LE FILS UNIQUE D^OSGAR TURPIN
n y a des destinées qui semblent vouées aux orages, et, tandis que certaines vies s'écoulent calmes et uniformes, d'autres, tout en se présentant dan^s des conditions parfaitement identiques, sont agitée?, tourmentées sans cesse et entraînées quelquefor^; avec fracas en dehors de toutes les limites.
Les filles de M. Golinet ne paraissaient certe;^ point appelées aux aventures romanesques. L'édu- i
cation qu'on leur avait donnée, le milieu dans lequel elles avaient grandi, n'étaient point de nature m
à exalter les idées, à fourvoyer le coeur. Seule, sait par une disposition particulière de son flme, soit par un concours de circonstances qu'il était impossible de prévoir, Augustine avait connu des sentiments, traversé des situations, touché à des écueils qui devaient être épargnés à ses sœurs ; et, à peine échappée au péril, elle allait devenir l'héroïne d'un autnî
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drame aussi inattendu et non moins bizarre, heureuse encore si les passions qu'elle inspirait n'avaient point pour elle à la fln un résultat funeste, et ne prenaient point pour sa famille les proportions d'un désastre !
Nous avons vu qu'elle sortait souvent avec Clara, soit pour accompagner les élèves à la promenade, soit pour les conduire à l'église. Quoiqu'elle eût été cruellement ébranlée par la victoire qu'elle avait remportée sur elle-même dans un moment critique et lorsqu'il ne lui restait plus qu'un pas à faire pour se perdre à jamais, comme elle était naturellenoent fière et qu'elle avait appris au château à se maîtriser, elle s'était relevée bien vite, et, sauf une pâleur légère, il n'y avait plus trace en elle, au bout de quelques jours, des émotions de toute espèce par lesquelles elle avait passé. Elle était tranquille du côté de ses parents ; elle savait que Clara ne la trahirait pas. D'ailleurs, Tespoir, bien qu'un peu alangui, ne s'était pas éteint dans son cœur. Tout en appréciant mieux la démarche à laquelle avait voulu l'entraîner le capitaine, tout en s'applaudissant par moments de lui avoir manqué de parole, elle se disait qu'il l'aimait véritablement et qu'il ne négligerait rien, sinon pour la persuader de nouveau, du moins pour la revoir et pour s'entendre avec elle sur quelque autre moyen d'arriver à leur but. Chaque fois qu'elle sortait, elle le cherchait des
yeux, elle s'attendait à le voir paraître. Mais René ne reparut pas. Seulement les demoiselles Colin et ne tardèrent point à remarquer un autre jeune homme qui savait leurs heures de sortie, qui s'attachait aux pas de la pension et qui les lorgnait ellesmêmes avec une persistance inconvenante, et il fu t bientôt évident pour elles que c'était particulièrement Augustine qu'il honorait de son attention.
Ce jeune homme n'avait ni l'élégance aristocratique, ni l'allure martiale de René de Montbrun ; il y avait en lui', au contraire, quelque chose d'efféminé et même de timide à travers l'audace qu'il affectait, mais l'ensemble de sa personne n'était point désagréable, et il passait généralement dan s la ville pour un joli garçon. Il était grand, mince un peu frêle comme on Test souvent à son âge, car il avait à peine vingt ans, le teint assez vif, avec des yeux et des cheveux noirs et un duvet naissant sur la lèvre et le long des joues. Sa mise était recherchée, mais d'une recherche qui manquait de goût; on sentait tout de suite qu'il était d'une famille riche plutôt que d'une famille distinguée, que c'était le fils d'un bourgeois et non le fils d'un grand seigneur.
Le jour où il se présente à nous pour la première fois, il a l'air contrarié, désappointé ; il lance même à Clara, en passant près d'elle, un regard qui n'est rien moins que gracieux : c'est qu'Âugustine n'est
point sortie ce jour-là, et il semble deviner qu'elle n'est point sortie à cause de lui.
Au lieu de suivre la pension ou de prendre un détour pour la rencontrer plus loin, il lui tourne le dos, et, après avoir traversé quelques rues, se dirige vers une maison de fort bonne apparence dont il fait bruyamment retentir le marteau.
Un domestique, qui était occupé dans la cour à étriller un cheval, vient lui ouvrir avec empresse^ ment, car il a reconnu le coup du mattre.
« Ma mère est-elle là? demande le jeune homme d'une voix brève.
— Oui, monsieur; elle n'est pas sortie aujourd'hui.
— Vous pourriez dire : « Madame n'est pas sortie. » Gela ne vous écorcherait pas la bouche. •
En achevant ces mots, il entre dans la maison dont le vestibule pavé de marbre, la lanterne dorée, l'escalier à rampe brillante couvert d'un tapis moelleux, annoncent tout de suite des prétentions au luxe. 11 ouvre la porte qui se trouve devaut lui et qui donne dans une grande et belle saile à manger, où l'on remarque quelques meubles qui seraient peut-être plus à leur place dans un salon.
Deux dames sont assises et travaillent à l'aiguille près d'une des fenêtres. Elles sont en deuil. L'une, la plus jeune, qui parait avoir environ quarante ans et qui a tressailli en entendant les pas du jeune
homme, continue de travailler en silence ; l'autre, qui doit avoir au moins la soixantaine et dont l'embonpoint excessif gène les mouvements , se lève pourtant à son approche et court, les bras tendus, au-devant de lui.
« Eh ! c'est Pierrot ! s'écrie-t-elle. Pourquoi ne m'as-tu pas dit bonjour ce matin, mon Pierrot?
— D'abord, grand'mère, répond le jeune homme d'un air maussade, je vous prie de ne plus ja'appe- 1er Pierrot. Cela vous échappe quelquefois devant le monde, et c'est très-désagréable pour moi.
— Que veux-tu? Je ne puis m'en empêcher, reprend la bonne dame ; mais Je te promets de m'observer à l'avenir. Embrasse- moi. »
Le Jeune homme fait d'assez mauvaise grâce ce qu'on réclame de lui, et, après avoir hésité un instant, dépose un baiser aussi froid sur le front de l'autre dame.
c Je voudrais bien savoir, dit^il Alors en s'étendant sur un fauteuil. Je voudrais bien savoir quelle rage vous avez de vous tenir dws la salle à manger et de raccommoder des bas? N'avez-vous pas des femmes de chambre? N'y a-t«il pas un salon dans la maison?
— Que veuxrtu, mon Pierre? reprend la plus igée des deux dames, il faut bien faire quelque chose, personne ne nous voit, et nous nous plaisons mieux ici que dans le salon.
— Il ne s'agit pas de ce qui vous plait^ mais de ce qui est convenable. Qui est-ce qui se tient dans sa salle à manger ? Des marchands retirés, des bourgeois.... Mais nousl nous avons notre rang à garder, grand'mère, et nous devons nous respecter nous-mêmes.
— J'aime à ^entendre parler ainsi, dit avec une ironie marquée celle des deux dames qui n'a pas encore ouvert la bouche ; mais tu devrais bien toimême mettre en pratique les conseils que tu doanes aux autres. Est-ce garder ton rang que de fréquenter les jeunes gens avec lesquels on te voit sans cesse? Est-ce te respecter que de mener la vie que tu mènes depuis dix-huit mois?
— Ah! j'en étais sûr, des plaintes, des récriminations, des phrases ! Tout à l'heure nous aurons des larmes, riposte le jeune homme en se levant avec impétuosité. Je te préviens, maman, que je ne remets plus les pieds dans la maison, si, chaque fois que j'y viens, je me vois exposé à de pareilles algarades. Je ne suis plus un enfant, je prétends me gouverner à ma guise et fréquenter les gens qui me conviennent. Je ne vais pas éplucher, moi, les dames que tu juges à propos de recevoir. Laissemoi donc tranquille, je t'en prie. Que diable! Dans deux mois je serai majeur, et ce n'est pas pour rien qu'on m'a fait émanciper, j'espère. Mais il est inutile de discuter là-dessus, nous n'avons déjà que
trop approfondi ces matières, et c'est un sujet plus sérieux qui m'amène. Je viens te prévenir que je suis décidé à repartir dans quelques jours pour Paris.
— Pour Paris! s'écrie la mère faisant un soubresaut. Pour Paris ! Mais tu n'y songes pas, malheureux I En six mois que tu y as passés, dans ce maudit Paris, tu as déjà mangé presque la moitié de ce que t'avait laissé ton père. Tu veux donc achever de te ruiner? Qu'est-ce que tu feras ici, quand tu tf auras plus rien ?
— Je n'y mourrai toujours pas de faim, répond l'aimable fils, puisque tu as une jolie fortune à toi, à laquelle je ne puis toucher, puisque ma grand'mère est riche et que tout ce qu'elle a doit me revenir après elle. Mais rassure-toi, je n'ai pas l'intention de me ruiner. Sans doute j'ai fait une école; j'ai été un peu rudement étrillé lors de mon premier voyage; au second, je serai plus prudent et, aussi, plus raisonnable.
— Tu ne retourneras point à Paris sans moi, interrompt la mère avec énergie, quand je devrais avoir recours à l'Autorité pour t'en empêcher.
— Ta, ta, ta, ta. L'Autorité I Ce n'est pas aussi facile que tu crois, petite mère. Puis je te rappelle encore que c'est toi-même qui as voulu me faire émanciper.
— Il est vrai, j'ai été assez folle pour cela, et je m'en repentirai jusqu'à la fin de ma vie.
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•^ Ne pleure pas, maman, ou je vais m'en aller. Tu sais que je n'aime pas les pleurnicheries. D'ailleurs, puisque tu redoutes tant de me voir partir, j'ai à te proposer un moyen pour me faire rester, c'est de donner ton consentement à mon mariage.
— A ton mariage? Mais tu es donc fou aujourd'hui?
— A ton mariage, mon Pierre? répète la grand'mère ébahie. Ehl attends du moins que toute ta barbe soit poussée.
•^ Pas de sottes plaisanteries, grand'maman; je ne les aime pas. Je suis on ne peut plus sérieux, lorsque je parle de me marier. D'ailleurs, vous êtes toujours à me dire qu'il faut me ranger : n'en est«-ce pas le meilleur moyen? J'aime une jeune fille qui est certainement la plus belle créature de tout Saint- Omer ; je ne pense qu'à elle depuis six semaines, et ellQ sera ma femme, que maman y consente ou non. Je n'ai pas du tout l'intention de repartir pour Paris en ce moment ; je ne l'ai dit que pour vous efi[ï*ayer toutes les deux, ou plutôt pour^ vous préparer à l'aveu que je voulais vous faire. Mais je le répète, je veux me marier, rien ne pourra me faire changer de résolution.
— Et quel est l'objet de ce bel amour ? demande la mère avec un mélange d'appréhension et de raillerie.
— C'est une jeune fille sans fortune.
— Oh ! j'en étais certaine d'avance.
— Mais qui a été supérieurement élevée.
— C'est toi qui le dis.
*— C'est tout le monde.
— Enfin, comment l'appelle-t-on? Il faut au moins que je sache son nom, n'est-ce pas, pour te permettre de l'épouser?
" ^ C'est une des d^noiselles Golinet.
— Des demoiselles.... qui?
— Des demoiselles Colinet qui viennent d'établir une pension rue de Dunkerque, et dont le père est professeur au collège.
— Ah! je te fais mon compliment, mon cher lils, ton choix est noble et relevé. Une demoiselle Golinet! Tu entrerais ainsi dans une famille considé-^ rable : elles sont douze filles au moins. N'as-tu pas honte, toi qui peux prétendre aux plus beaux partis delaville?..--
— Les plus beaux partis de la ville sont laids, et Mlle Golinet est belle comme un ange.
— Belle comme un ange, et pas un liard de dot.'
— Je ne tiens pas à l'argent, moi.
--Mais^ malheureux, si tu ne tiens pas à l'argent, tu dois tenir au moins à ne pas descendre du rang que nous occupons, tu dois tenir au moins k épouser quelqu'un de notre classe.
— Ah! je m'en moque bien, de notre classe! D'ailleurs, tous les hommes ne sont-^ils pas frères, comme dit M. le curé?
— Tais-toi I Tiens, tais-toi, tu m'exaspères. Tu as juré sans doute de me faire mourir d'humiliation et de chagrin. Je te défends de me reparler de cela. Tu me couperais en morceaux plutôt que de me faire consentir jamais à un pareil mariage. Ah! je suis la plus malheureuse des mères, tu es un monstre d'ingratitude, et, si ton père vivait encore, nous te ferions enfermer pour le reste de tes jours. »
La dame, qui sanglotait en parlant ainsi, se lève toute en fureur, traverse la salle d*un pas rapide, et le jeune homme accompagne la sortie de sa mère d'un insolent éclat de rire.
« Pierre I Pierre I dit à voix basse la grand'mère en s'efforçant de lui fermer la bouche.
— Laisse-moi donc ! s'écrie-t-il en se dégageant avec colère. Je veux lui prouver que ses grands éclats de voix ne m'effrayent pas, et que je n'en fais que rire. Ces scènes-là pouvaient lui réussir avec mon père ; mais avec moi c'est autre chose : je suis 1)lasé, moi, on ne m'émeut pas si facilement. Je me marierai malgré elle, ce sera un plaisir de plus. Est-ce qu'elle croit, par hasard, que je me laisserai, à mon âge, régenter et gouverner par elle ? Je suis las de ses criailleries. Toutes les fois que je rentre ici, on me régale de la même chanson, et, pour sa tranquillité comme pour la mienne, il vaut mieux que je vous quitte et que j'aille loger ailleurs. J'ai déjà en vue un joli appartement sur la place.... Ne me
parle pas, ne me réponds pas ! Je suis furieux, je ne me connais plus, et je suis capable de faire un malheur. Ce n'est pas déjà si gai la vie, ajoute-t*il en passant de la colère à l'attendrissement avec la mobilité d'un enfant et répandant tout à coup d'abondantes larmes ; il y a des moments où tout m'ennuie, où je suis dégoûté de tout, et, dans ces moments* là, je me planterais pour rien une balle dans la tète.
— Pierre ! mon petit Pierre I exclame la grand'mère qui le fait asseoir près d'elle en le couvrant de baisers et de larmes, tu ne sais pas ce que tu dis, mon Pierre, tu ne voudrais pas me porter ce nouveau coup, à moi qui t'aime tant. Là, là, ne pleure pas comme cela, mon bijou. Je t'achèterai un cabriolet sur mes économies. Tu connais ta mère : elle est vive, mais tu fais d'elle à Ta fin tout ce que tu veux. Tu aurais dû me parler d'abord ; je l'aurais sondée, je l'aurais préparée, tandis que cette nouvelle, annoncée à l'improviste, l'a suffoquée, et moi aussi. Tu dis donc que c'est une des demoiselles Colineî que tu aimes? Laquelle? Est-ce Talnée ?
— Non, répond Pierre se calmant subitement, je crois que c'est celle qu'on appelle Augustine. C'est la plus grande toujours, et la plus belle.
— C'est la troisième, c'est bien Augustine qu'elle se nomme, reprend la vieille dame en ayant l'air d'évoquer un souvenir lointain.
— Tu la connais donc? s'écrie le jeune homme radieux.
— J*di été très-liée autrefois avec leur grand'mère Mme Renard, qui est aujourd'hui Mme Gorenflot. C'était ma meilleure amie.
— Quoi ! vraiment? Mais que disait donc maman qu'elles ne sont pas de notre classe ? Elles nous valent bien, puisque leur grand'mère était ta meilleure araie. Oh! grand'maman, si tu savais comme elle est belle ! Il y a longtemps que tu ne l'as vue. Il n'y a rien au monde d'aussi beau. Moi qui ne me laisse pas intimider facilement, je baisse les yeux, je rougis lorsqu'elle me regarde. Oh ! je mourrai d'abord, si je ne l'obtiens pas pour femme. Promets-moi que tu parleras à maman, et que tu arrangeras les cho* ses de manière que je pourrai l'épouser le plus tôt possible.
— Oui, mon petit Pierre, je te le promets. Mais toi, promets-moi en revanche que tu seras raisonnable, que tu n'iras pas loger hors de la maison, et que tu dtneras aujourd'hui avec nous. Nous avons une dinde magnifique qu'on a apportée de la ferme il y a deux jours, et qui est juste à point pour être mangée. Ce sera un mets des dieux. »
Là-dessus le petit-fils, qui ne «dédaigne pas non plus les bons morceaux, embrasse cordialement la grand'mère, et le traité d'alliance est conclu.
Mais à quelles gens avons-nous affaire, quels sont
ces nouveaux personnages avec lesquels je vous mets inopinément en rapport, comme si vous les connaissiez de longue date? Mais c*est que vous les connaissez en effet, cher lecteur. Rappelez vos sou« venirs. Vous n'avez pas complètement oublié la femme du brasseur, l'intime amie de Mme Renard, cette bonne Mme Turpin qui , il y a quelque vingt ans, se trouvait déjà si heureuse d'être grasse et de faire de bons dîners. Eh l bien, c'est la plus âgée de nos deux dames, et la plus jeune est sa bru, la ûUe du fermier, la femme du bel Oscar.
Vous ne l'auriez pas reconnue, n'est-ce pas, et vous vous étonnez des changements que le temps, cet insigne larron, a opérés en elle. Il s'est fait, hé^ las, en dehors d'elle, bien d'autres changements ! Cette famille a été cruellement éprouvée, comme a dit, en une circonstance douloureuse, un des jour-« naux de la localité. Le père Turpin est mort, le père Guilain est mort ; Oscar lui-même, au moment où il allait porter ^u comble la gloire de la famille, Oscar a été ravi à l'amour des siens par une attaque d'apoplexie foudroyante. Le jeune homme dont nous avons fait connaissance au conunencement de ce chapitre, ce jeune homme si mal élevé et si éperdument épris d'Augustine, est Pierre Turpin^ son fils unique et son unique héritier, car, fidèle aux principes dont il se targuait, Oscar Turpin n'a jamais eu qu'un fils.
Nous avons perdu de vue la famille Turpin, à peu près à l'époque où ce fils est venu au monde. Il nous faut maintenant combler la lacune qui sépare le présent du passé, et esquisser en traits rapides la route qu'avait suivie Oscar et l'éducation qu'il avait donnée à soû ôls.
Revenu des erreurs de la jeunesse, dévoré de la soif de posséder, sentant l'ambition germer dans son cœur et stimulé surtout par l'excessive vanité de sa femme, Oscar s'était lancé dans la spéculation, avait risqué des fonds dans plusieurs grandes affaires, et, à l'exemple de son beau-père le fermier, avait demandé en secret à des jeux de bourse les résultats que l'industrie ne lui procurait point assez vite. Tout lui avait réussi. Il n'avait pas tardé à dédaigner les gains chétifs de son commerce, et une occasion avantageuse s'étant présentée de céder la brasserie, il en avait profité pour quitter un état qu'il considérait comme au-dessous de lui. La mort de son père et celle de son beau-père , survenues à peu de distance l'une de l'autre, achevèrent de le mettre dans la position hors ligne à laquelle il visait. C'est alors qu'il se fit bâtir dans le plus beau quartier de la ville la maison où nous avons introduit le lecteur, espèce de petit hôtel entre cour et jardin, qui fit l'admiration des badauds et qui lui suscita autant d'envieux que lui en aurait pu valoir une action d'éclat.
Les honneurs municipaux devaient naturellement lui échoir en partage/Si sa mère, qui avait toujours prédit qu'ilvserait un jour maire de la ville, ne fut que médiocrement flattée lorsqu'il fut élu premier adjoint, sa femme en revanche leva encore plus haut la tête, ce qui paraissait difficile, car la brune Denise avait pris dès longtemps des airs triomphants et souverains. Mais combien ces deux dames sentirent leur amour-propre autrement chatouillé , quand Oscar parvint, non sans peine, à se faire nommer membre du conseil général du département! Elles virent poindre aussitôt à l'horizon la décoration de la Légion d'honneur, elles le crurent appelé aux plus hautes destinées politiques , et Oscar ne fut plus seulement pour elles le premier homme de Saint- Omer, mais aussi le premier homme de la France et du monde.
Pendant que le père s'élevait ainsi degré par degré dans Topinion de sa famille et de ses concitoyens, le fils croissait à vue d'œil en force et en taille , et je voudrais pouvoir ajouter en sagesse, mais je suis obligé d'avouer que le petit Pierre était un véritable enfant terrible. Mme Oscar, qui s'était promis de ne le point gâter, se trouva bien vite entraînée par l'exemple de son mari et de sa bellemère, et, une fois sur la pente qu'elle voulait éviter, elle les dépassa tous les deux en faiblesse. D'ailleurs cet enfant n'était plus simplement son fils, c'était
rhériiier présomptif d'Oscar Turpin; il se mêlait à l'amour qu'elle lui portait une sorte de vénération secrète. Oscar disait yolontiePs, en effet, comme tous les ambitieux, que ce n'était pas pour lui-même qu'il travaillait, et qu'il n'avait d'autre but que de transmettre à son fils une fortune solide et un nom honoré.
Le caprice du marmot devint donc la loi de la maison. Sa mère et sa grand'mère furent ses esclaves ; elles ne vécurent plus que de sa vie. Elles tremblaient, dès qu'il avait le moindre bobo, et communiquaient leur panique au père qui appelait près du berceau tous les médecins de la ville et quelquefois môme en faisait venir de Paris. Aussi l'enfant, qui avait un excellent tempérament, devint-il délicat à force de soins.
Mais on ne se contenta pas d'énerver son corps, de lui prodiguer les douceurs et les gâteries, on lui infiltra de bonne heure dans l'âme le poison de l'orgueil et l'ivresse de soi-même. 11 ne marchait pas encore seul qu'on lui disait déjà qu'il était riche, qu'il serait le plus beau parti de Saint-Omer; on l'admirait en tout, et jusque dans ses défauts, si bien qu'un jour le père, le voyant battre et mordre un domestique qui lui refusait quelque chose, s'écria avec enthousiasme que son fils était né pour commander et qu'il saurait se faire obéir.
A dix ans, Pierre Turpin savait à peine lire. On
ne pouvait songer à l'envoyer au collège ; il ne s'était jamais plié à aucune espèce de discipline, et sa santé, d'ailleurs, ne permettant pas de le soumettre à un pareil régime, il fut décidé qu'un professeur viendrait deux fois par jour lui donner des leçons. Mais le professeur fut bientôt remercié parce qu'il était trop sévère, un autre parce qu'il était trop indulgent, un troisième pour ceci, un quatrième pour cela. L'élève, qui s'amusait de ces changements, fit naturelJement peu de progrès; l'intelligence étonnante qu'on lui attribuait dans sa famille ne put suppléer à l'application et à la régularité dans le travail.
L'amour-propre du père commença à s'en irriter. Il fit des reproches à sa femme qui les lui renvoya; ils s'accusèrent mutuellement d'avoir gâté leur fils. De là des discussions, des luttes. Mme Oscar finit par déclarer, pour couper court à tout, qu'elle prenait la responsabilité de l'avenir de Pierre, qu'on ne pouvait le juger encore, que c'était un enfant, mais qu'il serait à vingt-cinq ans un jeune homme accompli. D'ailleurs, le fils d'Oscar Turpin avait-il besoin d'être si savant? Ne devait-il pas sans peine arriver à tout? Le père se résigna. Le jeune homme continua ses études illusoires sous l'unique contrôle de sa mère; il s'occupa de piano, de dessin, il apprit à danser, à monter à cheval, et ce dernier exercice ûe tarda pas à remplacer tous les autres.
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Cependant les années s'écoulaient, les passions s'éveillaient dans le cœur de Tunique héritier des Turpin, tout annonçait qu'il aurait une jeunesse orageuse. L'aveuglement de sa mère, l'argent qu'on laissait à sa disposition, les amis plus âgés que lui qu'on était heureux de lui voir fréquenter, furent autant d'auxiliaires qui vinrent en aide à ses désirs naissants, et il était déjà en intrigue réglée avec une petite ouvrière du faubourg, lorsque son père lui fut subitement ravi.
Pierre Turpin n'avait guère plus de dix-huit ans. Sa mère et sa grand'mère au désespoir, effrayées déjà en secret de la direction qu'il avait prise, mais croyant le retenir davantage par une preuve de confiance, le firent émanciper, afin de régler plus facilement les affaires de la succession.
Elles ne furent pas longtemps à s'en repentir. Pierre, pour leur prouver qu'il était réellement un homme, se lança dans les plus folles dépenses, se livra aux plus scandaleux excès. Il partit pour Paris, à leur insu, six semaines après la mort de son père.... Et en voilà assez, je pense, pour expliquer et pour justifier quelque peu les étranges scènes dont nous venons d'être témoins.