‹ Neuf filles et un garçonChapitre 16 sur 47 · UNE RÉCONCILIATION INATTENDUE · texte numérisé non relu

UNE RÉCONCILIATION INATTENDUE

J'éprouve, en commençant ce chapitre, une sorte d'appréhension et d'embarras dont il m'est assez difficile de rendre compte. J'ai intitulé mon récit Neuf filles et mfh garçon, et, à la rigueur, maintenant que je vous ai mis aufait delà situation de la famille Turpin, je pourrais me tirer d'affaire en prétendant que j'ai eu seulement pour but de prouver qu'il est plus aisé de nourrir, d'entretenir, et même d'établir neuf filles avec les ressources les plus bornées, que d'élever convenablement un fils unique avec tous les avantages qu'offre pour cela une grande fortune. Mais je suis esclave de la vérité, j'aime à la faire briller dans tout son jour, quelque difficulté que j'y trouve, et j'ai, de plus, l'habitude, assez rare chez un romancier, de m'écarter le moins possible, chemin faisant, du plan que je me suis tracé. Je vous dirai donc^iue Mme Golinet. . . . Hélas ! de quels termes

me servir? Comment vous annoncer, sous une forme un peu neuve, une chose dont j'ai été obligé de vous faire part tant de fois? Elle-même en était toute confuse, la pauvre femme. Elle l'avait caché aussi longtemps qu'elle avait pu, et, depuis cpi'il n'y avait plus moyen de dissimuler, elle n'en parlait à personne et n'aimait point qu'on lui en parlât. En vain son mari afifectaît-il une résignation qu'on pouvait croire, d'ailleurs, passée chez lui en habitude : elle sentait qu'il se faisait effort pour paraître gai et que quelque chose avait altéré la sérénité de son âme.

En effet Prosper, pour la première fois peut-être, entrevoyait avec tristesse la perspective d'une nouvelle augmentation de famille, et, s'étant accoutumé, depuis quelques années, à considérer le nombre neuf comme un nombre parfait, il ne pouvait se faire à l'idée que sa femme donnerait le jour à une dixième fille, car, pour un fils, il y avait longtemps qu'il avait renoncé à l'espoir d'en avoir un.

Sous le coup de cette préoccupation pénible, il accepta avec moins de bonne grâce les commentaires et les réflexions qu'inspirait toujours à ses collègues la fécondité proverbiale de Mme Colinet. Il se fâcha même tout rouge (ce qui était très-rare chez lui, vu la couleur particulière de son teint, et vu surtout son caractère paisible) il se fâcha tout

rouge contre le professeur de rhétorique qui s'était permis quelques plaisanteries dont le plus grand tort était d'être usées. On assoupit Taffaire, il n'y eut pas de duel, mais le public audomarois s'occupa beaucoup de la querelle et du sujet qui l'avait pro«* voquée.

Il en arriva, malheureusement, quelque chose aux oreilles de Mme Gorenflot. M. Gorenflot était parvenu, jusque^à, à lui cacher l'état de Charlotte, n avait remarqué que sa femme , surtout depuis rétablissement du pensionnat, inclinait à plus d'indulgence, et il se serait bien gardé de compromettre, par une révélation indiscrète, l'effet du temps et des efforts qu'il faisait sourdement lui-même pour ramener à l'oubli et au pardon. Il fut donc saisi aux premiers mots qu'elle lui en toucha et prétendit qu'il ne savait rien, qu'il ne s'était aperçu de rien et qu'il fallait se défier de ces bruits qu'invente et colporte la malignité du monde. Il voulait reculer encore le terrible aveu : mal différé est à demi con* juré, selon la sagesse vulgaire. Mais Mme Gorenflot vit clair à travers son trouble et ses réticences, et, payant d'audace pour lui arracher ce qu'il hésitait à avouer, elle feignit d'être instruite de tout et affecta d'en avoir pris son parti, comme une personne qui est lasse de se plaindre ou qui n'a plus la force de s'indigner. Le mari tomba dans le piège. Nonseulement il convint du fait, mais, pour mieux le

pallier, U crut devoir ajouter que M. et Mme Colinet en étaient eux-mêmes au désespoir.

A ces mots, Mme Gorenflot leva le masque ; elle éclata en apostrophes et en violences dont la crudité .effraye ma plume; elle s'écria qu*il était scandaleux que des gens de leur âge, qui avaient neuf grandes filles (elle les faisait toutes grandes, quoique la dernière eût à peine cinq ans, mais c'était pour aggraver le tort du père et de la mère), qu'il était scandaleux, dis -je, que des gens raisonnables se fussent oubliés à ce point et donnassent au monde un pareil spectacle. Enfin, mon cher lecteur, j'ai été forcé plusieurs fois de vous rendre témoin de scènes semblables, mais je dois convenir que celle-ci dépassa toutes les autres et qu'il m'est impossible de la reproduire dans sa furieuse et bur* lesque réalité.

Qu'il vous suffise de savoir qu'elle se termina par une véritable attaque de nerfs. Mme Gorenflot n'en avait jamais eu. M. Gorenflot, épouvanté, perdit la tête et envoya chercher le médecin, à qui il raconta naïvement ce qui venait de se passer.

Or, le disciple d'EscuIape n'avait pas la discrétion d'un confesseur, et, comme il était en même temps le médecin de la pension , il courut , le soirj même, faire part de ce détail aux époux Golinet.

Ceux-ci en éprouvèrent , chacun de son côté , un redoublement de tristesse , et ils appréhendèrent

que Mme Gorenflot, forte de ce dernier grief, n'empêchât son mari de retourner chez eux; mais, quoiqu'elle lui eût enjoint dans le premier moment de n'y plus remettre les pieds, elle réfléchit sans doute que cela produirait mauvais effet et pourrait nuire à la prospérité de la pension, et les choses restèrent dans le même état. Seulement la haine de Mme Gorenflot pour le professeur paraissait avoir dépassé les limites du possible.

Les mois succédèrent aux mois , puis on compta les semaines, puis les jours, et le terme redouté arriva enfin.

C'était par une belle matinée de printemps. L'azur resplendissait sur la vaste coupole du ciel, et l'air, tout chargé de suaves émanations, semblait insuffler la joie à ceux qui le respiraient, méiye dans les rues tristes et monotones de Saint-Omer. Il pouvait être à peu près neuf heures et demie. C'était un jeudi, M. Colinet n'était point allé au collège.... Tout àxoup la porte cochère s'ouvre, le professeur s'élance dans la rue avec une vivacité bien extraordinaire de sa part , car il a coutume de marcher posément et avec la gravité qui convient à un fonctionnaire public. Mais ce jour-là, il s'avance d'un pas rapide, il court même.... Où va-t-ilî Voilà qu'il traverse la place. Dieu me pardonne I II se dirige tout droit vers la maison de M. Gorenflot.

Vous savez s'il y a longtemps qu'il n'y a mis les

pieds! Mais il semble faire une chose toute natarelle, on dirait qu'il rentre chez lui. Il ne tire pas la sonnette, il tourne lui-même la poignée de cuivre, et, se précipitant dans la salle à' manger^ il se trouve nez à nez avec sa belle-mère qui, dans sa stupéfaction profonde, ne peut d'abord que froncer majestueusement le sourcil. Il n'en parait nullement intimidé. Au contraire, il la regarde d'un air de jubilation et il serait presque tenté de lui sauter au cou.

< Ah! madame, madame, s'écrie*t-il, si vous saviez!,.. Où est M. Gorenflot? Il faut que nous allions le déclarer. C'est un garçon , madame , c'est un garçon!

-^ Hein ? fait vivement la dame avec un redoublement de surprise.

~ Je vous dis que c'est un garçon ; Charlotte vient de me donner un garçon, un gros garçon bien vivant et fort comme un Turc.

— Un garçon ? Cela n'est pas possible.

-« Gela est très-possible, puisque cela est*

— Je ne puis le croire.

— Mais puisque je vous le dis!...

— Je ne le croirai que quand je le verrai.

— Allez-y donc voir, alors.'

•^ Oui, j'irai ; oui , certes, j'irai. J'y vais tout de suite. Le temps de mettre mon ch&le et mon chapeau.

— Mais où est monsieur Gorenflot, reprend Prosper? Il faut bien que nous allions le déclarer.

— Gorenflot doit être à présent chez vous. Il m'a dit qu'il y serait vers les dix heures.

— Les voilà qui sonnent. Je retourne bien vite à la maison.

— Attendez-moi, nous irons ensemble. »

Et tout en nouant son chapeau , tout en ajustant son châle, la belle*mère sort avec le gendre, et, au bout de quelques pas (m'en croirez-vous, lecteur?) elle lui prend le bras pour marcher plus vite , et Mme Gorenflot et M. Colinet s'en vont par la ville comme une paire d'amis I

Deux personnes de leur connaissance, qui les rencontrèrent, crurent avoir rêvé. C'était, en effet, quelque chose d'inouï et de fantastique. Le traitd'union qui avait opéré la réconciliation était, à coup sûr, moins étonnant que la réconciliation ellemême.

La conversation qu'ils eurent ensemble pendant le trajet ne serait point facile à rapporter ; elle se composait de fréquentes exclamations et prenait par moments tous les caractères d'une dispute. H. Colinet persistait à dire qu'il avait un fils , et Mme Gorenflot à en douter. Elle était comme saint Thomas, elle voulait voir et toucher pour croire. Vous direz peut-être qu'il y avait de quoi.

Arrivés à la pension, dont Mme Gorenflot n'avait jamais franchi le seuil, ils entrèrent en silence, et ils se dirigeaient vers l'escalier, lorsque le méde-

cin qui descendait les arrêta au passage. M. Colinet lui expliqua en quelques mots ce qui faisait l'objet de la visite, et, comme sa belle-mère l'entraînait le plus qu'-elle pouvait et qu'il se disposait à passer outre, le médecin l'arrêtant de nouveau :

« L'instant est mal choisi, dit-il, pour une pareille réconciliation; une révolution trop forte est à craindre. Vous ne pouvez voir, pour le quart d'heure, ni la mère ni l'enfant.

— Je ne puis pas te voir! exclama Mme Goren'flot consternée. Mais ne peut-on me l'apporter un moment?

— Ce n'est pas possible, reprit le médecin, la mère aurait des soupçons. L'enfant est près d'elle, dans son berceau. Croyez-moi, madame, attendez à demain, et contentez- vous pour aujourd'hui d'embrasser vos pelites-fîlles.

— Mais, docteur, c'est que j'aurais bien voulu....

— G*est de l'enfantillage. Il y va de la vie de votre fille. Que diable aussi ! soyez raisonnable. Que vous fait un jour de plus ou de moins? Je vous garantis que c'est un garçon, et un garçon des mieux conditionnés. »

Là-dessus, le docteur s'éloigna, et M. Colinet fit entrer sa belle-mère dans le parloir. Ils paraissaient aussi embarrassés l'un que l'autre ; Mme Gorenflot regrettait presque déjà de n'avoir point résisté à l'entratnement de son cœur, et Prosper, qui com-

mençait à comprendre l'importance de la démarche qu'elle avait faite, craignait, de son côté, de tout perdre par un mot imprudent. Il lui avançait un fauteuil qu'elle ne prenait pas, et balbutiait des phrases incohérentes. La situation était très-tendue. Mme Gorenflot pouvait se raviser , planter là son gendre et rentrer sous sa tente comme si de rien n'était. Fort heureusement, M. Gorenflot arriva en ce moment, et, apercevant Prosper dans le parloir, il courut à lui en disant:

< Ah 1 que je vous félicite, et combien je suis heu' reux de ce que je viens d'apprendre I »

Mais le digne homme n'embrassa Prosper que d'un côté, car, au moment où il allait l'embrasser de l'autre , ses yeux tombèrent sur sa femme qui venait enfin de s'asseoir. Il fit un bond en arrière, et, ne pouvant articuler une parole, il interrogea le professeur du regard. Celui-ci baissa la tête et se tut. La situation était plus tendue encore. Enfin Mme Gorenflot rompant, la première, ce silence de plomb :

« Il paraît décidément que c'est un garçon celte fois, dit-elle d'une voix dont l'accent était douteux.

— Oui, répondit M. Gorenflot, c'est ce que la bonne vient de me dire ; mais j'étais loin de prévoir encore tout le bonheur qui m'attendait ici. Comment se fait-il?... Par quel miracle?...

— Voici ce que c'est, dit alors M. Colinet retrouvant fort à propos la parole. J'étais allé vous cher-

cher pour déclarer mon fils, car j'étais si content que rien n'aurait pu m'arréter ; madame n'a pas voulu me croire, et elle a pris mon bras pour venir s'assurer par elle-même de la vérité. Vous sentez bien que je ne m'y suis pas opposé.

— Ah ! Rose, tu es un ange 1 » s'écria M, Gorenflot attendri.

Mme Gorenflot n'avait ni l'âge, ni la figure, nî surtout le caractère d'un ange; mais ce mot, prononcé par son mari en présence de son gendre, lui alla droit au cœur. Elle s'attendrit elle-même , elle se crut meilleure qu'elle n'était, elle s'honora d'un bon sentiment, et, d'ailleurs, elle ne fut pas fâchée, au fond, de profiter de l'occasion pour mettre fin à une brouille qui durait depuis si longtemps et qui commençait à lui peser beaucoup , quoi qu'elle pût prétendre. L'orgueil l'aurait toujours retenue : le premier pas ayant été fait dans un mouvement d'exaltation, un bon mouvement décida du resté. Tenant donc à honneur de justifier ce titre d'ange que son trop débonnaire époux lui avait appliqué en toute sincérité de conscience, elle tendit la main au professeur et lui adressa ces paroles qui restèrent à jamais gravées dans la mémoire des deux hommes :

« Allons, mon gendre, embrassons-nous, et que tout soit oublié.

— Ah l madame , s'écria Prosper en obéissant avec un empressement bien flatteur pour elle , je

dirai comme M. Gorenflot, j'étais heureux ce matin; mais à présent.... Et ma pauvre Charlotte, va-t-elle être contente!»

Il prit coup sur coup du tabac et en offrit à sa belle-mère qui, tout ange qu'elle était, enfonça délicatement ses deux doigts dans la botte. M. Gorenflot en prit aussi. Puis Prosper étant remonté près de sa femme , prévint Clara qu'une dame l'attendait au parloir et revint chercher M. Gorenflot pour aller faire la déclaration légale.

Clara, si prudente et si réservée qu'elle fftt, ne put retenir un cri en reconnaissant sa grand^mère. Mme Gorenflot lui apprit ce qui s'était passé , puis pour changer de sujet, s'informa de Télat du pensionnat. Clara, dans son orgueil bien légitime, trou* vaut plus convenable que les choses répondissent elles-mêmes , voulait lui montrer les classes, les dortoirs, le réfectoire..*. Mais la vieille dame, malgré le désir qu'elle avait de tout visiter, résista aux instances de sa petite-fille.

« Ce sera pour demain, dit-elle. On pourrait me voir; on en parlerait à ta mère, et cela lui causerait quelque révolution, comme dit le 4pcteur. »

L'entretien avait déjà duré quelque temps, et néanmoins Mme Gorenflot restait toujours. Qu'attendait-elle î Je l'ignore. Le fait est qu'elle paraissait attendre quelque chose. Clara, qui l'avait quittée pour aller voir comment se trouvait sa mère, redes-

cendit au bout d'un instant et dit que la malade s'était endormie et que la garde offrait de leur montrer l'enfant.

Mme Gorenflot n*y tint plus ; elle suivit Clara , franchit l'escalier à pas furtifs.... La garde la reçut à la porte delà chambre, et, lui présentant le poupon:

« Eh! bien madame Gorenflot, dit-elle, nous voilà déguignonnés ; c'est un garçon, cette fois-ci, et un garçon qui en vaut au moins deux. Tenez , regardez-moi comme c'est bâti. »

Mme Gorenflot arrêta la main de la garde, qui s'apprêtait à désemmailiotler l'enfant; elle se contenta de le baiser avec précaution sur sa petite figure rose, et, le contemplant d'un regard avide, elle sentit deux larmes rouler dans ses yeux. Peut-être songeait-elle en ce moment à toutes les douces joies dont elle s'était privée pendant tant d'années , peutêtre fut-ce le remords, autant que l'attendrissement, qui lui arracha ces larmes. Je répète que Mme Gorenflot ne pouvait passer pour un ange qu'aux yeux d'un homme aussi indulgent que son second mari ; mais , malgré les nombreux travers que nous lui connaissons, noi^s sommes forcé de reconnaître que son cœur était moins mauvais que sa tête.

La malade ayant un peu remué, la garde rentra aussitôt dans la chambre, et Mme Gorenflot s'enfuit comme un voleur pris sur le fait. Mais à peine était-elle sur l'escalier qu'elle se trouva face à face

avec la tante Loriot qui, n'étant au courant de rien, faillit, de surprise, tomber à la renversej mais qui eut pourtant la présence d'esprit de s'incliner respectueusement sans mot dire , car la tante de Prosper n'était point devenue bavarde en vieillissant.

• Mme Gorenflot, à qui l'émotion coupait la parole, se jeta à son cou, Tembrassa à plusieurs reprises, sans doute pour la remercier d'avoir pendant tant d'années tenu lieu de mère à sa fille, puis elle reprit son élan, descendit l'escalier quatre à quatre et sortit de la maison comme si le feu y était.

Page 1