‹ Neuf filles et un garçonChapitre 13 sur 47 · UN PENSIONNAT DE DEMOISELLES · texte numérisé non relu

UN PENSIONNAT DE DEMOISELLES

Tout continuait de croître et de prospérer d'ans l'humble maison du faubourg; les petites filles passaient peu à peu à l'état de jeunes personnes, les jeunes personnes semblaient presque des femmes, grâce à leur air posé et à la malurité précoce de leur raison.

Sydonie, qui était tout à fait revenue à la santé, profitait des loisirs que lui laissait le séjour prolongé d'Augustine au château pour venir en aide à sa mère dans les travaux du ménage, et loin de regretter la position qu'elle avait perdue, elle faisait en secret des vœux pour que les choses restassent toujours telles qu'elles étaient.

Il n'en était pas de même de sa sœur Clara. La seconde fille de M. Golinet était pressée, au contraire, de quitter la maison paternelle, non qu'elle rêvât une autre destinée, mais, sachant les charges

qui pesaient sur ses parents, elle était impatiente de les rendre plus légères.

Mie avait passé son second examen avec un succès complet; ses juges lui avaient fait compliment sur la fermeté et la précision de ses réponses, car^ sans être hardie, elle n'était point timide et n'éprouvait aucun embarras à parler en public. £lle avait eiXy toute jeune, le goût de l'enseigmement, et ses naoyens naturels, sa tournure d'esprit, son extérieur même s'accordaient à merveille avec cette vocation. Moins gracieuse que Sydonie, moins belle qu'Àugustine, à qui pourtant elle ressemblait, elle avait des traits réguliers qui ne manquaient pas d'un charme sévère, mais dont l'expression habituelle lui attirait la considération avant de lui gagner la sympathie. Enfin il y avait déjà en elle, quoiqu'elle atteignit à peine ses dix-neuf ans, quelque chose de respectable, et ses parents pouvaient, sans inconvénient, la laisser entrer comme sousmaîtresse dans un pensionnat, ainsi qu'elle en avait mainte fois manifesté le désir.

Cependant le père montrait à cet égard beaucoup moins d'empressement que la fille. En vain l'abbé Denis, toujours serviable, s'était-il mis en quête d'une bonne place et en avait-il trouvé deux, l'une dans le chef-lieu du département, l'autre à Saint- Omer même, dans un pensionnat qui passait pour le meilleur de la ville : M. Golinet avait décliné ces

deux propositions 9 dont la dernière surtout aurait fort souri à Clara. C'est que^ sachant par expérience, combien les débuts dans renseignement sont chose grave et qu'il suffît quelquefois des premières difficultés pour décourager les vocations les plus décidées, il voulait être sûr des personnes auxquelles il confierait sa fille, ainsi que de la direction imprimée aux études dans l'établissement où elle entrerait, et, sous ce double rapport, la pension dont lui avait parlé l'abbé était loin d'offrir toutes les garanties désirables.

Un jour que les enfants jouaient dans le jardin, et qu'assis dans sa petite salle paisible, n'ayant auprès de lui que sa femme et ses deux filles atnées, M. Colinet parlait de tout cela avec M. Gorenflot, celui-ci lui dit :

« Il n'y a qu'un moyen de trouver pour Clara une place qui lui convienne tout à fait, et dans une maison où toutes vos idées sur l'éducation soient respectées et mises en pratique.

— Et quel est ce moyen, demanda M. Colinet surpris?

— C'est de fonder vous-même un pensionnat de demoiselles.

— Y pensez-vous, M. Gorenflot? exclama Mme Colinet en laissant tomber son ouvrage. Prendre une pareille responsabilité, nous mettre sur les bras un loyer considérable, dissiper dans l'achat d'un mo-

bilier les épargnes que nous avons faites avec tant de peine!

—Qui ne risque rien n'a rien, repartit le vieillard. Puis , les frais d'installation ne monteraient pas aussi haut que vous vous l'imaginez.

— J'avais eu cette idée comme vous, dit alors le professeur; mais je n'en avais point parlé, de peur d'eflfrayer ma femme. Elle est prudente, je ne l'en blâme pas. Ce n'est qu'à force de prudence que nous avons pu marcher jusqu'ici et élever convenablement notre famille. Mais l'instant est peut-être venu de donner quelque chose au hasard.

— Il faut savoir , avant d'aller plus loin , reprit M. Gorenflot, si cela conviendrait à Clara.

— Oh ! moi, s'écria la jeune fille qui écoutait avidemment, je ne puis qu'applaudir à ce projet. Il est clair qu'il serait bien plus agréable pour moi de me livrer à l'enseignement sans quitter ma famille. Je pense, d'ailleurs , que la chose est plus simple que maman ne le croit, et que nous aurions bien des chances pour réussir. D'abord, nous nous sufiirions à nous-mêmes, nous n'aurions besoin de recourir à personne , si ce n'est pour les arts d'agrément , ce qui ne pourrait encore nous induire en dépense, les élèves payant à part ces leçons-là. Maman se chargerait de diriger la maison ; ma tante, qui s'entend si bien à acheter, ferait toutes les emplettes. Une seule servante suffirait pour la grosse besogne

et pour aller à la porte. Quant aux classes, je m'en chargerais avec mes sœurs. Jeanne et Louise , qui aiment tant les enfants, surveilleraient les plus jeunes élèves; j'aurais en elles des sous-maîtresses toutes trouvées que je formerais à ma guise...»

^ Tu aurais même tes premières écolières sans sortir de la famille, fit en riant M. Golinet.

— Nous ne tarderions pas à en avoir d'autres, reprit Clara avec une chaleur qui ne lui était point ordinaire.

— Tu 'as toujours été ambitieuse, murmura la mère d'un ton de reproche.

— Non, maman; mais j'ai à cœur d'améliorer votre position et de vous procurer un peu d'aisance, »

On se tut. M. Colinet réfléchissait, Mme Colinet promenait un regard inquiet de son mari à «on beaupère. Enfin, celui-ci prenant de nouveau la parole :

« Si j'ai levé ce lièvre-là , dit-il, c'est que j'avais moyen de l'atteindre. Vous n'êtes plus guère arrêtés, je le vois, que par des difficultés d'exécution que je puis peut-être aplanir. D'abord^ pour établir une pension, il vous faut un local, n'est-ce pas ? Eh ! bien, ma maison de la rue de Dunkerque est vacante. Elle est grande , bien exposée, il y a une cour et un jardin : on est venu , ces jours-ci, me la demander pour un pensionnat, et c'est même ce qui m'a donné l'idée de vous faire cette proposition. Nous nous entendons toujours bien pour le loyer. Il faut

ensuite songer au mobilier. Vous n'achèterez , en commei^çant, que le strict nécessaire , des tables et des bancs pour les classes ^ quelques lits pour le dortoir (vous en achèterez d'autres à mesure que les élèves viendront), un peu de vaisselle, un peu de linge, quelques meubles enfin pour que la maison ne paraisse pas trop nue. Il n'y a pas là de quoi se ruiner. D'ailleurs, si Charlotte s'effraye trop et ne veut pas aventurer ses capitaux, je mets à sa disposition quelques billets de mille francs qu'elle me rendra sur les premiers bénéfices.

— Ahl mon parrain, mon parrain! » s'écria Mme Golinet émue.

Mais elle n'en put dire davantage, la parole lui fut coupée par les larmes, et, comme Sydonie et Clara en versaient aussi, M. Gorenflot, qui était naturellement très-tendre, ne put retenir les siennes ; M. Colinet lui-même, se hâtant de prendre une prise de tabac, étemua tout haut pour faire diversion, et peut-être pour dissimuler celles qu'il sentait trembler entre ses cils, et bien sots, je vous assure, ami lecteur, ceux qui riront de toutes ces larmes-là.

Le bail de la petite maison du faubourg était justement près de finir. M. Colinet hésitait à le renouveler, trouvant sans doute que le logement était devenu bien étroit, mais ne pouvant non plus se décider à quitter l'asile où s'était si longtemps abrité son bonheur. Une fois la résolution prise, il

sembla pressé, au contraire, de s'en éloigner, et, quinze jours après la scène que je viens de raconter, il était installé rue de Dunkerque avec toute sa famille et six jeunes pensionnaires qu'on leur avait déjà procurées, l'entreprise de Clara ayant tout de suite obtenu du public sympathie et faveur.

Mme Gorenflot elle-même, qui n'avait pas l'habitude d'approuver ce que faisaient ses enfants, ne put s'empêcher de convenir qu'ils avaient pris un excellent parti, tout en ajoutant qu'il y avait longtemps qu'ils auraient dû le prendre. Mais enfin elle n'entrava en rien la bonne volonté de M. Grorenflot ; elle n'éleva aucune objection contre les avantages qu'il fit à ses nouveaux locataires, et elle poussa la condescendance jusqu'à recevoir la visite de lajeune maîtresse de pension, qu'elle eut quelque peine à reconnaître, car il y avait quatre ou cinq ans qu'elle ne l'avait vue.

Elle fut, du reste, enchantée d'elle et lui glissa dans l'oreille qu'elle lui donnerait un meuble pour son salon. Il fallait bien que sa petite-fille eût un salon. L'orgueil de l'ex-Mme Renard s'était réveillé en cette circonstance. Il lui semblait que son gendre allait se relever de l'espèce d'abjection où la naissance de tant d'enfants l'avait plongé, et, quoiqu'elle lui tînt toujours rigueur ainsi qu'à sa fille, quoiqu'elle défendît toujours à M. Gorenflot de dire un mot en leur faveur, elle se flattait tout bas que la

pension prospérerait et qu'ils arriveraient peut-être un jour à la considération et à la fortune.

La maison de la rue de Dunlcerque était un ancien hôtel qu'on avait restauré et converti en maison bourgeoise. Porte cochère au milieu, grandes et moyennes pièces à droite et à gauche; escalier de pierre à rampe de chêne, un seul étage et des mansardes au-dessus ; une belle cour avec quelques vieux arbres et un petit jardin moins gai assurément que celui du bord de l'eau, mais qui avait encore son prix pour un amateur de jardinage,, telle est toute la description que j'en veux faire. Du reste, nos braves gens se crurent dans un palais. Ils n'avaient pas l'habitude d'avoir tant d'espace pour se mouvoir, et, dans les premiers jours de leur installation, ils se cherchaient les uns les autres, ils avaient peur de se perdre de vue. Mais ils n'eurent pas le loisir de songer longtemps à cela; les élèves vinrent plus vite qu'on n'avait osé l'espérer, et il y en avait déjà vingt, dont douze pensionnaires, au bout du premier mois.

On établit les classes, le réfectoire, la lingerie au rez-de-chaussée ; on réserva pour le salon, ou plutôt pour le parloir, une pièce assez étroite qui n'avait qu'une fenêtre et qui, par conséquent, n'exigeait pas beaucoup de meubles. Le premier étage fut consacré aux dortoirs et au logement particulier de la famille. Sydonie et Clara eurent chacune leur petite chambre;

les deux jumelles une chambre pour elles deux. La tante Loriot en eut une aussi, quoiqu'elle eût réclamé une simple mansarde ; mais Mme Golinet ne voulut point la satisfaire en cela, et Mlle Loriot fut casée comme elle méritait de l'être.

Il va sans dire que M. Grorenflot fut consulté pour tous ces arrangements. On prit aussi par lui Favis de la grand'mère. Elle grillait d'envie, au fond, de venir présider elle-même à l'exécution de ce qu'elle conseillait; mais elle sut résister à la tentation et se contenta d'envoyer à Clara un canapé, deux fauteuils et quatre chaises en velours rouge avec bois d'acajou, qui réunirent tous les suffrages et qui suffirent, et au delà, à garnir le salon du rez-de-cbaussée.

ET UN BARÇXm. 187

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