‹ Neuf filles et un garçonChapitre 18 sur 47 · UN MAL INCURABLE · texte numérisé non relu

UN MAL INCURABLE

Sydonîe, pendant le court séjour qu'elle avait fait dans sa famille à l'occasion du baptême, avait porté sans s'en douter au cœur de sa sœur Augustine un coup dont celle-ci ne devait jamais se relever.

Depuis le jour où un dernier scrupule, et les circonstances plus encore que sa voloaté l'avaient, pour ainsi dire, arrachée à elle-même, Augustine n'avait pas cessé un instant de penser à René. Elle avait cru d'abord qu'il* reviendrait à la charge, et, quoiqu'elle se promit bien de résister, elle attendit cette nouvelle attaque comme on attend une chose qu'on désire. Voyant les jours se passer, n'entendant point parler de lui, ne le rencontrant ni dans les rues ni dans la campagne, comme elle l'espérait, elle se prit à regretter le courage qu'elle avait eu et à appeler de tous ses vœux le danger auquel elle avait échappé.

René, pensait-elle, avait sans doute attribué la conduite qu'elle avait tenue, sinon à l'indifTérence, du moins à un amour qui n'était point assez fort pour tout braver, et, les jours dont il pouvait disposer étant comptés, il avait dû partir furieux contre elle. Si elle n'eût été certaine qu'il était retourné en Afrique, si elle eût pu seulement se flatter de le retrouver au château, elle se serait enfuie pour aller le rejoindre, elle aurait entrepris sans lui ce qu'elle n'avait osé accomplir avec lui deux mois auparavant. Qui aurait pu la retenir? Clara seule était maltresse de son secret, et Augustine n'avait pas tardé à se débarrasser même de la protection de Clara; car sa prudente sœur lui tenant un langage trop en désaccord avec celui de son propre cœur, elle avait feint une guérison radicale, un retour sincère à la raison, afin de se soustraire à des conseils et à des secours doAt elle ne voulait plus user. Elle n'avait donc plus qu'elle-même pour confidente de sa passion, elle était donc livrée sans défense aux folles idées qui l'assiégeaient, et la plus légère circonstance, non pas même une occasion, mais l'ombre d'un prétexte, quelque élan plus impétueux de son cœur, quelque aspiration plus violente vers l'impossible, aurait sufiB pour lui faire oublier une seconde fois et irrémissiblement des devoirs d'autant plus sacrés, qu'en les enfreignant elle compromettait, elle le sentait bien elle-même,

l'avenir de toute une famille. Mai» ce peu, ce rien, ce poids imperceptible qui devait tout emporter ne tomba point dans la balance, et la malheureuse jeune fille resta, en dépit d'elle-mênie, ce qu'elle avait été jusque-là, irréprochable aux yeux de tous, sinon aux siens. Il semble qu'en certains moments une puissance mystérieuse nous assiste quand nous sommes près de nous manquer à nous-mêmes, et par une énergie de protection bien rare sans doute, mais d'autant plus frappante lorsqu'elle se manifeste, écai:te violemment de nous les moyens de faillir que nous cherchons. La religion a personnifié cette puissance sous les traits de l'ange gardien.

Augustine se flattait d'apprendre par Sydonie quelque chose qui l'aiderait à réaliser ses coupables rêves. Dès que celle-ci fut arrivée, profitant d'un moment où elles étaient seules, elle l'emmena dans sa chambre et l'interrogea avec une adresse qui ne pouvait donner prise au soupçon. Il était naturel, en effet, qu'elle s'informât des personnes auprès desquelles elle avait vécu pendant plus de six mois, qu'elle parût désireuse de savoir ce qu'on avait pensé au château de sa brusque disparition. Sydonie, qu'elle prenait à Timproviste et qui n'avait encore vu ni son père ni Clara, lui répondit qu'elle n'avait rien entendu dire contre elle et qu'on avait trouvé tout simple que l'aînée vînt reprendre une place que la cadette n'occupait que provisoirement.

Augustine respira et poursuivit ses questions avec plus d'assurance.

C'est alors que Sydonie lui apprit, sans aucune préparation et comme une de ces choses peu importantes qu'on jette en passant dans une conversation intime, que l'aînée des demoiselles de Montbrun était à la veille de se marier et que celui qu'elle épqusait n'avait plus d'autres parents qu'une sœur, une jeune fille charmante, que le comte et la comtesse destinaient à leur fils atné.

Augustine eut assez d'empire sur elle-même pour dissinCiuler le trouble dont elle fut saisie. Elle fit observer d'un air indifl'érent que le capitaine de Montbrun avait des idées très-opposées à celles de ses parents, et qu'il avait dit un jour devant elle qu'on ne le marierait pas, mais qu'il se marierait. Sydonie répondit à cela que les idées du capitaine étaient changées du tout au tout, qu'il avait quitté le service, qu'il était à la veille de revenir en France et que, contrairement à ce qui avait lieu d'ordinaire, le comte ne devait pas s'éloigner du château, lorsque son fils arriverait.

A ces détails si précis et si terribles pour elle, la pauvre Augustine demeura comme foudroyée, et, le soir, elle était au lit avec une fièvre ardente.

Elle resta deux jours entre la vie et la mort, heureuse encore peut-être si la mort eût triomphé ! Mais une légère amélioration se manifesta le troi-

sième jour, et Tétat de la malade, quoique toujours très-grave, prit un caractère moins inquiétant. Les soins ne lui manquèrent pas, comme bien vous pensez. Sa mère était là sans cesse, et ses sœurs, et la tante, et le père lui-môme qui seul avait tout compris, mais qui avait retrouvé l'indulgence en présence du danger et qui se reprochait tout bas de s'être montré d'abord sans pitié pour elle, au lieu de l'amener à la confiance par la douceur.

M. Gorenflot, toujours discret, ne paraissait dans la chambre de la malade que lorsque celle-ci le demandait, car il savait bien qu'elle n'avait pas besoin de lui; mais il n'en était pas de même de Mme Gorenflot. La vieille dame arrivait dès le matin, s'installait au chevet de sa petite-fille et ne se retirait qiie le soir, au point qu'elle oubliait quelquefois de commander le dtner et que la servante, qui ne . faisait rien sans son ordre, laissait le pauvre M. Gorenflot se nourrir comme il pouvait. Mais il était loin de s*en plaindre, au contraire, et il se fût parfaitement accommodé de tout ce désarroi, si la maladie d'Âugustine n'en eût pas été la cause.

Mme Gorenflot croyait, du reste, être devenue tout à coup indispensable à sa famille, et, quoiqu'on se fût passé de ses services pendant près de vingt ans, elle fut bientôt convaincue que rien dans la maison ne pouvait marcher sans elle et qu'on lui devrait le salut de sa petite-fille. Mme Golinet, respec-

tant cette illusion, était dans les meilleurs termes avec sa mère et donnait elle-même à ^es enfants l'exemple d'une déférence absolue, lorsqu'au grand soulagement d une douzaine de persoiines Augustine commença à entrer en convalescence.

La chambre se désemplit peu à peu. Les jeunes filles reprirent, chacune, leurs occupations ordinaires, et la tante Loriot resta seule chargée de la malade, avec le concours et sous la haute surveillance de rindîspensable grand'mère.

Un jour que la tante n'était pas là et qu'Auguslîne, qui ne se levait pas encore, rêvait tout éveillée et regardait fixement dans le vide avec une expression de tristesse profonde, Mme Gorenflot se rapprocha un peu du lit, et d'une voix caressante :

« A quoi penses-tu, ma chérie? dit-elle. A rien, j'en suis sûre ; mais cela fatigue de laisser son esprit vagabonder sans but. Tu vas mieux, beaucoup mieux, le médecin nous le répète tous les jours. Si tu pouvais être un peu plus gaie et ne plus retomber dans tes rêveries, tu serais tout à fait bien, tu pourrais te lever et descendre avec moi prendre l'air au jardin. Or, je crois avoir une recette pour te rendre la gaieté. Si j'ai tardé jusqu'ici à m'en servir, c'est que j'ai craint de te causer une émotion trop forte et que j'ai voulu être bien sûre que tu étais en état de m'entendre. Dis-moi un peu, ma petite Augustine, ne serais-tu pas bien aise de te marier?

— De me marier? fit la jeune fille en tressaillant. Oh! non, jamais...»

— Pourquoi?

— Ohl parce que....

— Parce que tu n'accepterais pas le premier venu. Mais, s'il se présentait un parti convenable, plus que convenable, un brillant parti, un jeune homme riche, d'excellente famille, qui t'aimerait à en perdre la tête....

— Que dis-tu là I s'écria la pauvre fille en se dressant sur son séant.

— Voilà déjà la flamme qui lui revient aux yeux, reprit la grand* mère avec satisfaction 1 Mais je ne continue que si tu me promets de m'écouter avec calme, et quand tu auras remis gentiment ta tête sur Toreiller.

— Parlez, parlez, grand'mère.

— Je vais te raconter la chose tout au long comme elle est arrivée, quoique je n'en aie pas encore touché un seul mot à tes parents. J'ai été bien surprise, va, plus surprise que tu ne le seras toi-même, car les jeunes personnes savent toujours quelque chose des ravages qu'elles ont causés. C'était la veille même de la naissance de ton frère. M. Gorenflot était sorti, je lisais le journal près de la fenêtre, quand tout à coup je vois passer Mme Turpin, qui s'arrête et qui sonne à ma porte. Ta mère a dû te parler souvent de Mme Turpin. Mme Turpin et moi, nous

étions autrefois cpmme les doigts de la main, et nous avions fait le rêve de nous unir encore plus étroitement en mariant nos enfants ; mais ta mère avait ses idées, elle préféra ton père au fils de Mme Turpin, et cela n'a pas peu contribué , par parenthèse , à me brouiller tout à fait avec ces dames. Cependant on lui avait ouvert. |£lle entre tout droit dans la salle et me dit : « Eh ! bien, me reconnaissez- vous? * Je lui réponds en me composant : « Je vous reconnais parfaitement, mais je suis surprise de vous voir. » Je ne pouvais pas, tu conçois bien, quelque plaisir que me fit sa visite, me jeter à son cou, sans savoir i

ce qu'elle me voulait. Je crus devoir pourtant lui I

témoigner la part que j'avais prise aux pertes qu'elle avait faites, et surtout à celle de son fils. Alors la «

bonde s'échappa, elle pleura comme une Madeleine, ]

elle me parla de son Oscar pendant plus de vingt j

minutes. Il faut te dire qu'Oscar Turpin était un homme tout à fait exceptionnel, qui avait trouvé le moyen de devenir presque millionnaire en rendant les plus grands services à son pays. Mais il ne s'agit pas de cela, revenons à nos moutons. Pour opérer une diversion, je lui demande des nouvelles de son petit-fils. Aussitôt elle rengaine ses larmes et me dit en soupirant que son cher petit Pierre est l'unique consolation de ses vieux jours, que c'est un enfant comme il n'y en a pas, qu'il a encore plus d'esprit que son père, qu'il est taillé comme un Adonis

et qu'il a la figure d'un saint Jean-Baptiste. J'écoutais tout cela la bouche ouverte, et je me demandais : Où veut-elle en venir? quaod tout à coup elle s'écrie : « Il n'a qu'un tort , mon pauvre Pierre ; figurez-vous qu'il n'a pas vingt ans, et qu'il veut déjà se marier ! » Là dessus, je commence à dresser l'oreille. Elle reprend : « Il est tombé amoureux d'une de vos petites-filles, de la plus belle, de celle qui s'appelle Âugustine, et il nous a menacées de se tuer, si on ne la lui donnait pas. Pour le calmer, je lui ai promis de faire une démarche. Sans doute les choses n'iront pas toutes seules ; nous aurons de la peine à emporter le consentement de Mme Oscar, mais elle adore son fils et elle cédera. » J'étais aux anges, comme tu peux penser. Mais, voulant garder ma dignité, je répondis à Mme Turpin.... Ehl bien, tu ne m'écoutes plus, tu te remets à rêver creux et à regarder dans le vide. Ce n'est pas gentil, Augustine; il faut écouter ta grand'mère. Qu'est-ce que tu dis de ma proposition?

— Quelle proposition ?

— Comment, quelle proposition? Celle que je te fais d'épouser le petit-fils de Mme Turpin.

— Ah ! grand'mère, je n'épouserai personne.

— Qu'est-ce que tu dis donc là ? Mais Pierre Turpin est un parti superbe, un parti inespéré pour toi ; c'est un jeune homme charmant qui t'adore, qui t'épousera sans exiger un liard de dot.... Eh !

bien, voilà qu'elle fond en larmes I Qu'est-ce que tu as donc, ma petite Augustine? Qu'est-ce que cela veut dire?

— Ah! grand'mère, je voudrais être morte.

— Taisr-toi, tais-toi. Si ton père t'entendait!...

— Il me pardonnerait, car je souffre tant, et Dieu serait si bon de me rappeler à lui ! »

Mais le vœu de la malheureuse jeune fille ne devait pas être exaucé ; son excellente constitution devait triompher des défaillanqes de son âme et la forcer à vivre et à souffrir. Seulement la mort, qu'elle invoquait, ne tarda point à s'abattre sur la maison, et frappa deux coups affreux qui a^ravèrent encore sa douleur et qui ajoutèrent de nouveaux remords à ceux qu'elle éprouvait déjà.

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