‹ Neuf filles et un garçonChapitre 17 sur 47 · LE BAPTÊME DU GARÇON · texte numérisé non relu

LE BAPTÊME DU GARÇON

L'entrevue entre la mère et la fille n'eut lieu que plusieurs jours après. Je ne la décrirai point, attendu qu'elle se passa le plus simplement du monde, et je vous dirai seulement que le petit Charles (c'était le nom qu'on avait donné à Tenfant) reçut de sa mère bien des baisers et bien des caresses pour ce surcroît de bonheur qu'elle lui devait.

On voulut attendre, pour le baptiser, que Mme Colinet fût tout à fait rétablie. M. Gorenflot fut le parrain, et Mme Gorenflot la marraine. 11 va sans dire que le parrain se montra galant envers sa commère, généreux envers son filleul, magnifique à l'égard de l'accouchée. Quant à la réunion de famille, elle fut complète ce jour-là, Mme de Montbrun ayant permis à Sydonie de venir passer deux jours à Saint-Omer, et le fidèle Alfred, qui recueillit ainsi le premier fruit de sa persévérance, étant

parvenu, non-seulement à être de la fête, mais encore à y faire inviter sa mère et ses sœurs. On n'a pas oublié que Mme Boucheron et Mme Gorenflot étaient brouillées de date immémoriale; mais celle-ci, dont le cœur s'était enfin amolli, consentit à se rencontrer avec sa sœur sur un terrain neutre.

A midi, après la cérémonie de l'église, il y eut dans le réfectoire un déjeuner auquel Clara ellemême put assister, les grandes élèves ayant promis d'être sages et s'étant, de plus, chargées de surveiller les petites. On comptait dix-sept convives, et il n'y avait pourtant d'étranger que l'abbé Denis, qui présidait volontiers aux baptêmes et aux mariages.

Mme Colinet avait l'abbé à sa droite et M. Gorenflot à sa gauche ; M. Golinet, assis en face de sa femme, était flanqué, d'un côté, de sa belle-mère, et,' de l'autre, de Mme Boucheron. Sydonie s'était arrangée pour être à côté d'Alfred ; les autres filles s'étaient placées comme elles avaient voulu.

Les demoiselles Boucheron, malgré la visible ad-' miration de leur mère qui les couvait de l'œil, avaient l'air de deux chenilles dans un bouquet de roses, car toutes les filles de M. Golinet étaient fraîches, celles en fleur comme celles en bouton, et même les deux jumelles qui, toutes diflérentes qu'elles étaient de leurs sœurs, avaient encore leur fraîcheur particulière : elles ressemblaient à ces roses dont la blancheur a des reflets dorés.

La conversation roula d'abord et revint souvent dans le cours du repas sur les faits et gestes du nouveau-né, et l'abbé prédit que ce serait un luron, parce qu'il avait crié^ lorsqu'on lui avait mis le sel dans la bouche. Au second service, Mme Gorenflot, prise d'une envie de grand'mère, demanda qu'on lui apportât son garçon à baiser. On le lui apporta, en effet, on se le passa de main en main ; mais le jeu ne lui plut pas, et il se mit à pousser des cris tels qu'il fallut que sa mère quitt&t la table et lui donnât ce qui avait seul le pouvoir de l'apaiser. Là-dessus de rire.

M. Gorenfloty qui avait envoyé à Charlotte quelques bouteilles du meilleur vin qu'il eût dans sa cave, voulait qu'on portât le premier toast à la mère et à l'enfant; maisProsper exigea qu'on bût d'abord à la santé de Mme Gorenflot et de celui qui avait été pour eux plus qu'un père. Le second toast fut porté en l'honneur de Mme Boucheron et du pauvre M. Boucheron, qui ne pouvait plus quitter son lit. Puis les santés se succédèrent. On but à M. et Mme Golinet, à la tante, à l'abbé, au marmot, et enfin aux neuf filles en masse.

Quoique Mme Gorenflot ne ftt guère, chaque fois, que tremper les lèvres dans son verre, elle parut bientôt plus gaie qu'on ne l'avait jamais vue, et, au dessert, elle chanta deux couplets sans se faire prier. Puis se penchant à l'oreille de son gendre :

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« Vous direz tout ce que vous voudrez, murmura-t-elle d'une voix joviale, Sydonie est encore la plus jolie, et je ne m'étonne pas qu'Alfred la regarde comme s'il voulait la dévorer. C'est tout moi quand j'avais vingt ans. Ses joues sont de vraies pèches ; ses yeux.... Oh ! Je vous jure, mon gendre, que j'avais ces yeux-là. Sans doute Augustine est plus belle, mais l'expression de sa figure n'est plus la même; elle est distraite, elle paraît triste.... Tenez, elle est la seule qui ne rit pas ! Je la trouve toute drôle depuis qu'elle est revenue du château. Pour Clara, c'est autre chose, la gravité est de son emploi; elle est sérieuse etdigne comme doit l'être une maîtresse de pension, quoique après tout elle soit encore fort agréable. Quant à Jeanne et à Louise, ce sont vos filles et les nièces de Mlle Loriot ; vous ne pouvez les renier ni l'une ni l'autre. Mais voyez donc comme Adèle jase avec M. Gorenfiot ! Elle s'est mise à côté de lui, elle n'y a pas manqué, la rusée ; si elle pouvait, elle se fourrerait dans sa poche. Ohl Elle n'engendrera pas la mélancolie, celle-là, je vous le promets, elle ne sera pas plus embarrassée que sa mère, dont eUe est tout le portrait, du reste. Henriette et Julie tireront plutôt du côté d'Augustine. Mais pour Marguerite, je la réclame, elle est bien à moi ; c'est mon image vivante jet la seconde épreuve de sa sœur aînée. Regardez! Elle tient son petit couteau comme je tiens le mien, et c'est

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la première fois pourtant qu'elle me voit manger. Est-elle gentille, mon Dieu, est-elle gentille 1 Reste à savoir maintenant à qui ressemblera le garçon.

— A qui ressemblera le garçon? répéta tout haut l'abbé qui avait l'air de ne point écouter.

— A qui ressemblera le garçon? » répétèrent en riant les plus jeunes iilles.

Il se fit un moment de silence, c A qui ressemblera ton frère? demanda alors Alfred à la petite Marguerite.

— Il ressemblera à grand-papa Gorenflot, » répondit-elle résolument*

Les convives les plus sérieux partirent, à cette réponse, d'un fol éclat de rire, et peu s'en fallut que l'enfant, qui crut qu'on se moquait d'elle, ne se mit à pleurer plus haut qu'ils ne riaient. Ses sœurs la calmèrent; la gaieté générale ne fut point troublée. Cependant, le jour baissait, on ne songeait point à sortir de table, et ces innocentes saturnales se prolongèrent jusqu'à la nuit close.

J'ai insisté sur cette scène, parce qu'elle marque, en quelque sorte, le plus haut point de félicité où devait parvenir la famille du professeur. Jusqu'ici M. et Mme Golinet n'ont connu que les petits chagrins inséparables de notre condition terrestre, et ces chagrins ont toujours été amplement compensés par les joies intimes que leur a ménagées la Providence. Voici venir des peines que rien n'efface et

dont nulle joie ne dédommage, et je fais ici une pause comme le voyageur qui s'arrête au sommet de la montagne pour contempler le paysage, Tœuyre calme et riante de Dieu, avant de descendre dans la plaine, où il doit trouver le tumulte et les misères de notre triste humanité.

aT^p:)

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