AUGUSTINE
Le succès de l'entreprise semblait assuré, tout riait à la famille, l'abbé Denis était venu le matin même annoncer à Clara quatre nouvelles élèves, lorsqu'une lettre, apportée par un exprès du château de Montbrun, jeta soudain la consternation dans l'âme do professeur et de sa femme. La comtesse, sans entrer dans aucune espèce d'explicar tioDs, prévenait M, Colinet qu'elle lui renverrait Augustine le lendemain dans la journée, ajoutant seulement qu'elle espérait que Sydonie serait en état de. venir reprendre sa place, de façon que la voiture qui emmènerait l'une h Saint- Orner, pourrait , le soir même, ramener l'autre au château.
On communiqua. cette lettre étrange à Sydonie qu'il fallait disposer au départ, et qui, connaissant mieux le caractère de Mme de Montbrun , devinerait
peut-être le mot de l'énigme. Mais Sydonie ne fut pas moins stupéfaite que ses parents.
On se perdit en conjectures, on chercha de quel tort Augustine pouvait s'être rendue coupable , elle dont on était si content au château, elle qu'on préférait presque ouvertement à sa sœur I Quoique la comtesse n'articulât aucun grief, il était clair qu'elle n'avait pas pris sans motifs une telle détermination, à moins que ce ne fût un pur caprice de grande dame. Mme Colinet , qui penchait pour cette dernière hypothèse et qui se sentait blessée, d'ailleurs, dans son orgueil de mère , finit par s'écrier que , puisqu'on leur renvoyait Augustine, ils ne devaient point rendre Sydonie, et qu'ils trouveraient toujours bien à les employer toutes les deux dans la maison. Mais M. Colinet se fâcha et dit avec raison que, dans leur position , ils avaient besoin de tout le monde, qu'il ne fallait pas qu'ils se fissent d'ennemis, que la comtesse avait été jusqu'alors excellente pour eux , et qu'ils devaient attendre , au moins , pour lui en vouloir , que les choses fussent mieux éclaircies. Bref, il fut décidé que Sydonie se tiendrait prête à partir , et que , dès qu'on aurait appris la véritable cause de l'événement, elle monterait en voiture pour retourner au château, si toutefois les procédés de la comtesse envers Augustine n'avaient pas été par trop injustes.
Augustine arriva le lendemain vers midi. Ses
parents la reçurent d'abord assez froidement, l'ob* servant avec une curiosité inquiète , et comme s'ils eussent voulu, avant de l'interroger et d'après l'expression de sa figure , deviner ce qui s'était passé. Mais rien dans les traits de la jeune fille n'annonçait qu'elle eût quelque chose à se reprocher. Au contraire , elle avait un air d'assurance qu'on ne lui connaissait pas, avec ce je ne sais quoi d'achevé que lui avait donné la fréquentation du grand monde. Elle était partie belle et charmante, elle revenait accomplie , et il était facile de juger, au premier coup d'œil , combien elle était devenue étrangère par les habitudes et par les goûts au milieu dans lequel elle se retrouvait.
Sa mère en fut frappée plus que les autres; mais, bien loin de s'en alarmer , elle n'en conçut qu'un vif sentiment d'admiration , qui se traduisit bientôt en baisers et en caresses.
Cependant il fallait aborder le sujet qui préoccupait tout le monde. Voyant que sa fille se taisait, M. Goliiiet prit la parole, et lui demanda pourquoi Mme de Montbrun l'avait renvoyée aussi brusquement.
< Je n'en sais rien, répondit-elle sans se troubler. 11 y a deux jours , Mme de Montbrun m'a priée de passer dans sa chambre, et, tout en se louant de mes services , elle m'a dit qu'elle allait t'écrire pour te redemander Sydonie. Cela ne m'a point paru extra-
ordinaire , parce qu'elle savait depuis longtemps que ma sœur était rétablie.
— Mais ce qu'il y a d'extraordinaire , reprit le père, c'est la soudaineté de sa détermination. Elle 1 était si enchantée de toi ! Elle semblait disposée à te : garder toujours. Il faut qu'elle ait eu quelque motif I grave..». |
— Apparemment qu'elle t'a dit ce motif dans sa lettre, interrompitlajeuneôUed'un ton moins assuré.
— Non, elle ne m'a rien dit.
— Eh! bien, poursuivit-elle vivement, c'est qu'il n'y a rien , et nous ne devons voir là dedans qu'un simple caprice.
— C'est ce que je disais, s'écria la mère d'un air triomphant; c'est un caprice, un pur caprice de grande dame. Nous nous imaginions déjà que tu avais eu quelque tort grave envers la comtesse. Dieu soit loué, nous en sommes quittes pour la peurl Mais la voiture est là, Sydonie; on pourrait s'impatienter, et nous devons, comme dit ton père, mettre tous les bons procédés de notre côté. Embrasse-nous, ma fille, et adieu. »
Le père, la mère, la tante accompagnèrent Sydo-, nie jusqu'à la voiture, et Augustine aussi, qui devint toute pftle en embrassant sa sœur une dernière lois. Quelle pensée lui avait donc tout-à-coup traversé l'esprit? Quant à Sydonie, elle était triste jusqu'au fond de Tàme , car son second départ avait été si
précipité qu'on n'avait eu le temps <ren prévenir personne.
On voulut donner tout de suite à Augustine des occupations qui fussent en rapport avec les nouvelles qualités qu'elle avait acquises, et elle fut chargée de faire la dame, c'est-à-dire de recevoir les personnes qui se présenteraient soit pour placer des élèves , soit pour tout autre motif.
Les deux jumelles, Jeanne et Louise, qu'on avait surnommées les inséparables , la conduisirent dans le parloir , afin qu'elle prit possession de son domaine et qu'elle pût admirer à loisir les beaux meubles dont la grand'mère avait fait présent à Clara. Mais elle n'accorda qu'un regard indifférent à tout ce luxe bourgeois. Quoiqu'elle se fût beaucoup observée en présence de son père et de sa mère, on sentait que, sous son calme apparent, elle était mécontente et préoccupée, et, dès qu'elle fut seule, avec ses jeunes sœurs, elle s'oublia peu à peu , fixa les yeux devant elle sans rien regarder et s'abandonna à une rêverie mystérieuse.
Il en fut de même les jours suivants. Elle ne reprit pas sans transition, comme Sydonie, les habitudes de la maison paternelle; elle eut, dans sa manière d'être, des distractions qui trahirent, à son insu, le changement profond qui s'était opéré en elle. Par exemple, le lendemain de son retour, elle descendit en toilette pour le déjeûner, et son père
lui ayant demandé, en riant, mais avec intention, si c'était dimanche , elle se troubla et allégua pour excuse qu'elle s'était crue encore au château. Elle s'habilla, depuis lors, plus simplement, mais en continuant d'apporter dans sa mise plus d'apprêt et d'élégance qu'il n'était nécessaire.
Une semaine environ s'était écoulée , lorsqu'un jour qu'elle était sortie avec Clara et les élèves , et qu'à son instigation on avait dirigé la promenade sur la route du château de Montbrun, un jeune homme à cheval, qui, venant au pas du côté opposé, pouvait l'avoir reconnue de loin, passa près d'elle et la salua. Clara lui ayant demandé quel était ce beau cavalier, elle répondit qu'elle ne se souvenait pas de son nom, mais que c'était quelqu'un qu'elle avait vu au château.
Le lendemain, vers les neuf heures du matin, M. Colinet était au collège, Clara donnait ses leçons et Mme Colinet était sortie pour les besoins du ménage , la domestique accourt tout à coup prévenir Augustine que H. de Montbrun la demande.
Elle tressaille malgré elle , et répond qu'elle va descendre. Croyait-elle réellement trouver le comte, ou a-t-elle déjà réfléchi qu'il n'y a pas que lui qui porte ce nom? Toujours est-il que, lorsqu'elle entre dans le parloir , elle manifeste une surprise mêlée d'effroi en reconnaissant René de Montbrun.
< Vous! murmure-t-elle d'une voix tremblante.
— Moi qui ne peux vivre sans vous voir, répond le capitaine en fermant la porte restée entr'ouverte.
— Quelle imprudence 1 Si mon père....
— Ne craignez rien. »
Et il lui prend la main, et il s'incline comme pour
la baiser.
« Oh ! prenez garde, fait-elle en se dégageant avec une expression de véritable terreur.
— Vous avez raison, reprend-il; il vaut mieux i profiter de ces moments précieux pour arrêter un | plan de conduite. Asseyez-vous et causons. Vous
n'avez rien à craindre, je le répète : à cette heure i
votre père n'est pas ici, votre mère et vos sœurs |
sont occupées. J'étais d'avance édiQé sur tout cela. ;i
— Comment?».. S
— Par votre sœur que j'ai fait causer , et qui m'a
appris innocemment ce que j'avais tant d'intérêt à ■.
savoir. f.
— Sydonie s'est doijc bien vite familiarisée avec \ vous, dit Augustine qui sent déjà la jalousie s'éveiller dans son cœur?
— Folle enfant que vous êtes ! Vous savez trop ;; que je ne puis aimer que vous. Mais il fallait bien f chercher le moyen de vous revoir , puisque , par ; votre obstination, vous aviez compromis le bonheur ; : incomplet, mais réel, dont nous jouissions, et le
bonheur plus grand encore que je révais pour nous. Si vous aviez voulu me croire , nous n'en serions
194 NEUF Flf^LES
pas là aujourd'hui. J'étais bien sûr qu'en laissant seulement entrevoir à ma mère les sentiments que vous m'inspirez, je lui donnerais l'idée de nous séparer au plus vite, sans nous laisser le temps de nous expliquer, et c'est, en efTet, ce qui est arrivé.
— Je ne pouvais rester au château. Si votre mère n'eût pris ce parti , j'aurais demandé moi-môme qu'on me renvoyât ici.
— Je ne vous crois pas, cruelle fille I Vous m'aimez, je le sais, vous le nieriez en vain. Dites donc un peu que vous ne m'aimez pas. Tu m'aimes , tu seras ma femme, et, pour y parvenir, il n'y a qu'un moyen, c'est d'accepter ce que tu as refusé, c'est de t'abandonner à moi , c'est de me suivre en Algérie où l'on me rappelle.
— Jamais, oh I jamais !
— Je puis être tué dans l'expédition qui se prépare, et vous aurez le remords de n'avoir rien fait pour moi. Voyons, chère IVugustine, laissez là toutes ces hésitations puériles. Je jure de n'être jamais qu'à vous. Je suis libre, maître de mon avenir, et une fois bien assuré de vos sentiments, rien ne me coûtera pour les légitimer. Dites seulement que vous consentez, que vous êtes prête à me suivre.
— Mon Dieu! où m'entraînez-vous î J'ai peur de moi-môme. Par bonheur , je ne puis sortir d'ici.
— Pourquoi?
— Parce que je suis surveillée , entourée , parce que mon père va rentrer tout à l'heure , parce que ma mère rentre en ce moment. Tenez , je l'entends. Oh! partez, partez I Non, attendez plutôt qu'elle soit passée. Elle monte. Elle ne se doute pas l... Laissezmoi maintenant, partez.
—Je ne partirai que quand vous m'aurez promis d'être à moi.
— C'est impossible. Si j'étais encore au château, je pourrais vous écouter; mais ici....
— Je me trouverai ce soir, h sept heures, avec une voiture au bout de la rue. En sortant de la maison, vous tournerez à droite ; quelques secondes après, nous serons réunis, et dans deux mois , au plus, vous serez vicomtesse de Montbrun.
— On marche! J'entends marcher. Partez, je vous en conjure.
— A sept heures, ce soir ?
— Oui, mais partez.
— Vous me jurez?...
— Oui.
— A ce soir! Rassurez-vous. Ce n'est personne. Dites -moi encore que vous viendrez, que vous m'aimez.
— Oui, oui.
— Moi, je vous aime de toute mon âme!... »
Et en disant cela d'une voix basse et passionnée, il l'entoure de ses bras, ia presse contre son cœur;
puis, sur une dernière adjuration qu'elle lui adresse, il s'arrache d'auprès d'elle et soil.
Tout jusqu'ici a été au gré des vœux de l'entreprenant capitaine. Mais au moment où il gagne la porte de la rue, Clara, qui descend l'escalier, l'aperçoit sans être vue de lui, et pénétrant, curieuse, dans le parloir :
« Quidonc était avec toi, demande-t-elle à Augustine?
— C'e3t M. de Montbrun, répond celle-ci retrouvant aussitôt sa présence d'esprit.
— Mais c'est un jeune homme.
— C'est M. de Montbrun fils.
— C'est singulier. Nous l'avons rencontré hier, et tu m'as dit, quand il t'a saluée, que tu ne le connaissais pas.
— Tais-toi, voilà maman!
— Ehl bien, Augustine, demande à son tour Mme Golinet, tu viens d'avoir un long entretien avec M. de Montbrun? Ta tante m'a dit qu'il était là. Que t'a-t-il appris?
— Rien, maman. C'était M. de Montbrun fils; il est venu me donner des nouvelles de ses sœurs. »
Et, là-dessus, une série de mensonges que lui inspire la nécessité de cacher la vérité et de prévenir le soupçon.
Pauvre fille! pauvre fille digne de pitié, encore parée de sa couronne virginale, encore pure «t innocente, malgré le trouble intérieur I Quel-
ques pas de plus, et elle va rouler jusqu'au bas de la pente qui l'entraîne, pour ne se relever que méconnaissable et flétrie. Et qu'a-t-il fallu pour cela? Le premier regard d'un beau jeune homme, et un grain d'ambition dans cette tête charmante. Car ce n'est pas René de Montbrun qui a séduit Augustine : quelque appréciateur qu'il soit de la beauté, il aurait respecté en elle la protégée de sa mère, rinstîtutrice de ses sœurs; c'est Augustine elle-même qui lui a laissé voir l'impression qu'il produisait sur elle, c^est Augustine elle-même qui est allée, en quelque sorte, au-devant de son amour. Alors, comme il n'a jamais reculé, le brave capitaine, il lui a murmuré à l'oreille de tendres propos qu'elle a trop écoutés. Il n'a fait aucun calcul, du reste ; toutes ses paroles ont été sincères. N'a-t-il pas dit un jour, en Afrique, à la fin d'un joyeux repas entre camarades, qu'il épouserait volontiers une maîtresse qui lui aurait été fidèle pendant un an ou deux ? Quand il promettait tout à Fheure à Augustine qu'elle serait sa femme, ce n'était point un hameçon doré qu'il faisait briller à ses yeux; il promettait, parce qu'il voulait tenir, ses idées sur le mariage - étaient d'accord avec le langage que lui inspirait la passion. Mais à quoi tiennent de telles promesses? Elles ressemblent aux fleurs qui couvrent les arbres au printemps, qui annoncent des fruits superbes, et qu'un souffle vient effeuiller.
198' NBDF FILLES
Pauvre fille! pauvre fille! Elle s'était dit que ses parents étalent sans fortune, qu'en faisant un beau mariage, elle pourrait leur venir en aide, établir et doter ses sœurs, et elle avait voilé ses orgueilleuses aspirations d'un semblant de générosité. Puis son cœur avait parlé, son imagination s'était exaltée ; elle s'était éprise follement de celui qu'elle prétendait subjuguer. De là cette science précoce et si vite acquise, de là cet empire sur elle-même, de là ces ruses, de là tout le chemin parcouru en moins de deux mois! Et maintenant elle est décidée, car, si elle hésitait encore tout à l'heure, elle comprend qu'elle ne peut continuer longtemps la comédie qu'elle joue, que la vérité finira par percer, et, comme elle est honteuse, d'ailleurs, de sa propre habileté, comme elle se sent humiliée de l'innocence de ses sœurs, comme elle ne peut plus enfin respirer librement dans cet air pur qui l'environne, dès que sept heures sonneront, elle s'échappera de la maison paternelle, elle fuira, elle rompra sans retour avec le passé, elle ira se livrer tout entière et suivre à Tautre bout du monde l'homme qui n'est pas encore son amant et qui ne sera jamais son époux.
En attendant, les heures se traînent avec une insupportable lenteur. Impénétrable, et de plus en plus résolue, Augustine'les emploie, comme à l'ordinaire, à des travaux d'aiguille; mais, tout en tra-
vaillant, elle songe à la manière dont elle exécutera j;
son projet.
On se tient en haut, le soir, dans la chambre de H
sa mère : elle descendra sous le premier prétexte venu, et même sans rien dire, sans alléguer de prétexte. Ce n'est qu'à neuf heures qu'on ferme à def la porte de la rue ; à sept heures, elle n'aura besoin, pour^sortir, que de tirer le verrou, et elle sera libre.
La journée s'est passée sans autre incident. M. Golinet, qui est très-occupé en ce moment et qui n'a paru à la maison qu'à l'heure du dîner, vient enfin de rentrer, et, au lieu d'aller faire son tour de jardin, il remonte près de sa femme et lui demande d'un air soucieux s'il n'y a rien de nouveau.
« Non, répond Mme Colinet. Seulement j'ai oublié de te dire tantôt que M. de Montbrun était venu.
— H. de Montbrun? Mais il est absent du pays.
— C'est son fils....
— Son fils! Et c'est Augustine qui l'a reçu?
— Il n'y avait qu'elle à la maison pour le recevoir.
— Fais-la-moi venir sur-le-champ.
— Augustine?
— Oui. »
Mme Colinet appelle sa fille, et celle-ci ne tarde
point à paraître. -
« Pourquoi avez- vous reçu le capitaine de Montbrun ? » demande M. Colinet d'un ton sévère.
La jeune fille se tait, baisse la tôte et sent ses genoux se dérober sous elle.
« Je ne suis pas content de vous, reprend le père. Moi aussi, j'ai eu des nouvelles du château. Mme la comtesse a été plus franche avec l'abbé Denis qu'avec moi ; elle lui a avoué qu'elle ne vous ftvait renvoyée qu'aiin de vous sousJ;raire aux attentions de son fils, attentions que vous ne repoussiez pas comme il le fallait. Je vous défends de voir le capitaine, s'il se présente ici une seconde fois. Vous n'avez donc pas réfléchi aux conséquences que peuvent avoir vos légèretés? Ce n'est pas seulement vous, ce sont vos sœurs, c'est l'avenir de cet établissement, c'est notre position à tous que vous compromettez. Nous sommes solidaires les uns des autres, ne l'oubliez pas. Qu'une de mes filles se donne l'apparence d'un tort, toutes en porteront la peine, et cette réputation d'honnêteté dont nous jouissons et que j'ai mis plus de vingt ans à conquérir, nous pouvons la perdre dans l'espace d'un jour. Il suffirait pour cela d'une démarche inconsidérée. Asseyez-vous. Vos petites sœurs vont monter, [je dois leur faire une lecture dont vous pourrez profiter comme elles, car vous semblez avoir oublié les principes que j'ai cherché à vous inculquer dès votre enfance, et il est bon de vous les remettre en mémoire. »
Augustine obéit, s'assied près de sa mère. Il se j
fait un de ces silences qui oppressent, et qui est à peine interrompu par l'arrivée de Clara. Enfin on entend sur Tescalier les voix joyeuses des enfants, l
et Adèle, Henriette, Julie et Marguerite envahissent ;•
la chambre et courent embrasser leur père.
Celui-ci prend le livre ; on se place, et la lecture commence, lecture saine et fortifiante, pleine d'enseignements et de conseils, mais qui enfonce mille pointes aiguës dans le cœur de la pauvre égarée.
Cependant sept heures sonnent à l'église voisine ; M. Colinet s'arrête comme pour les laisser sonner. Augustine, au dernier coup, se lève et se dirige en chancelant vers la porte.
« Où vas-tu? » lui demande doucement sa mère.
Mais elle ne répond pas et s'appuie contre un *
meuble pour ne pas tomber.
« Mon Dieu! Elle se trouve mal, s'écrie Clara en s'élançant vers elle.
— Non, ce n'est rien, murmure-t-elle, et elle fait un effort suprême pour sortir de la chambre.
— Si elle est malade, qu'elle se couche, dit un peu rudement le père. Des faiblesses ! Ce jsont là des passe-temps de grande dame, qui ne lui vont pas
mieux que le reste. «j
— Viens, dit Clara en emmenant sa sœur. i^î
— Ne la quitte pas, Clara, » s'écrie la mère qui .'i n'ose se lever, de peur d'irriter son mari. ^'
202 NfiUF FILLES
Les deux jeunes filles se retirent et vont s'enfermer dans la chambre d'Augustine; et là, des larmes, des sanglots, un cœur qui se brise et qui se répand dans un autre cœur, puis de tendres consolations, de touchantes exhortations, et des larmes toujours, des larmes et des baisers qui se confondent.
Il est neuf heures, la clef vient d'être retirée de la porte cochère, et personne n'est sorti de la maison.
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