timide, d'un esprit borné, mais d'un cœur élevé, elle se réglait en tout sur son mari» partageait tous ses sentiments, acceptait toutes ses idées, respectant en lui les préjugés qu'elle avait sucés avec le lait dans sa propre famille. M. et Mme de Montbrun faisaient donc excellent ménage, et on les citait à bon droit, dans le monde de la province, comme des époux modèles.
Leurs trois filles, toutes trois blondes, toutes trois jolies, et dont l'aînée avait encore les allures d'une enfant, étaient ce qu'elles pouvaient être, ayant grandi à l'ombre du père et de la mère dont je viens d'esquisser les portraits.
La comtesse avait dû remercier, en très-peu de temps, deux institutrices de Paris, la première parce qu'elle ne s'occupait que d'elle-même, la seconde parce qu'elle s'occupait beaucoup plus du comte que de ses filles. Ce n'est pas que Mme de Montbrun eût le droit d'être jalouse : le comte n'avait pas eu l'air de s'apercevoir des avances qu'on lui avait faites ; mais elle avait des principes sévères et tenait avant tout à la moralité des personnes
qu'elle employait. Elle se mit donc en quête d'une jeune fille qui fût tout à la fois instruite et d'une moralité irréprochable, et ce fut alors que Tabbé Denis (vous n'avez pas oublié Tabbé Denis, cet aumônier du collège, qui se mêlait de beaucoup de choses et qui avait travaillé jadis au mariage de Prosper et de Charlotte), ce fut alors que l'abbé Denis, qu'on invitait de temps en temps^au château, parla avec éloge de Tatnée des demoiselles Golinet, et que la comtesse, après l'avoir vue, fit au père des propositions qu'il ne tarda point à accepter.
M. de Montbrun parut, de son côté, assez content de la nouvelle venue, et il témoigna sa satisfaction en disant que celle-là^ du moins, saurait se tenir à sa place, mais ce fut tout. Une institutrice n'avait guère plus d'importance à ses yeux qu'une femme de chambre. Il ne fit plus attention à elle que pour répondre poliment au salut respectueux qu'elle lui adressait, lorsqu'elle entrait dans la salle à man-ger, car celles qui l'avaient précédée ayant stipulé qu'elles mangeraient à la table des mattres, elle avait été admise sans difficulté à cet excès d'honneur, dont, pour sa part, elle se serait fort bien passée.
On pourrait croire que, fixé à la campagne, à quelques lieues d'une ville qui n'offre guère de ressources en fait de société, le comte de Montbrun devait vivre un peu isolé ; mais il n'en était rien.
au contraire, on recevait beaucoup au château, d'abord la fine fleur de l'aristocratie Âudonoaroise, tout ce qui avait un nom, puis quelques nobles fa^ milles campagnardes du voisinage, et enfin et surtout les parents du comte et de la comtesse, leurs amis et leurs connaissances de Paris, Les fournées de visiteurs parisiens commençaient avec les pre^ mières feuilles et ne finissaient qu'après la chute des dernières. M. de Montbrun aimait le monde, son monde à lui. Il jouissait en ^and seigneur d'une des plus belles fortunes territoriales du nord de la France, et, si, pour grossir encore la dot de ses filles, il avait renoncé à aller passer, chaque année, les mois d'hiver dans la capitale où ses goûts de luxe l'entraînaient toujours plus loin qu'il ne voulait, il n'avait pas rompu pour cela tout rapport avec le faubourg Saint-Germain qui était h ses yeux le centre de l'univers.
Sydonie n'avait jamais vu, que dis-je î n'avait jamais entrevu, même de Ipin, le spectacle de la vie mondaine ; elle n'en soupçonnait pas les séductions, les entraînements, les dangers. Son père, sa mère, ses sœurs, la tante Loriot, sa grand-mère et M. (jorenflot, son cousin Alfred, l'abbé Denis étaient presque les seules personnes avec lesquelles elle eût échangé des idées ou des sentiments. On n'avait point cherché à lui inculquer une expérience pré-^ coce; on l'avait laissée grandir dans son innocence,
et on l'avait crue suffisamment protégée par les vertus qu'elle tenait de la nature et de l'éducation. L'instant de l'épreuve était arrivé. Les barrières venaient de tomber, ses yeux découvraient tout à coup un coin brillant du vaste monde.
Le milieu où elle se trouvait transportée, ces mœurs élégantes, ce chef de maison aux allures aristocratiques, cette grande dame si belle et si distinguée, ces jeunes filles si délicates et si charmantes, ces visiteurs illustres ou titrés, qui accouraient de tous les coins de la France, il n'en aurait pas fallu davantage pour faire tourner la tête à bien des jeunes personnes élevées dans les mêmes conditions que Sydonie. Elle n'éprouva même pas un premier éblouissement. Ayant reconnu tout de suite combien elle était différente de tout ce qui l'entourait, elle chercha, non à se modeler sur les maîtres, mais à s'harmonier en quelque sorte avec eux, à ne point faire disparate dans ce spectacle où elle était appelée à remplir un humble rôle. Ses élèves, et surtout les deux aînées Berthe et Clotilde, lui vinrent en aide à leur insu ; elle s'instruisit en les instruisant. Enfin elle n'était pas de six semaines au ch&teau qu'elle avait déjà acquis le ton, les manières qui conviennent à une institutrice de grande maison, et la comtesse disait à qui voulait l'entendre qu'elle n'aurait jamais cru que Mlle Colinet se serait formée si vite.
Et qu'on n'aille pas s'imaginer qu'une transformation si prompte à l'extérieur eût entraîné chez elle aucune perturbation au dedans. Non, elle n'avait pas un instant rougi d'elle-même ou de sa naissance, elle n'avait établi aucune comparaison pénible entre l'étroite maison du faubourg et la splendide demeure des comtes de Montbrun; ce n'était point par orgueil, c'était par sentiment de ses devoirs qu'elle s'était subitement transformée. Sydonîe avait ainsi donné toute sa mesure : elle était susceptible de se modifier, de s'améliorer; elle saurait se plier à toutes les nécessités de la vie ; mais les modifications ne seraient que pour l'apparence, au fond elle ne cesserait jamais d'être elle-même.
Son père, la première fois qu'il vint la voir, lui dit en riant qu'il ne la reconnaissait plus. Elle portait, en effet, une belle robe de soie grise que sa tante lui avait faite pour les grandes occasions; mais la comtesse l'avait priée de ne point ménager cette robe et lui en avait aussitôt donné deux autres. Sydonie s'excusa ainsi de isa toilette, et, après avoir bien embrassé son père, elle tendit la main à Alfred, car Alfred avait accompagné M. Colinet.
Celui-ci eût beaucoup préféré venir seul; il lui répugnait d'avoir l'air d'encourager l'amour de ce jeune homme, et pourtant, après s'être consulté avec sa femme, comme, d'ailleurs, il ne connais-
sait pas le chemin, il s'était résigné à se laisser guider par lui, ainsi qu'ils en étaient convenus.
Il y avait déjà quelque temps que le père et la fille causaient ensemble (ils avaient tous deux bien des choses à se dire et bien des questions à se faire)^ lorsqu'on vint prier M. Colinet de vouloir bien passer un moment chez la comtesse. Il ne s'attendait point à cet honneur et en fut un peu troublé, mais il n'y avait pas moyen de reculer, et il dut suivre le domestique.
Alfred et Sydonie restèrent seuls. G*était la première fois qu^ls se trouvaient ainsi en tête-à-tête, et leur embarras mutuel fut si grand qu'ils demeurèrent quelques minutes sans oser lever les yeux et sans s'adresser la parole. EnGn Sydonie, surmontant son émotion, interrogea Alfred sur les choses qu'elle croyait les plus propres à le détourner des idées qui les assaillaient l'un et l'autre. Mais tout les ramenait au but qu'ils semblaient fuir, et le jeune homme surmontant à son tour le trouble qu'il éprouvait et puisant dans son amour une audace qui n'était pas'dans son caractère :
ft Sydonie, dit-il, tu connais les sentiments que j'ai pour toi , quoique je-ne t'en aie jamais parlé. Mon père ne peut plus s'occuper de rien chez nous; ma mère ne demande qu'à se retirer avec lui dans la petite maison qu'elle vient d'acheter; mais elle veut auparavant que je me marie, elle me propose tous
les jours quelque nouveau parti, et, pour avoir la paix, je pourrai bien finir par me rendre à ses instances, si tu ne t'engages par serment à être un jour ma femme.
— 0 Alfred, que me demandes-tu làî Je dépends de mes parents, et tu dépends des tiens. Ta mère....
— Gela me regarde. Quand elle sera bien persuadée que je ne veux entendre parler que de toi, elle se rendra d'autant plus aisément qu'elle convient déjà que tu as été parfaitement élevée.
— Vraiment?...
— Elle avait deviné que je t'aimais avant que je m*en rendisse compte à moi-même, car je t'aime depuis que tu es au monde. Lorsque tu étais toute petite et que je venais chez ta mère, c'était une fête pour moi de te voir. Tu étais déjà si raisonnable et si gentille! J'ai été bien triste, lorsque j'ai appris que tu allais quitter Saint-Omer; mais j'ai été bien heureux au moment où je t'ai embrassée. Il m'a semblé, en ce moment là, que mon cœur s'entendait avec le tien. Aujourd'hui je suis moins tranquille : je te retrouve si différente de moi, si imposante, pour ainsi dire, tu as l'air d'une grande dame. Ah 1 Sydonie, tu as pris, en bien peu de temps, les manières du grand monde, et j'ai peur de te paraître bien gauche et bien indigne de toi.
— Ne dis donc pas ces choses-là, Alfred; tu me ferais presque pleurer.
— Eh ! bien, poursuivit-il en lui prenant la main, permets- moi du moins d'espérer, permets -moi d'attendre.
— D'attendre quoi ?
— Que tu sois prête et que nous puissions nous marier. Ne va pas croire que je te propose une chose impossible; comme je te l'ai dit, j'ai meilleur espoir que jamais. Nous avons pour nous M. et Mme Gorenflot , ta tante qui est si bonne pour moi, et mon père lui-même qui disait l'autre jour....
— Prends garde I Voici papa qui descend. »
M. Colinet rentra, en effet, fort enchanté de la comtesse qui ne l'avait fait appeler que pour lui adresser toutes sortes de compliments au sujet de sa fille. Il en était encore tout plein, ce qui l'empêcha de remarquer la confusion d'Alfred. Quant à Sydonie, avec cet empire que les femmes, même les plus innocentes, exercent de bonne heure sur ellesmêmes, elle s'était aussitôt remise.
— Allons, je ne suis pas trop mécontent de ma journée, dit gaiement M. Golinet ; mais il faut songer au retour, nous avons trois lieues à faire.
— Attendez -moi f dit alors Sydonie non sans rougir un peu, je vais mettre mon chapeau, et je vous reconduirai jusqu'au bout de l'avenue. »
Cet aitendez-moi retentit bien doucement dans le cœur du jeune homme. Il comprit que c'en était fait, que les paroles étaient données de part et
d'autre. Sydonie, qui avait disparu un moment, ne tarda pas à revenir, et, prenant le bras de son père et leur faisant traverser les cours du château, elle les emmena tous deux par une longue avenue bordée de chênes séculaires qui devait abréger un peu leur route.
L'herbe haute et presque jamais foulée s'affaissait à peine sous leurs pas ; un beau soleil de printemps dardait sur eux ses joyeux rayons, et les feuilles, tendres encore, les protégeaient de leur ombre claire. Us causaient, ils babillaient comme les oiseaux au-dessus de leurs têtes; ils étaient heureux tous trois, mais surtout les deux jeunes gens. Et, quand, après avoir bien embrassé son père et l'avoir chargé de mille tendresses pour tous ceux qu'elle aimait, Sydonie tendit de nouveau la main à Alfred, celui-ci, en serrant cette main dans les siennes, leva vers le ciel un œil reconnaissant et jura mentalement qu'il se rendrait digne de son bonheur.
l'échange.
Sydonie n'alla point passer les vacances dans sa famille, comme on le lui avait promis. La comtesse, qui ne pouvait assez se louer d'elle, la supplia de ne point s'éloigner et crut tout arranger en ajoutant à ses appointements une généreuse gratification. La jeune fille se résigna, mais fut bien triste au fond du cœur, et elle eût peut-être dès lors fléchi sous le poids de cette tristesse^ si l'amour ne l'eût soutenue, si, en se promenant dans la campagne avec ses élèves qu'un domestique suivait à distance, elle n'eût entrevu, de temps en temps, quelqu'un qui lui était bien cher, quelqu'un qu'elle devinait plutôt qu'elle ne le voyait, car il n'osa jamais lui parler ni même la saluer, de peur de l'embarrasser ou de la compromettre.
Un jour, cependant, elle eut une joie, sinon plus vive, du moins plus complète.
C'était par une de ces belles matinées d'automne qui sont pleines de promesses comme des matinées de printemps. Son père étant venu la voir (c'était un jeudi), ne s'assit point pour se reposer comme il en avait l'habitude, et lui proposa tout de suite de faire avec lui un tour de promenade. Ils traversèrent la grande avenue, lui pressant le pas, elle s*informant de tout le monde, et, quand ils furent arrivés à la grille... 0 surprise, ô ravissement! Elle les voit tous réunis, sa mère, ses sœurs, grandes et petites, et la dernière même, la mignonne Marguerite, et la tante Loriot, et M. Gorenflot, et Alfred aussi, qui se tient à l'écart et qui n'ose se mêler aux premiers épanchements I C'est M. Gorenflot qui a eu cette idée charmante. Il a loué une grande voiture, un char-à-bancs, il a enlevé toute la famille pour la rendre un moment à l'exilée, et, comme on ne voulait pas descendre au château par discrétion, on a apporté de quoi manger, et 6n passera toute la journée ensemble sur l'herbe odorjtnte, à l'ombre de ces beaux arbres, sous les yeux de ce ciel éclatant.
Mais voici que deux belles demoiselles, Berthe et Clotilde, accourent, et, de la part de leur mère, invitent toute la famille à entrer au château. On ne peut décliner cet honneur. M. Gorenflot et la tante resteront près du cheval et garderont les provisions; les autres partent avec les jeunes châtelaines, et les
sœurs de Sydonie sont tout à coup initiées aux somptueux mystères de sa nouvelle existence.
Cette journée s'écoula comme un songe, surtout pour Alfred et pour notre jeune institutrice. Mais, le soir, lorsqu'après le départ de sa famille, elle se retira dans sa chambre, elle se trouva en quelque sorte plus seule encore et plus triste qu'auparavant.
L'hiver se passa, sans rien amener qui mérite d'être rapporté. Le printemps revint. Berthe, Glotilde et la jeune Hedwige continuaient de se développer sous l'heureuse influence à laquelle elles étaient soumises, et M. et Mme de Montbrun étaient de plus en plus enchantés de leurs progrès, lorsque Sydonie, qui languissait depuis quelques mois, tomba malade subitement.
Les symptômes étant alarmants et la noaladie menaçant d'être longue, la comtesse se vit obligée de céder au vœu de Mlle Colinet et de la renvoyer dans sa famille. Mais, comme il lui fallait absolument quelqu'un, elle chargea l'abbé Denis de demander à M. Colinet que la seconde de ses filles vînt momentanément remplacer l'aînée. Par malheur, Clara n'était pas libre. Elle avait déjà été à Arras passer son premier examen, elle était à la veille d'y retourner pour le second. Afin de tout concilier, M. et Mme Colinet proposèrent à la comtesse leur troisième fille Augustine qui, étant grande et forte, paraissait, sinon plus âgée, du moins du
même âge que les deux autres, et la comtesse accepta.
Augustine avait été éblouie le jour où elle avait pu admirer à Timproviste, et, pour ainsi dire, par une échappée, toutes les pompes, toutes les élégances de l'intérieur du comte de Montbrun. A partir de ce jour, et sans qu'elle ^n laissât rien paraître, des aspirations nouvelles, des ambitions vagues, des regrets inconnus s'étaient éveillés en elle, et ce fut avec une joie sourde, mais réelle, qu'elle vînt occuper au château la place de sa sœur. Chose bizarre ! Ces deux jeunes filles qui avalent bu le même lait, reçu les mêmes leçons, subi les mêmes influences, qui ne s'étaient jamais quittées et qui avaient pris dans cette communauté d'existence une conformité apparente plus frappante encore que leur ressemblance de famille, ces deux jeunes filles différaient profondément l'une de l'autre, et, abandonnées à elles-mêmes dans des circonstances identiques, devaient suivre, chacune, un chemin opposé. Ainsi, tandis que Sydonie n'avait pris des manières de la comtesse que ce qu'il fallait pour être convenable et ne point faire honte à ses hôtes, Augustine se les appropria toutes, devint tout à coup grande dame de la tête aux pieds, et commença à rougir en secret de l'humilité de sa naissance.
Il est vrai que le ciel semblait s'être trompé en ne la faisant pas naître sur les hauteurs. C'était une
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superbe et ravissante créature, et sa beauté s'ac-croissait encore, se complétait de ce qui lui avait manqué jusqu'alors, de cette grâce aristocratique qui embellit la laideur même. Tout le monde au château tomba sous le charme. La fière comtesse se familiarisa avec elle beaucoup plus qu'elle n'avait fait avec sa sœur, et l'aima presque comme une égale ; Clotilde et Berthe, qui étaient pourtant fort attachées à Sydonie, se prirent pour Augustine d'un véritable engoûment; M. de Montbrun luimême ne put s'empêcher de convenir que c'était une perscmne qui ne sentait pas du tout sa roture, et il poussa la condescendance jusqu'à lui adresser plusieurs fois la parole, sans qu'il y en eût absolue nécessité, .
.Cependant l'état de Sydonie s'était peu à peu amélioré, elle était hors de danger; mais, la convalescence traînant en longueur, M. Colinet prévint la comtesse qu'il ne fallait pas compter sur elle avant plusieurs mois. La comtesse lui répondit que rien ne périclitait en l'absence de Sydonie, et qu'on était très-content de celle qui la remplaçait. Augustine se trouvait donc installée chez ses nobles hôtes pour un laps de temps indéterminé et tout faisait présager qu'elle y resterait tant qu'elle voudrait, lorsqu'une circonstance imprévue, qui n'aurait pas eu d'inconvénients avec sa sœur, mais qui devait en avoir de graves avec elle, vint
mettre tout à coup le château en émoi. Une lettre, datée d'Alger, annonça la prochaine arrivée du vicomte René de Montbrun.
Le vicomte était le fils atné du comte et de la comtesse, un fils dont on parlait fort peu, quoiqu*à vingt-sept ans il fut déjà capitaine; mais il avait pris du servcie malgré ses parents et n'avait dû son avancement qu'à son courage et à son mérite per* sonnet. Or, le comte et la comtesse considéraient l'inaction comme un devoir et ne comprenaient pas qu'on pût servir son pays, lorsqu'on ne servait pas son roi. Les torts de René s'étaient encore aggl*avés de ce que son jeune frère avait suivi son exemple, dès qu'il avait été majeur, et si Mme de Montbrun, par faiblesse maternelle, n'avait pas tenu longtemps rigueur aux deux coupables, M. de Montbrun s'était juré de ne leur pardonner que le jour où ils donneraient leur démission. Aussi, la veille de l'arrivée du capitaine, il prétexta un voyage qu'il devait faire dans une de ses terres, et s'éloigna avec l'intention de ne revenir au ch&teau que lorsque le congé de son fils serait expiré.
René était un beau cavalier, d'une figure m&le et expressive, quoiqu'il fût très-blond, portant à merveille son costume de hussard, et laissant percer dans ses manières un peu brusques quelque chose de la distinction native. Il s'était annoncé pour le soir, mais il arriva dans la matinée. Après avoir
embrassé sa mère, il voulut aller surprendre ses sœurs qu'il adorait et qu'il craignait, disail-il, de ne pas reconnaître, car il y avait près de six ans qu'il ne les avait vues. Elles prenaient une leçon avec Augustine. Celle-ci se leva toute confuse en voyant paraître le jeune militaire à la porte du salon d'étude.
« Mon frère! s'écria Clotilde en se précipitant dans ses bras. »
Ses deux sœurs l'imitèrent, et Augustine profita de ces premières effusions pour s'éclipser discrètement par une autre porte.
« Quelle est cette belle personne que je fais fuir, demanda René?
— C'est notre institutrice, répondit Clotilde. N'est-ce pas qu'elle est jolie?
— Belle comme les houris du prophète, belle comme vous, je veux dire, mes trois mignonnes.
— Et tu verras, frère, comme elle est distinguée, reprit Berthe. On croirait que c'est une personne bien née.
— Elle est donc mal née, petite sœur?
— Hélas ! oui. Elle a un nom qui gâte tout, elle s'appelle Mlle Colinet.
— Ma chère blondine, dit en riant le capitaine, nos ancêtres s'appelaient Pacaud, Pacaud de Montbrun ; mais Pacaud est le nom patronymique.
— Prends garde, René! murmura Clotilde toute émue. Si maman t'entendait 1
— C'est juste. Je ne dois pas oublier que nous sommes ici en terre sainte.
— Eh! bien, ehl bien, cria Mme de Montbrun qui accourait, comment les trouves-tu î
— Divines, ma mère, et surtout bien élevées. Elles feront honneur à leur institutrice. »
GÏ^SD