‹ Neuf filles et un garçonChapitre 27 sur 47 · INITIATION A LA VIE · texte numérisé non relu

INITIATION A LA VIE

Gomment s'écoulent les heures, les jours, les mois consacrés à la première ivresse d'un amour mutuel aussi tendre qu'ardent, c'est ce qu'il aurait fallu demander au prince et à la princesse de Valberg. Le bonheur est léger comme un songe, il y a longtemps qu'on Ta dit; on cherche en vain la trace de son passage : il ne laisse que des souvenirs enchantés, mais intraduisibles, dans l'âme de ceux qui l'ont possédé.

Amédée et Suzanne avaient d'abord passé près de deux mois dans leur beau manoir de Touraine, oubliant sans être oubliés, charmés l'un de l'autre, tout entiers l'un à l'autre et croyant que le paradis, était encore réalisable ici-bas. Puis l'idée leur étant venue de voyager, ils s'envolèrent au printemps vers l'Italie, visitèrent Turin, Milan, Venise, poussèrent jusqu'à Florence, et de là se rendirent à Rome. Le prince, qui ne connaissait pas la ville

éternelle, se sentit saisi, à son aspect, d'un enthousiasme qu'il n'eut point de peine à faire partager à sa compagne, et, comme ils étaient maîtres de leur temps, ils y firent un séjour beaucoup plus long qu'ils ne l'avaient projeté.

Les velléités de poésie que le jeune homme avait manifestées autrefois, et qui s'étaient comme assoupies, se réveillèrent tout à coup ; l'amour qui! prodiguait et qu'on lui rendait avec usure entraînait son âme passionnée vers les régions du rêve e: de ridéal. U savait un peu d'italien* En admirani les monuments de l'art et les splendeurs de ce beau ciel, il récitait tout bas à l'ange déguisé en femme qui l'accompagnait quelques vers du Tasse ou de Pétrarque, et le matin, avant de sortir, et sur le désir qu'elle en témoignait, il lui enseignait les éléments de cette langue divine, la vraie langue des amoureux et des poètes.

Mais, les chaleurs devenant tous les jours plus fortes, nos voyageurs prirent subitement la résolution d'aller se réfugier en Suisse, dans quelque vallée bien fraîche et bien sombre, sous le toit d'un humble chalet. Ils quittèrent Rome avec autant de plaisir qu'ils y étaient venus. On leur eut bientôt trouvé en Suisse le nid qu'ils cherchaient; ils s'y installèrent, y restèrent près de deux mois et y seraient restés plus longtemps encore, si un devoir à remplir ne les eût forcés de songer au retour. Suzanne avait pris envers sa grand'mère l'engagement d'aller passer avec son mari un mois à Saint- Preuil. Le prince en soupira, la jeune femme en

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répandit presque des larmes. Ils ne s'étaieat point encore assez enivrés l'un de l'autre ; ils avaient encore soif de solitude, ils redoutaient le monde; enfin, ils étaient partis de France en époux, et ils y revinrent en amants.

La visite à Saint-Preuil ne fut pourtant désagréable ni à l'un ni à l'autre. La marquise les reçut avec une effusion de cœur qui les toucha, et elle eut le bon esprit de les laisser aussi libres que cela fut possible. Suzanne emmenait mystérieusement Amédée dans le parc, dans les champs, sur la colline, pour lui montrer tout ce qu'elle avait quitté pour lui, ce qu'elle avait regretté, ce qu'elle ne regrettait plus maintenant. La bonne grand'mère n'avait pas eu besoin de demander à sa chère mignonne si elle était heureuse : on le voyait de reste, c'était un bonheur qui sautait aux yeux. Néanmoins elle était vaguement inquiète ; elle avait déjà l'expérience des vieillards, elle savait que les plus grandes joies sont souvent aussi les plus courtes. Elle aurait bien voulu donner quelques conseils, prévenir la satiété, éclairer l'aveugle enfant qui se complaisait en son ivresse et qui la croyait éternelle; mais le moyen de jouer devant ces amoureux le rôle de la raison chagrine? Comment, de gaieté de cœur, troubler ce lac limpide où se réfléchissait leur amour? Et d'ailleurs ils étaient pour si peu de temps avec elle, qu'il valait encore mieux se taire et attendre.

De Sainl-Preuil, Amédée et Suzanne se rendirent ea Champagne, dans une terre où M. d'Aimery les appelait à grands cris, et où il réunissait, chaque

automne 9 bon nombre d'ardents chasseurs et de belles chasseresses. La vie y était bruyante, animée, joyeuse. Ils y furent reçus comme des dieux qui daigneraient visiter de simplei mortels. Mme d*Aimery surtout fut charmée de revoir sa fille et lui témoigna plus de tendresse que jamais, quoique avec cette nuance particulière aux mères qui ont dans leur vie un intérêt qu'elles font passer avant celui de leur enfant. Mais les jeunes époux se lassèrent vite des plaisirs mondains qu*on leur prodiguait, et un matin, sans rien dire à personne, ils s'échappèrent comme deux écoliers, laissant une lettre dans laquelle ils annonçaient qu'ils allaient reprendre le cours de leurs voyages. En effet, comme la saison était superbe, ils profitèrent des derniers beaux jours pour visiter la Belgique et les bords du Rhin.

Ils ne rentrèrent définitivement à Paris qu'avec la neige, dix mois environ après la célébration de leur mariage, heureux toujours, toujours ravis l'un de l'autre, mais n'étant pas fâchés pourtant, Suzanne de prendre un peu de repos^ Amédée de se retrouver dans la grande ville et surtout de revoir ses (ftievaux favoris.

Les chevaux reprirent, à cette époque, une grande place dans la vie du prince. La jeune femme ne tarda point à trouver que son mari était presque autant à eux qu'à elle, et ce fut une superbe jument anglaise qui lui fit éprouver les premières atteintes de la jalousie.

L'hôtel de Valberg, habitation vraiment priAcière, où les nouveaux époux étaient venus s'instal-

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1er, était situé à Textrémité de la rue de Yarennes, précédé de deux pavillons et d'une vaste cour, et suivi 4*un grand jardin dont les beaux arbres sécu* laires faisaient la surprise et l'admiration de tous ceux qui les voyaient, car ils étaient disposés de telle sorte que, du premier étage de Thôtel, ils semblaient le commencement d'une forêt. L'hôtel luimême avait été bâti dans les dimensions les plus grandioses. Complètement remis à neuf par le père d'Amédée, il joignait Tampleur et la majesté d'un' autre âge à la grâce et au confortable de notre époque. L'escalier de marbre , avec son élégante rampe dorée , était large à lui seul comme une de nos maisons modernes, et outre les grands appartements spmptueusement décorés, salles, salons , galeries dont elle pouvait user à sa guise , Suzanne trouva un appartement particulier arrangé exprès pour elle, et qui se composait de cinq ou six pièces.

Il y avait une chambre à coucher adorable, un salon où Ton avait réuni toutes les merveilles de l'art, et du goût, et surtout un boudoir bleu et argent qui arracha à Suzanne un cri de joie, et dans lequel elle fit aussitôt élection de domicile. Elle dit alors au prince, qui lui demandait son avis sur l'ensemble, qu'elle trouvait tout cela bien beau. Elle trouva aussi, mais elle ne le dit pas, que l'hôtel était bien grand , et elle soupira involontairement en songeant à leur petit chalet de Suisse, où ils étaient toujours si près l'un de l'autre, même lorsqu'ils n'étaient pas l'un avec l'autre.

La vie élégante à Paris, la haute vie, comme disent les Anglais, tend beaucoup plus à isoler, à séparer de jeunes époux qu'à les rapprocher. Suzanne n'étant pas accoutumée aux lopgues veilles, et allant presque tous les soirs dans le monde, prit naturellement rliabitude de se lever tard. Elle déjeunait dans son lit avec du thé. Le prince vint d'abord assez régulièrement lui demander de partager avec elle ce frugal repas; puis, comme il n'avait point paru pendant quelques jours, et qu'il en était résulté entre eux une petite querelle, il la prévint qu'il ne feUait jamais l'attendre, parla raison que, soupant le soir dans la maison où il se trouvait, îl n'avait besoin de rien le matin. La toilette, les ordres à donner, les consultations avec la tailleuse et la modiste ne laissaient pas de prendre du temps. Le prince et la princesse ne pouvaient guère se voir avant deux heures, pour le second déjeuner. Et vite madame s'habillait, monsieur sortait pour affaires. Quelles affaires? C'est ce que Suzanne avait demandé plusieurs fois avec un peu d'humeur : elle ne comprenait pas, qu'on eût des affaires, lorsqu'on avait un intendant; mais le prince lui avait toujours répondu qu'il était de mauvais goût d'interroger son mari, et que, d'ailleurs, ses amis lui avaient donné rendez-vous au Jockey- Club. La jeune femme, satisfaite ou non de cette réponse, allait faire quelques visites, et de là, seule dans sa voiture, se rendait au bois, lorsque le ciel le permettait. Elle y rencontrait son mari à cheval avec ces messieurs. On la saluait en passant, et, après

avoir fait le tour du lac, le prince, si aucune affaire ne Teo empêchait, remettait son cheval à- un domeslitiue et rentrait à Paris avec sa femme. Ils dînaient rarement en tête à tête; les invitations ne leur manquaient pas. Mais dans ces diners d*apparat, ils étaient toujours placés assez loin Tun de l'autre et quelquefois même de manière à ne pas se voir. C'était encore pis dans les bals ou dans les soirées. Amédée laissait Suzanne auprès de quelques dames de leur connaissance et s'éclipsait pour aller jouer ou causer dans les salons réservés aux habits noirs. Ils se retrouvaient pour partir, remontaient en voiture ensemble, échangeaient leurs impressions de la soirée, et c'était là pour la jeune femme le moment le plus agréable, le seul qui la dédommageât un peu de toutes ces heures donpées au monde et qui lui semblaient perdues pour le bonheur.

Cependant de vagues tristesses commençaient à envahir l'âmê de Suzanne, des tristesses sans cause raisonnable, elle le reconnaissait elle-même, car lorsqu'elle s'interrogeait, elle était obligée de convenir que, si les plus doux enchantements étaient passés, elle était pourtant très-heureuse encore. Elle ne se rendait pas compte que le malaise moral qu'elle éprouvait provenait tout simplement de ce qu'on ne lui avait pas assez ménagé la transition entre les joies de l'amour et les devoirs du mariage. Elle comprenait bien néanmoins que son mari en était au fond un peu responsable; mais de s'en expliquer avec lui, c'est ce qu'elle n'eût jamais

lente, sachant déjà par expérience qu*il n*ainiait pas les éclaircissements qui pouvaient aboutir à des orages.

Elle avait bien pensé à demander à son père conseilet secours. Mais H. d'Aimery, qui adorait toujours sa fille et qui venait la voir le plus souvent qu'il pouvait^ deux ou trois fois par semaine, ne restait jamais avec elle que quelques minutes : il était si occupé sans avoir rien à faire 1 Après avoir bien caressé, bien embrassé sa chère Suzanne, sa petite princesse, comme il l'appelait, il lui contait remploi de sa journée. Il fallait qu'il assistât à la répétition générale de tel opéra, qu'il se rendît chez tel peintre qui voulait absolument le consulter sur ses tableaux, puis qu'il allât prendre Mme de Biancheville. Mme de Blancheville revenait sans cesse dans sa conversation. Mme de Blancheville avait dit la veille un mot admirable; il le citait, et il en riait encore, et il était heureux, et il ne concevait pas qu'il y eût des gens qui, de gaieté de cœur, engendrassent la mélancolie.

Le moyen de parler sentiment à un pareil homme ? Suzanne devinait par instinct qu'il ne la comprendrait pas, où qu'il lui offrirait des consolations plus susceptibles d'aggraver que de diminuer sa tristesse. Elle se contentait donc de l'écouter avec indulgence et se taisait.

Vous me direz qu'à défaut de son père elle avait sa mère, et que Mme d'Aimery, par sa délicatesse et par la distinction relative de sa nature, était capable de compatir à certaines peines et d'y apporter de

l'adoucissement, sinon du remède. Mais Mme d'Ai* mery n'allait pas souvent chez sa fille, et lorsque Suzanne allait chez sa mère, elle était toujours sûre d'y rencontrer M. Christian d'Aréna, M. Christian d'Aréna qui la gênait maintenant autant qu'elle l'a*vait d'abord gêné lui-même. Non-seulement elle ne trouvait rien à dire devant lui, mais encore elle éprouvait des mouvements de contrainte et d'antipathie qu'elle n'était pas toujours maîtresse de dissimuler.

L'artiste grand seigneur en riait tout le premier et disait à Mme d'Aimery qu'il avait^pour ennemie intime la plus belle personne de Paris, et Mme d'Aimery qui n'avait pas été sans s'inquiéter parfois de l'ardente admiration qu'il manifestait pour Suzanne, n'était pas f&chée au fond de la sourde hostilité qui s'établissait entre «eux, quoique cette hostilité lui coûtât la confiance de sa fille.

La jeune princesse avait déjà saisi au passage plus d'une allusion transparente à la liaison de sa mère avec l'artiste, ainsi qu'aux rapports beaucoup moins douteux qui existaient entre son père et la spirituelle Mme de Blancheville. Quelques personnes officieuses, comme la comtesse d'Heudicourt, par exemple, avaient même essayé de l'éclairer directement; mais elle avait repoussé toutes les atteintes comme des calomnies, elle n'avait point laissé le soupçon outrageant s'insinuer dans son cœur. Elle respectait trop son père pour se permettre de jeter sur sa vie un regard curieux; elle aimait, elle estimait trop sa mère pour la croire ca-

pable de se manquer à elle-même, d'oublier le devoir le plus sacré. Elle souffrait sans doute de voir que les apparences fussent contre eux; mais, je le répète, elle les justifiait, elle les absolvait, elle ne pouvait croire au mal. Seulement, si la surface de son âme restai!, malgré tout, aussi pure et aussi unie, il s'amassait toujours un peu de limon dans les profondeurs»

Elle entretenait avec sa grand'mère une correspondance suivie. Elle aurait pu s'ouvrir librement à elle, la mettre au courant de ce qui se passait, lui peindre cette espèce, de dégradation de lumière et de couleur qu*elle observait dans l'amour de son mari. Elle l'avait essayé, elle s'était plus d'une fois abandonnée au courant de ses idées ; puis, la lettre linie, elle l'avait déchirée. Fallait-il troubler pour si peu le repos de sa grand'mère? Quelles plaintes, après tout, pouvait-elle articuler? Quels griefs sérieux avait-elle contre le prince? Ne la rendait-il pas heureuse, en somme, et n'y avait-il pas quelque injustice à vouloir exiger la prolongation indéfinie de la première ivresse? Elle se bornait donc à consigner dans ses lettres des détails sans importance, qui ne pouvaient jeter aucun jour sur Tétat réel de son âme, et la marquise, de son côté, craignant toujours de devancer le moment des conseils utiles, des avertissements sérieux, se conformait au ton que la chère enfant prenait avec elle, et avait Tair de croire et croyait réellement peut-être que rien n'avait altéré son bonheur. Elles se trompaient ainsi mutuellement par une sorte de réserve déli-

cate, elles éloignaient d'un accord tacite l'explosion inévitable, et l'une ne devait connaître les appréhensions et les chagrins de l'autre que lorsqu'il ne serait plus temps d'y remédier.

Un jour, Suzanne était seule dans son boudoir; il pleuvait, il faisait un temps horrible, et quoiqu'il , fût plus de deux heures de l'après-midi, comme elle n'avait pas l'intention de sortir, elle avait gardé I son élégant peignoir blanc, qui la faisait ressem- I bler à une rose de mai éclose dans la neige. Elle I tenait un livre à la main, mais elle ne lisait pas, ' i elle rêvait.

I Un léger coup frappé à la porte la tira brusque- I ment de sa rêverie.

« Entrez ! » fit-elle.

C'était le prince qui revenait du Jockey-Club, où il n'avait trouvé, ce jour-là, aucune de ses connaissances intimes.

« Je vous dérange? dit-il à la jeune femme; pardonnez-moi, je ne sais que devenir : cette maudite pluie a dérangé tous mes projets. Qu'est-ce que vous faisiez là toute seule ?

— Je lisais, répondit Suzanne.

— Voyons ce livre. Quelque roman, sans doute? Non, un ouvrage de philosophie à l'usage des femmes, ce qui ne vaut guère mieux. Vous vous gâterez le jugement, ma chère. Cet auteur est fort dangereux, parce qu'il a pour but de persuader aux femmes qu'elles ont droit au bonheur absolu dans leur ménage, et que les maris qui né leur procurent pas ce bonheur-là sont tout simplement des monstres.

— Je sais bien qu'il ne faut pas prendre au sérieux tout ce qu'on écrit.

— Assurément, car on s'exposerait à des déceptions cruelles. La vie diflfère furieusement de tout ce qu'on voit dans les livres. Par exemple, dans un livre on ne manquerait pas de me présenter comme un homme heureux; j'ai une belle fortune, des chevaux superbes, une femme exquise : eh bien ! en toute sincérité, je m'ennuie.... Qu'est-ce que vous faites ce soir?

Nous devons aller dîner chez ma mère.

— Bon! avec les amis de Christian, quelques grands artistes bien gonflés d'eux-mêmes, et l'inévitable Mme de Blancheville !

— Si vous voulez, je vais envoyer dire à ma mère que je suis un peu souffrante.

Taimc mieux cela. Et qu'est-ce que nous ferons?

— Ce que vous voudrez.

Soumission qui m'enchante ! Nous nous ennuierons ensemble. »

Suzanne, qui avait levé la main pour sonner, s'arrêta, détourna la tète et fondit en larmes.

c Qu'avez-vous? lui dit le prince; que signifient ces pleurs? Suzanne, ma chère Suzanne!... Bon! les sanglots redoublent. C'est une crise nerveuse. Je vais envoyer chercher le docteur.

Amédée, je vous en supplie, restez. Je n'ai

besoin que de vous.

— Pour pleurer? C'est donc moi qui suis la cause directe de vos peines? Quel crime ai-je commis, ma chère? Daignez me l'apprendre.

— Vous ne m'aimez plus.... comme vous m'aimiez.

— Ah ! voilà le grand mot lâché. Je ne vous aime plus ! J'étais bien sûr que vos livres étaient pour quelque chose dans cet accès de sensibilité. C'est dans de tels livres que les jeunes femmes puisent aujourd'hui tant d'idées fausses sur l'amour et sur le mariage. Elles croient à l'éternité des sentiments exaltés ^ il leur faut des maris taillés sur le patron des anges. Si la température baisse d'un degré, elles disent qu'il gèle ; si elle est stationnaire, elles ne tardent pas à avoir froid. Elles vivraient dans le feu plutôt que dans l'air. Voyons, ma chère Suzanne, soyez raisonnable, acceptez les conditions de la vie telles qu'on nous les a faites. Il n'y a rien d'éternel en ce^ monde , tout ce qui a crû, décroît : la seconde année du mariage doit être nécessairement plus calme que la première, la troisième plus calme que la seconde, et ainsi de suite.

— Pour vous, non pour moi, car je vous aime chaque jour davantage.

— Vous vous l'imaginez, ma belle; c'est la tôte et non le cœur qui parle ainsi. Vous m'aimez beaucoup moins qu'il y a un an, ou, pour mieux ciire, beaucoup plus tranquillement. Sans doute, il y a des moments où on peut encore se faire illusion à soi-même. L'illusion nous aide à vivre. Aujourd'hui, par exemple, à l'heure qu'il est (votre pendule marque cinq heures, mais vous avancez), je vous aime comme un fou, parole d'honneur! Vous me paraissez divine avec votre sourire noyé de

larmes, vous avez l'air d'une jolie rose mouillée, et j'estime qu'il n'y a pas dans tout Paris de mortel plus heureux que moi.

— Méchant! vous raillez.

— Non, je t'adore, ma belle Suzanne !

— Vite, profitons de ce rayon pour me sécher.

— Il me vient une idée. Si tu veux, nous allons faire une bonne partie. Tu vas t'habiller bien simplement, nous irons dîner ensemble au cabaret, et de là dans quelque petit théâtre, au fond d'une loge bien sombre où nous pourrons causer et être tout entiers Tun à l'autre.

— Accepté !

— Nous nous amuserons, je l'espère.

— Et nous ne nous ennuierons pas , j'en réponds. »

Le projet fut réalisé de point en point. Ce n'était pas le premier de ce genre qu'ils mettaient à exécution ; le prince appelait cela jouer au commis et à la grisette, et celte soirée compta encore pour Suzanne parmi les plus belles et les mieux employées de l'hiver.

On eut bientôt gagné le printemps. Les fêtes du moncfe continuèrent, la fête de la nature commença. Le soleil, cette année-là, s'y prit de bonne heure pour parer la terre ; tout le bois de Boulogne était vert en avril. Mais à mesure que l'air extérieur s'adoucissait, l'air intérieur se rafraîchissait pour le jeune couple. Le prince passait trop souvent un jour entier et même deux jours sans voir sa femme; il en résultait des reproches, (les expli-

cations, des orages, qui étaient suivis de tendres réconciliations sans doute, mais qui ne laissaient pas d'apporter un peu de trouble dans l'ensemble de leur vie. Amédée se gênait de moins en moins; Suzanne se désolait de plus en plus.

Elle espérait que Tété lui permettrait de reprendre ces douces habitudes de vie commune qu'elle regrettait tant. Il avait été convenu entre elle et son mari qu'ils partiraient vers le mois de juin , qu'ils voyageraient encore, qu'ils revisiteraient les lieux qu'ils avaient parcourus l'année précédente. Avec quelle sourde joie Suzanne s'éloigna de Paris ! Gomme elle respirait plus librement ! Gomme elle se sentait renaître I Elle se replongeait toute entière dans ces souvenirs enchantés , si récents, si vivants encore ! Recommencer son voyage, n'était-ce pas recommencer son bonheur? Mais ils n'avaient pas été bien loin, ils n'avaient pas même quitté la France, que ces illusions étaient déjà, dissipées. Le prince s'ennuyait partout où il s'était plu ; ce qui lui avait arraché des cris d'admiration n'obtenait plus de lui que des réflexions pleines de dédain ou d'ironie; l'art n'était pas plus épargné que la nature. Oh n'alla point jusqu'à Rome, on rebroussa chemin, non pour retourner en Suisse, dans ce délicieux chalet où les heufes avaient coulé si vite, mais pour se rendre en Touraine dans le château seigneurial, où l'on reprit le train de Paris, et où le prince convoqua tous les sportmen de sa connaissance, car il devait y avoir à Tours des courses du plus haut intérêt.

Les courses passées, Amédée ne sut que devenir. Suzanne aurait bien voulu aller encore à Saint- Preuil, chez sa grand'mère, et cette fois avec le désir^ avec la volonté de se confier à elle, de la consulter ; elle en toucha quelques mots à sou mari, mais il s'écria qu'il y périrait d'ennui, et il préféra la conduire en Auvergne. M. et Mme d'Aîmery étaient dans leur terre et les y appelaient de nouveau. Là, le prince he s'ennuya pas, au contraire. Il ne fut pas du tout question de recommencer la fameuse escapade, de s'enfuir, un matin, sans tambour ni trompette ; non, 3 l'époux de Suzanne retrouva toute sa bonne humeur auprès de son insouciant et joyeux beau-père, et surtout à partir du jour où l'on vit arriver au château la célèbre Mme de Blancheville en compagnie d'une certaine Mme de Lassy, qui n'était autre que Mme Mireil, ou, si vous aimez mieux,'Mlle Elina Saugeon.

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MADAME DE LASST.

Mme d'Âimery ne se souciait pas trop de recevoir chez elle Mme de Lassy, mais il y a des positions qui ne permettent pas de se montrer trot) sévère sur le choix de ses relations , et d'ailleurs Mme de Blancheville raffolait de Mme de Lassy, avec laquelle elle s'était liée tout récemment et qu'elle trouvait fort divertissante et fort naturelle. Pour divertissante, cela pouvait être, il ne faut pas disputer des goûts; mais pour naturelle, j'ai tout lieu de croire qu'elle Tétait beaucoup moins qu'on le supposait. Mme de Blancheville ne tarda pas à le reconnaître, car, à peine arrivée en Auvergne, Elina captiva l'attention de tous les Parisiens qu'elle y trouva, et l'illustre femme de lettres savait trèsbien que de tels résultats ne s'obtiennent pas naturellement.

Christian d'Aréna et le prince de Valberg ne furent point les derniers à se rendre ; M. d'Aimery

lui-même subit le charme. Mme de Blanchevilie et ' Mme d'Âimery commencèrent à se dire Tune i' Tautre que cette Mme de Lassy était une affreuse ' coquette. Mais celle qui ue dit rien et qui reçut les I plus rudes atteintes, et qui sentit tout à coup des j tourments qu'elle n'avait pasv prévus au milieu de i ses tristesses, ce fut notre pauvre Suzanne. |

Je suis forcé, en ce moment, à mon grand regret; , de m'occuper de celle qui fait souffrir plutôt que de , celle qui souffre ; il faut absolument que je vous explique comment Mme Mireil est devenue Mme de Lassy. Et d'abord je vous préviens que cet honnête et malheureux jeune homme qu'on appelle Gustave Mireil n'est pas mort. Nous avons vu qu'à peine marié il avait ouvert les yeux et compris la sagesse des avertissements de M. Guillaume ; mais, comme le mal était sans remède, il avait cherché à s'étourdir, ou, du moins, à écarter les prévisions funestes qui l'assaillaient de toutes parts. Les fournisseurs. d'Elina se chargèrent de les lui rappeler.

Gomme beaucoup d'hommes, Gustave ne se rendait pas bien compte de ce que coûtent certaines superfluités, et, sans les mémoires qui lui furent envoyés à lui-même, il eût été longtemps encore avant de faire à Elina des observations sur sa toilette. Elle reçut très-mal les premières qu'il lui adressa, disant qu'elle ne s*était point mariée pour vivre dans la gêne, qu'il devait subvenir aux dépenses de première nécessité, et qu'il n'avait pas le droit de se plaindre, puisqu'elle n'avait encore ni diamants, ni chevaux, ni voiture. Il lui demanda froidement si

elle avait cru épouser un millionnaire. Elle répondit qu'elle avait cru épouser un homme capable de pourvoir à leurs besoins communs. De là des querelles souvent renouvelées. Le mari ne put bientôt plus cacher à sa femme le mépris qu'elle lui inspirait, la femme prit plaisir à bien convaincre son mari qu'elle ne Tavait jamais aimé et qu'il avait été sa dupe. Gustave Mireil, à ce jour sinistre qui dissipait ses dernières illusions, fut saisi d'une telle horreur et d'un tel dégoût de l'existence qu'il fut sur le point de se tuer, et il l'aurait fait s'il avait eu encore le moindre amour pour Elina ; mais il était de ces hommes chez lesquels l'amour ne survit pas longtemps à l'estime. A dater de ce moment, son parti fut pris : il vécut auprès de sa femme comme à côté d'une étrangère.

Cependant, rien de grave dans les faits ne s'était encore passé entre eux; Elina, malgré sa profonde corruption morale, était encore aussi pure, matériellement parlant, que le jour où elle s'était donnée à lui. Mon devoir est d'ajouter qu'elle n'y avait pas grand mérite, et que, par une fatalité assez rare dans notre société moderne, les occasions de faillir lui avaient manqué. Elle les avait cherchées, pourtant, mais ses recherches n'avaient pas été couronnées de succès : elle n'avait trouvé ni chez sa mère ni chez ses bonnes amies quelqu'un qui valût la peine de lui faire commettre une faute, car si Elina dépensait sans calculer, elle calculait en revanche avant d'agir. Il convient* que je vous rapporte ici la tentative la plus sérieuse qu^elle avait daigné ris-

quer dans ce but, ce détail ne devant pas laisser de noas être utile pour la suite de notre récit.

Une après-midi^ trois mois environ après son mariage, Elina se trouyant seule avec Isidore Leblond dans le boudoir de la comtesse d'Heudicourt (1^ comtesse d'Heudicourt avait l'art de laisser seuls les gens qui y avaient un intérêt quelconque, ou même qui n'en avaient pas), Ëlina, di's-je, se trouvant seule avec le jeune financier, lui dit :

« Vous étiezi certainement Thomme que je haïssais le plus, il y a six mois ; vos mots à double entente m'exaspéraient, votre sourire ironique m'agaçait les nerfg. J'aurais voulu pour beaucoup tous faire souffrir, et je portais envie, par moments, à ces bons sauvages qui mangent leur ennemi avec voracité. Je ne désirais pas vous manger, mais il ne m'eût point déplu de vous faire cuire sur un gril à petit feu. Ce bon temps est passé. Aujourd'hui, il y a quelqu'un que je déteste mille fois plus que je ne vous hais, c'est mon mari.

—Voilà une confiance qui m'honore.

— Oh! ne raillez pas, je vous prie. Je vous préviens que je ne serai pas endurante. Je cherche un moyen de me séparer convenablement et à tout jamais de M. Mireil, et je veux que vous m'aidiez à le trouver, ce moyen.

— Vous le trouverez bien toute seule.

— C'est impossible : il faut être deux.

— En vérité I Je crois vous entendre, ma toute belle (pardonnez-moi cette façon de parler, qui m'a été transmise par mon grand-père), je crois vous

entendre, et je vous avoue que je suis singulièrement flatté de vos excellentes dispositions à mon égard. Par malheur, et bien contrairement à mon désir, je ne puis en profiter, du moins pour le quart d'heure. Je ne connais M. Mireil que pour l'avoir rencontré quelquefois chez votre mère , je ne suis point assez dépendant de M. Guillaume pour affecter des scrupules dont sa conduite même me dispense ; mais je confesse mon imbécillité, je ne me crois pas moins tenu à certains ménagements envers ces deux personnes. Je ne me mêlerai donc en rien de votre séparation, je n'en veux être ni la cause ni le prétexte. Seulement, si M. Mireil vous laisse libre, quand vous serez séparés légalement, ou du moins quand il sera bien constaté que vous ne vivez plus sous sa protection immédiate, alors nous pourrons reprendre cet aimable entretien, et je me ferai un plaisir, si cela peut vous être agréable, de payer tous ces maudits mémoires qui sont la source de tant de querelles, et que M. Mireil n'est pas toujours, m'a-t-on dit, en mesure d'acquitter.

^ Je vous écoute, monsieur, et je suis vraiment confondue de votre dépravation et de votre audace. Qu'avez- vous été vous imaginer ? Que signifie le langage que tous osez me tenir ?

—Pardon, madame, mille pardons, je me suis trompé.

— N*espérez pas m'échapper ainsi! Je veux que vous vous expliquiez.

— Madame, sur Tàme de mes ancêtres l...

; que,i|

je coD| irez-vosJ

•— Je l'exige. Pas de ridicules plaisanterie; Qu'avez-vous donc cru que je vous proposais ?

— Rien, rien qu'une association légitime entn un homme libre et une femme qui ne Test pas. contre le pouvoir illégitime d'un mari

— Je suis révoltée de votre cynisme, monsieii: -Leblond. Vous oubliez qui je suis. Sachez que,i

j'étais libre, vous seriez le dernier que sentirais à écouter. Mais' quelle opinion avez donc de vous-même? Comment vous voyez -vouj Vous êtes laid, vous êtes ridicule, vous êtesvu!^ gaire, mon bon, vous n'avez pour vous que votn argent.

— C'est quelque chose , surtout aux yeux de femmes qui ont besoin d'en dépenser.

— Taisez-vous, monsieur, taisez-vous! Je vousi: chassé déjà une fois, lorsqu'il a été question de ma riage entre nous, je vous chasse encore. Sortez' Mais, auparavant, prévenez Gabrielle : je me smi^ si mal! Je vais avoir une attaque de nerfs.

— Attendez que je sois parti .

— Oh! c'est horrible! Gabrielle! Gabrielle! vene: à mon secours, je me sens mourir. Un verre d'eau. monsieur. Donnez-moi donc un verre d'eau.... Gabrielle! Gabrielle!

— Eh ! qu'y a-t-îl, bon Dieu? s'écria l'obligeante comtesse en accourant vers son vous? J'ai cru que le feu était ici.

— Monsieur m'a manqué d'une manière indigne, reprit Mme Mireil d'une voix étranglée. Je le hais, je le hais à la mort! »

Là-dessus, elle perdit connaissance, et Isidore Leblond prit congé de la comtesse avec beaucoup de sang-froid et comme sïl ne s'était rien passé d'extraordinaire.

Un mois au plus après cette scène, Gustave Mireil trouvait par hasard, sur une table, une lettre d'à* mour des plus significatives, lettre adressée à sa femme et écrite par le meilleur ami qu'il crût avoir, par un de ces amis qui sont au-dessus du soupçon, et sur lesquels on compte encore lorsque tout vous manque. Elina s'entendait à merveille à rendre aussi douloureux que possible les coups qu'elle portait. Elle avait compris que son infidélité seule serait presque indifférente à son mari, elle avait voulu y joindre le ragoût d'une trahison, et elle s'était donné la peine de faire tourner la tête à un honnête garçon qui n'aurait jamais pensé à elle, 3i elle ne l'eût point attaqué.

Gustave réfléchit deux jours au parti qu'il devait 3rendre. Quant à se battre avec celui qui l'avait iéshonoré, suivant le monde, il n'y songea même 3as ; il savait que cet ami n'était capable ni de malier une épée ni de tirer un coup de pistolet. Il se contenta, la première fois qu'il le revit, de lui mètre la lettre sous les yeux el de lui montrer la porte lu doigt. Il fut forcé d'être un peu moins bref avec la femme, et voici ce qu'il lui dit un soir qu'elle lui lemandait de la conduire à un bal où ils étaient inités:

« Madame, il n'y a de comparable à l'aveugle imour que j'ai eu pour vous que le souverain

mépris que tous m'inspirez. La vie que je mène m'est insupportable, il me répugne d'avoir encore quelque chose de commun «vec vous. Je pourrais m'adresser aux tribunaux et obtenir une séparation ; j'ai en main une lettre qui prouve suffisamment ce que vous êtes....

— Une lettre? interrompit Elina avec calme, vous m'étonnez, car je n'écris jamais. Croyez-vous que je n'aie pas vu le Demi-Monde?

— Ce n'est pas une lettre de vous, c'est une lettre de votre complice, et la voici.

— Ah ! c'est cela ? Mais cette lettre ne prouve rien, les termes brûlants qu'elle renferme peuvent s'appliquer à l'amour le plus pur et le plus éthéré. Nous avons des avocats si habiles ! Vous me croyez bien simple. Est-ce que j'aurais laissé traîner cette lettre, si elle avait pu servir d'arme contre moi ?

— - Vous l'avez donc laissée traîner exprès ?

— Peut-être bien.

— Vous désirez donc aussi vivement que moi que nous en venions à une séparation?

— Je le désire de tout mon cœur.

-^ Eh bien ! je vais sur-le-champ réunir les objets qui m'appartiennent....

— Un moment, s'il vous plaît. Je désire aussi une pension. Les tribunaux ne manqueraient pas de m'en accorder une : ils sont très-galants, les tribunaux ! Il faut bien d'ailleurs que je vive en attendant que je me sois fait une position indépendante sous tous les rapports, comme ma mère, par exemple. Que comptez- vous me donner?

— Fixez le chiffre vous-même.

— Eh bien L trois mille francs. C'est un peu plus de la moitié de vos appointements, mais une femme a plus de besoins qu'un homme.

— Trois mille francs, soit! Mais j'ai, de mon côté y une condition à vous poser, une condition absolue..

— Posez.

— C'est que vous ne porterez plus mon nom.

— Très-volontiers. J*en prendrai un plus joli ; je m'appellerai madame de Lassy, qui est le nom de ma grand'mère.

— Adieu !

— Adieu. »

La rupture se fit sans plus d'éclat. Gustave Mireil loua un petit appartement dans une maison voisine de l'hôtel de M. Guillaume, et Elina demeura encore quelques jours dans le domicile conjugal. Curieuse de savoir ce qu'on penserait chez sa mère de ce nouvel arrangement, elle pria la comtesse d'Heudicourt d'aller sonder le terrain ; mais celleci la rassurant aussitôt :

« Votre mère sait tout, lui dit-elle, et elle serait déjà venue vous embrasser si elle n'avait encore sa migraine. Elle conçoit très-bien que vous n'ayez pu vous accoutumer à M. Mireil : il est si difficile de s'entendre entre mari et femme! Elle vous approuve fort, du reste, d'avoir évité le scandale, et elle espère, ma belle, que vous continuerez à lui donner toute espèce de satisfaction.

— Et le grand-vizir?

— Le grand-vizir a été silencieux et impénélrable comme toujours. Il n'est pas trop fâché, je crois, que révénement lui ait donné raison. Vous m'avez dit vous-même qu'il avait plus que désapprouvé votre marie^e. Naturellement Mme Saugeon ne peut plus recevoir M. Mireil; vous verrez donc M. Guillaume chez votre mère, comme si rien n'était. De ce côté, tout est pour le mieux. Mais puis-je vous demander quels sont vos projets?

— Je vous avoue naïvement, ma chère Gabrielle, que je n'en ai pas.

— Ce n'est guère probable. De la réserve avec moi qui suis votre amie de cœur! S'il m'est permis de hasarder un conseil, ma belle petite, je vous recommanderai d'être prudente. Vous voilà dans une position très-intéressante et très-agréable, mais qui ne laisse pas d'offrir certains dangers. Il faut user de votre liberté, n'en point abuser : c'est à ce prix que vous conserverez vos amis. Moi-même, malgré l'affection passionnée que j'ai pour vous, je serais forcée de ne plus vous voir, si vous sortiez de certaines limites qui sont arbitraires sans doute et qu'on doit cependant respecter. Par exemple, vous auriez tort de vivre maritalement avec un autre homme. Ayez de bons amis, ayez même un protecteur utile, un assidu, un inséparable , si vous voulez; mais ne lui laissez jamais prendre l'attitude et les défauts d'un mari. Ces liaisons qui bravent tout sont indécentes, et le monde est en droit de les condamner.

— Votre morale est admirable, ma chère com-

tesse, mais je ne dépends pas tout à fait de moi. Je f^ai comme je pourrrai.

— Assurément. Vous ne pensez plus à Isidore Leblond?

--- A Isidore Leblond? Je n*ai jamais pensé à lui, je vous jure» Il a toujours eu un faible pour moi, je le sais, mais il m'est odieux; je ne saurais le voir, même en photographie.

— Il me demandait Tautre jour encore de vos nouvelles. Lorsqu'il apprendra votre séparation....

— Vous ne lui avez rien dit?

— Non.

— Quand le verrez-vous ?

— Ce soir, peut-être.

— Ce soir? Touchez-lui donc un mot de mes malheurs.

— Va-t-il être heureux, ce cher Isidore !

— Vous croyez?

— J'en suis certaine. Ce serait, du reste, une liaison fort convenable. Il est garçon, très-riche, très-généreux. J'ai toujours dit que vous le haïssiez trop pour ne pas l'aimer un jour.

— Vous êtes folle, ma chère. C'est votre imagination seule qui arrange tout cela. Je vous répète que je préférerais n'importe qui à cet horrible Isidore. C'est égal, parlez-lui toujours. »

Mme Mireil, que nous n'appellerons plus désormais que Mme de Lassy, ne tarda point à aller s'installer dans un très-coquet appartement de la rue Larochefoucauld. Isidore Leblond, qui était venu lui faire une courte visite de politesse , eut

robligeance de lui donner Tadresse de ses fournisseurs, et elle s*en servit de préférence aux siens, dont elle n'était point contente. Elle se procura de la même façon une voitufe et des chevaux.

MmeSaugeon fut enchantée de la nouvelle installation de sa fille; elle trouva tout du meilleur goût, et ne songea point à lui demander comment elle pourrait suffire à de telles dépenses avec la rente de trois mille francs que lui servait son mari.

Isidore ne ressentait point pour Elina une passion bien vive. Il la trouvait fort agréable sans doute, fort désirable, et il n'avait pas laissé d'être flatté des avances qu'elle lui avait faites, si bizarre qu'en eût été la forme; mais elle ne lui inspirait aucun de ces mouvements tendres, aucun de ces élans puissants qu'il avait connus pour la première fois en aimant Suzanne d'Aimery. II ne voyait dans la liaison qu'il venait de contracter qu'une satisfaction donnée à son amour- propre, que le plaisir d'humilier, en la possédant, une orgueilleuse qui lui avait prodigué ^ en un autre temps , ses grands airs et ses sarcasmes. Il se disait que c'était un supplément de luxe qu'il s'accordait, dont il se lasserait comme du reste, et qui lui coûtait trop cher, d'ailleurs, pour être prolongé indéfiniment.

Il n'était pas fâché non plus des ménagements inutiles que Mme de Lassy voulait garder envers le monde. Cette liaison publique, sans être aftichée, avait l'attrait de la nouveauté pour un homme qui n'avait jamais été forcé de mettre une ombre de mystère dans ses bonnes fortunes. Il lui semblait

original d'assister comme convive à des dîners qu'il aurait pu présider comme maître; il lui paraissait plaisant de se retirer le soir avec le commun des martyrs et de revenir seul un quart d'heure après. Cela ne l'empêchait pas, bien entendu, de se promener au bois en tête à tète avec Eiina, d'aller au spectacle avec elle, de la rencontrer régulièrement dans toutes les fêtes qu'elle honorait de sa présence. Ce mélange de gêne et de licence n'était pas sans charme, il faut l'avouer, et je conçois qu'Isidore qui gagnait de l'argent autant qu'il voulait, étant intéressé dans toutes les belles entreprises du moment, je conçois, dis-je, qu'Isidore en fut moins vite las qu'il ne l'avait prévu.

Malheureusement, ce qui n'était d'abord qu'une distraction volontaire devint peu à peu, pour lui, une impérieuse habitude. Il ne croyait pas qu'il fût possible de s'attacher sérieusement à Elina ; il n'avait jamais été dominé par aucune passion de ce genre, et il se livrait au caprice du moment avec d'autant plus de sécurité qu'il était certain que son cœur restait libre. Mais il y a d'autres liens que ceux du cœur. Elina, qui n'avait encore été dirigée dans ses entraînements que par l'orgueil et l'ambition, et qui n'avait attaqué Isidore à plusieurs reprises qu'en raison de la résistance qu'il lui avait toujours opposée, résistance qu'elle trouvait injurieuse pour elle, Elina ne tarda point à s'apercevoir qu'elle prenait chaque jour sur lui un empire qu'il ne s'avouait pas à lui-même et qu'elle ne s'était pas flattée d'obtenir si vite. Elle était femme à en pro-

Qter, et elle en profita. Ses fantaisies mirent à de rudes épreuves la générosité naturelle d'Isidore. Mais, comme à un goût efTréné pour la dépense se joignait en elle un fond d'avarice, tout l'argent livré ne fut pas perdu, elle en sut distraire une partie pour les besoins de l'avenir, et, pour me servir d'une expression aussi juste que vulgaire, elle commença de bonne heure à faire sa pelote. Un tiers d'agent de change de sa connaissance lui donna à ce sujet quelques conseils utiles. Elle lui demanda le secret, car elle ne lit part de ce détail à personne, pas même à sa chère Gabrielle, pas même à sa mère, qui avait dans le caractère plus d'élévation ou moins de pru* dence, comme vous voudrez, et qui s'était toujours reposée sur M. Guillaume du soin de lui amasser quelque chose pour ses vieux jours.

Cependant on aurait tort de supposer que Mme de Leissy, tout en exploitant habilement la situation, se crût obligée, en revanche, de se mettre en frais d'amabilité pour Isidore. Au contraire, elle continua de le traiter comme par le passé, ne négligeant jamais l'occasion de lui faire sentir qu'elle avait bien voulu descendre jusqu'à lui et qu'il lui en devait une reconnaissance éternelle, et, comme il accueillait maintenant ces prétentions paf de moins ironiques sourires, elle finit par se persuader à elle-même qu'elle était dans le vrai en parlant ainsi.

Elle ne se gêna donc plus du tout avec celui que je puis me permetlre,je crois, d'appeler son amant; elle s'abandonna à tous les caprices de son humeur

fantasque, lui chercha querelle à propos de rien, et se permit quelquefois de lui faire défendre, pendant huit jours^ une porte qu'il aurait eu le droit de se faire ouvrir à toute heure. La passion d'Isyiore s'accommodait assez de ces orages factices. Il y a des amours qui s'accroissent plutôt en raison des défauts que des qualités de l'objet aimé, et M. Leblond et Mme de Lassy restaient au fond très-bons amis, malgré leurs fréquentes disputes.

Ils venaient de faire ensemble un petit voyage d'agrément pendant lequel Isidore avait pris le nom et les attributions du mari, lorsque Mme Saugeon leur écrivit qu'elle les attendait tous deux en son château d'A..., où M. Guillaume devait se rendre, et où se faisaient, sous la direction de César Briquet, de splendides préparatifs. Ils s'y rendirent, chacun de son côté. Isidore ne se retrouva pas sans plaisir en présence de l'ex-carrossier ; mais Elina n'était pas depuis huit jours au château qu'elle s'ennuyait à périr, et déclarait qu'il lui était impossible de vivre sous le même toit çfue M. Guillaume, qui, en effet, ne faisait aucune attention à elle et qui n'avait pas l'air de se douter qu'elle existât. Elle abrégea donc beaucoup le séjour qu'elle comptait faire auprès de sa mère, et, pour mieux braver celui qu'elle appelait de plus belle le grand-vizir, elle partit du château le même jour qu'Isidore, dans la même voiture et sous sa protection officielle.

De retour à Paris (Isidore lui avait acheté une fort jolie maison, située dans la partie la moins fréquentée du bois de Boulogne), Elina, en l'absence

de la comtesse d'Heudicourt, partie pour je ne sais quelles eaux, éprouva le besoin de se distraire, et fit quelques visites à ses plus proches voisins. Ce fat là, chez une artiste peintre fort en vogue, qu'elle rencontra* pour la première fois Mme de Blanche- YÎUe.

J*ai déjà dit que la célèbre femme de lettres, dont l'imagination était très-vive et qui s'engouait facilement des gens, s'était sentie tout de suite attirée vers Mme de Lassy. Ces deux dames parlèrent naturellement de leurs connaissances communes, et Mme de Blancheville ayant dit qu'elle devait aller passer deux mois en Auvergne, chez Mme d'Aimery, Klina lui dit qu'elle connaissait beaucoup M. et Mme d'Aimery, qu'ils avaient fait un long séjour au château de sa mère il y avait à peine deux ans.

« Mais alors, s'écria la muse parisienne, vous seriez bien aimable, ma chère enfant, de na'accompagner en Auvergne. Ils seraient charmés de vous rendre l'hospitalité qu'ils ont reçue de votre mère.

— Vous croyez î répondit Elina. Je serais moimême charmée de les voir. M. d'Aimery est un homme d'esprit, qui n'a pas de préjugés. Reste à savoir si ma visite leur serait aussi agréable qu'elle me le serait, à moi. Je voudrais être sûre de leur faire plaisir.

— N'est-ce* que cela ? Je vais écrire à Mme d'Aimery. Ce n'est qu'une pure formalité.

— Mais c'est qu'en vérité, madame....

— C'est convenu, nous irons en Auvergne. Je vous adorcj ma belle, et je vous enlève. »

Mme d'Aimery répondit par un billet assez froid à la lettre très-chaude que lui écrivit Mme de Blancheville. Elle la laissait libre d'amener qui elle voulait; présentée par elle, son amie ne pouvait qu'être bien reçue. Il lï'en fallait pas davantage. Mme de Lassy fit ses préparatifs de départ, et annonça k Isidore ses nouveaux projets.

Celui-ci, fort surpris, essaya de l'en détourner, en lui faisant comprendre qu'il se trouverait bien seul, et qu'il ne saurait que devenir en son absence. Elle éclata de rire, et lui dit qu'elle ne s'en inquiétait guère. Il se fâcha, parla de rupture ; elle le toisa d'un regard dédaigneux. Il ne se laissa point troubler, et, la colère l'emportant, il lui dit un peu brutalement qu'elle lui coûtait assez cher pour qu'il pût jouir au moins de sa compagnie. Bref, il lui défendit de partir. Le surlendemain, elle était partie.

Mme de Lassy ne put se défendre pourtant, en arrivant en Auvergne, de certaines impressions pénibles qui l'y attendaient et qu'elle avait prévues. Elle se retrouvait tout à coup, en effet, en présence de gens qui avaient eu sur sa destinée une influence décisive ; elle se retrouvait en présence de l'homme qu'elle s'était flattée un moment d'avoir captivé, et qui avait été sur le point de lui donner son nom, de rélever à la position la plus haute et la plus brillante* Et celle qu'il lui avait préférée était là dans tout l'orgueil, dans tout l'éclat de sa fortune, et je pourrais ajouter de sa beauté; mais je me borne à vous communiquer les réflexions d'Ëlina, qui était

persuadée qu'en fait de beauté elle n'avait rien à envier à personne.

Il est difficile de croire que ce fût de gaîté de cœur et sans aucune arrière-pensée que Mme de Lassy était venue s'exposer à l'humiliation de tels souvenirs, et on peut supposer qu'elle avait peut-être le vague désir de prendre une revanche. Quoiqu'il en fût, sa conduite eut quelque chose- d'indécis dans les premiers jours. Soit que son plan ne fût pas encore bien arrêté, soit qu'elle voulût d'abord essayer son empire sur Tun et sur l'autre, elle eut l'air de s'occuper de tous, excepté d'un seul, qui n'était pas le moins empressé. Puis, brusquement et sans aucune raison apparente qui pût justifier ce changement de front, elle ne s'occupa plus que du dédaigné, elle n'eut plus de regards, de paroles, de sourires que pour le bel Amédée de Valberg.

Il était temps qu elle se prononçât. Mme de Blancheville, qui n'entendait point la plaisanterie en matière de sentiment, avait dit tout bas à Mme d' Aimery qu'elle se chargeait de faire comprendre à cette sirène qu'on attendait d'autres visites et qu'on la verrait s'éloigner avec plaisir.

Mme Athénaïs de Blancheville était une femme grande et forte au physique comme au moral, avec de beaux bras, de magnifiques épaules et de grands yeux égarés qui lançaient des flammes. Elle avait eu plusieurs aventures qui avaient fait du bruit en Europe. Une fois elle s'était empoisonnée, mais on l'avait secourue à temps; une autre fois elle avait frappé un infidèle de deux coups de poignard^ mais

il n'en était pas mort non plus. Elle avait accueilli en dernier lieu les hommages de M.. d'Aimery, et, le sachant siyet au changement, elle le surveillait avec un soin jaloux qui flattait Tamour-propre de ce don Juan en cheveux gris. Quand elle vit que la coquetterie d'Elina se reportait toute sur le gendre, elle se calma et dit à Mme d'Aimery qu'elles s'étaient trompées, et que Mme Mireil, car on connaissait maintenant son vrai nom*, était décidément une personne délicieuse et tout à fait inoffensive.

Mme d'Aimery qui s'était aperçue à la mauvaise humeur de Christian d'Aréna qu'il avait été blessé dans son amour-propre (le jeune sculpteur ou plutôt le noble artiste manifestait depuis quelque temps des velléités d'affranchissement), Mme d'Aimery elle-même résolut de laisser aller les choses, se promettant toutefois de ne point inviter Mme de Lassy à la prochaine saison. Elina eut donc le champ libre à partir de ce moment; elle annonça que rien ne la rappelait à Paris avant l'automne» et parmi la brillante société réunie dans la terre de M. d'Aimery, il n'y eut que la princesse de Valberg qui songea à en tirer pour l'avenir un augure funeste.

LE MARI DOIT-IL FIDÉLITÉ A SA FfiMME?

Le domaine où M. et Mme d'Aimery venaient chaque année passer l'automne, n'avait rien en luimême qui rapp.elât le fier baron du moyen âge dont M. d'Aimery se vantait de descendre en ligne maternelle. C'était une habitation toute moderne, très* confortable qui avait été bâtie par le propriétaire actuel et qui ressemblait beaucoup à nos belles mai* sons du bois de Boulogne.

Située sur la montagne, à mi côte, elle vcyait passer à ses pieds le flot d'un torrent, et s'étendre devant elle les riches plaines de la Limagne d'Auvergne, tandis que, derrière elle, et au point le plus élevé, se dressait sur le ciel la ruine pittoresque du manoir primitif.

Le parc montait par des allées sinueuses jusqu'à cette ruine soigneusement entretenue, que M. d'Aimery ne manquait jamais de faire admirer à ses hôtes, grands seigneurs ou artistes. Ge parc n'était,

du reste, qu'un fort agréable jardin anglais. Il était borné d'un côté par une sombre forêt de pins, de l'autre par de belles et riantes prairies. Le seul défaut qu'on pût y trouver, c'est qu'on était plutôt attiré par le charme des sites environnants que retenu par l'attrait du parc lui-même, et que, lorsqu'on s'y promenait, on éprouvait comnie un vague besoin d'en sortir.

La vie qu'on menait au manoir (c'était le nom qu'on donnait dans le pays à l'ancien château et qu'on avait étendu à la nouvelle demeure) unissait au luxe et à l'élégance de la vie parisienne tous les agréments qu'offre la campagne. La société étant nombreuse et ne se réunissant guère avant une heure de l'après-midi pour le second déjeuner, chacun était à peu près libre et pouvait disposer de sa matinée comme il l'entendait. Le second déjeuner fait, on se dispersait encore, ou oç se groupait selon les affinités et les goûts, et les uns restaient à lire ou à jouer, pendant que les autres partaient pour quelque excursion dans la montagne. On n'avait même pas besoin de paraître à table, on pouvait se faire servir dans sa chambre, sans que personne le trouvât mauvais. Il n'y avait de réunion vraiment obligatoire qu'à sept heures, pour le dîner. Alors les dames paraissaient dans toute leur gloire, habillées à la dernière mode, aussi décolletées que possible, qu'elles fussent jeunes ou vieilles, et se dédommageant, par l'ampleur de leurs jupes, de la parcimonie de leur corsage. Le soir, on dansait ou on faisait de la musique,

LES GOUDKES FRANCHES. 141

et la fête se prolongeait fort avant dans la nuit. Quelquefois le premier regard de l'aurore venait surprendre les danseurs au milieu d'un cotillon, à moins, bien entendu, qu'on n'eût fait dans la journée quelque excursion fatigante» auquel cas tout le monde se couchait de bonne heure , à la grande consternation des jeunes dames qui trouvaient généralement que la nuit est faite pour danser, même à la campagne.

Seule, la tille de Mme d'Aimery n'était point dans une disposition de cœur qui lui permit de partager celte ardeur pour le plaisin Elle semblait distraite, préoccupée, soucieuse. Elle ne voyait presque pas son mari pendant la journée, ou elle le voyait prodiguer librement devant elle à Mme de Lassy ses attentions et ses hommages. Le prince sortait à cheval dès le matin. Mme de Lassy, qui était une intrépide, partait seule de son côté. Ils se rencontraient, faisaient route ensemble, revenaient ensemble, ou, si Je hasard les avait moins favorisés, ils ne rentraient toujours au manoir qu'à très-peu d'intervalle l'un de l'autre. Quant aux parties qu'on arrangeait après le second déjeuner, Suzanne, qui éprouvait pour Elina une répulsion instinctive, avait fait d'abord en sorte de n'être jamais de celles dont était Mme de Lassy ; puis, lorsque, pour des motifs particuliers, elle eût été bien aise d'avoir les yeux sur elle, celle-ci y mit de la malice et eut soin de feindre une indisposition toutes les fois qu'elles devaient se trouver ensemble.

Au dîner, le prince se mettait à côté d'Elina. Il ne-

pouvait décemment se placer auprès de sa femme. . Le soir, il ne causait, il ne valsait qu'avec Elina. Il aurait pu sans doute causer ou valser avec d'autres, mais il ne pouvait encore le faire décemment avec Suzanne. Il y a des lois que l'usage impose et dont on ne saurait s'écarter. Du reste, depuis quelques jours, Amédée valsait moins et se retirait de bocne heure, soit qu'il fût fatigué^ soit pour tout autre motif qu'il est inutile d'approfondir. Mme de Lassy, qui semblait se régler sur lui en toute chose, ne demeurait jamais bien longtemps après qu'il avait disparu ; elle rentrait dans son appartement, où sa femme de chambre avait ordre de ne pas l'attendre.

Le prince et la princesse occupaient deux chambres séparées par une espèce de salon commun qui leur permettait de passer l'un chez l'autre sans sortir de chez eux. On arrivait à ces chambres par un long et vaste corridor qui régnait au milieu du premier étage et qui conduisait à tous les appartements du château. Le soir, en se retirant, Amédée avait encore l'attention d'offrir son bras à Suzanne, et, après l'avoir escortée jusqu'à la porte de leur salon commun, il la saluait cérémonieusement et rentrait chez lui par une autre porte qui donnait aussi sur le corridor.

Il avait été convenu entre eux que, lorsqu'ils voudraient être libres, ils fermeraient au verrou la porte qui avait accès, de chaque chambre, dans le salon. Jamais Suzanne n'avait tiré le verrou de la sienne, et plus d'une fois, depuis leur séjour au manoir, ic prince en avait profité, car ses galanteries pour

Mme de Lassy ne lui avaient encore rien ôté de sa tendresse pour sa femme. Il y avait pourtant cinq ou six jours qu'il n'était venu, et, ce soir-là, Suzanne, en le quittant, lui avait serré la main un peu plus fort que d'habitude, comme pour le lui rappeler.

Elle n'avait encore rien osé lui dire jusque-là des

craintes qui l'assaillaient, non pas qu'elle crût

■ qu*elle avait déjà une rivale : dans sa candeur, elle

ne pouvait supposer un partage qui l'eût révoltée ;*

I mais elle redoutait l'avenir, elle tremblait .que le

goût passager du prince ne se convertit en passion

; sérieuse, en liaison intime et réglée. Elle ne savait

point, l'innocente, qu'il y a certains amours qui

commencent par où d'autres finissent.

Puis le mépris que lui inspirait Mme de Lassy ne contribuait pas peu à entretenir en elle une vague sécurité. Il lui semblait impossible qu'on l'eût si vite sacrifiée à une pareille femme. Cependant elle I souffrait de l'abandon apparent de son mari ; elle était froissée , humiliée de ce qu'on pouvait interpréter comme de Tinconstance, et elle était décidée à s'en expliquer enfin avec lui. Il lui en coûtait sans doute d'aborder un tel sujet, mais elle était à bout de patience.

Elle quitta sa toilette à la hâte, passa un peignoir, renvoya ses femmes et attendit. Elle était sûre que le prince viendrait. Une heure s'écoula , il ne vint pas. Une inquiétude affreuse lui étreignit le cœur. Quelque répugnance qu'elle eût à se rendre ainsi à cette heure auprès de son mari (l'amour légitime a lui-même quelquefois de ces pudeurs exquises),

elle la surmonta, traversa le salon et posa la main sur le bouton de la porte. Elle ne put l'ouvrir, le verrou était tiré. La pauvre petite femme frissonna de tout le corps, ramena convulsivement les plisd( son peignoir sur sa poitrine et frappa un faibli coup : point de réponse. Elle frappa de nouveau même silence : Amédée n'était pas chez lui.

Éperdue à cette pensée, qui ne s'était point d'à bord offerte à elle, entrevoyant clairement, pourli première fois, une infidélité flagrante pour toutl monde, Suzanne s*élance du salon dans le corrido qui n'est plus éclairé que par les blancs rayons di la lune, et va droit à l'autre porte de M. de Val berg. Cette porte cède dès qu'elle la touche : elli n'était qu'entre-baillée. La jeune femme, avec un sorte de joie sauvage, se précipite d'un bond dam la chambre ; elle va donc avoir le cœur net de ce horrible soupçon, La chambre est vide ! Toute choses ont été préparées pour la 'nuit, mais l pirince ne s'est pas couché, son domestique s'est re tiré en laissant sur la table une lampe allumée.

Suzanne demeure immobile, elle réfléchit ui moment à ce qu'elle doit faire , puis elle se lais» tomber sur un fauteuil : son parti est pris, elle at tendra le retour du prince.

Mais, tout à coup, avec cette mobilité d'une grand passion qui fermente, d'une des plus violentes pas sions de l'âme humaine, la jalousie, elle chang d'idée, ejle ne veut pas qu'il reste la moindre plac pour le "doute dans la certitude qu'elle cherchÉ L'appartement de Mme de Lassy est au bout du cor

ridor : Amédée ne peut être que là, près de cette femme. Eh bien l elle ira épier, elle ira attendre, elle ira voir, écouter et toucher du doigt son malheur. Et elle va, en effet, furlive comme ces rayons qui glissent à travers les vitres, pâle et mystérieuse comme eux, elle traverse tout d'un trait le long corridor, et ne s'arrête qu'en face de la porte qui doit lui révéler la vérité terrible.

Là, elle se réfugie dans un petit coin sombre, et, retenant son haleine, elle interroge de l'œil comme de l'oreille Tombre et le silence. Mais l'ombre et le silence ne lui apprennent rien ; les heures s'écoulent lentement Tune après Tautre, ces heures qu'elle entend sonner à l'église voisine, qui mesurent à tout le monde l'oubli et le sommeil, et qui lui mesurent à elle l'ançoisse et la douleur 1 Ce qu'.elle souffre, je n'essayerai pas de le dire. Vous le savez, ô vous qui avez aimé, qui avez douté, qui avez souffert! Par bonheur, la nuit est tiède; la pauvre jeu ne femme n'a point encore senti l'atteinte du froid, malgré la légèreté du vêtement qui la couvre. Mais voici qu'un vent plus frais pénètre jusqu'à elle par une croisée entr'ouverte; c'est le matin, c'est le joyeux matin qui s'éveille, et cette bande de pourpre que vous apercevez là-bas à l'horizon, c'est l'aurore ! 0 messagère du jour, ne vous hâtez pas, n'éclaircissez pas vos lueurs douteuses, ne révélez pas la trahison que la nuit devrait garder éternellement dans son seinl

Mais le jour lui-même succède à l'aurore, et aux rouges lueurs les premiers rayons dorés. Les oiseaux chantent dans les arbres, la nature sourit!...

409 iû

Qu'importe! Il n'y a pour nous, au milieu de la joie universelle, qu'une douleur qui veille, indiiférente aç chant des oiseaux et au sourire de la nature.

Enfin un bruit de pas se fait entendre. Suzanne, qui, de lassitude, s'était laissée tomber sur ses genoux, se dresse, regarde. La porte s'ouvre avec précaution, un homme paraît.... C'est lui, c'est Amédée ! Le doute affreux n'est plus possible. Elle veut s'élancer, mais ses forces la trahissent; elle veut crier, mais aucun son ne s'échappe de son gosier. Il passe, lui ; il ne la voit pas, tant il a hâte de s'éloigner, et il regarde devant lui avec inquiétude, tandis que c'est derrière qu'il devrait regarder î

« Amédée ! » s'écrie-t-elle enfin en faisant on effort suprême.

Il tressaille,- se retourne.

«Vous id, Suzanne! Que signifie...? » lui de-^ mande-t-il avec trouble et à voix basse.

Mais, au lieu de répondre, elle incline la tète^ s'affaisse sur elle-même ; il n'a que le temps de la recevoir dans ses bras.

« Suzanne! chère Suzanne!... reprend-il effrayé. De grâce.... un peu de courage ! Venez. »

Il s'adresse à une oreille qui ne Fentend plus, il ne tient dans ses bras qu'un corps privé de connaissance. Il s'en aperçoit, frémit, l'enlève comme une plume et l'emporte en courant vers la chambre*

« Ma chère enfant ! ma bonne Suzanne ! répon^ dez-moi, parlez-moi; ce silence me glace! Que vous est-il arrivé! Pourquoi étiez-vous là, chère amie? Ah ! vous rouvrez les yeux, vous me souriez

ES COUDÉES FRANCHEJ^. Ik1

Laissez-moi recouvrir vos bras et vos épaules. Vous êtes dans votre chambre, dans votre lit, ma Suzanne, et je suis auprès de vous, moi, votre mari, votre Amédée, qui vous aime. Cela vous fait pleurer, à présent î De grâce, calmez-vous, et racontezmoi comment vous vous trouviez seule, à peine vêtue, et à quatre heures du matin, au bout de ce corridor. »

Et en disant tout cela, il l'embrasse tendrement et la caresse comme un enfant chéri.

« Tu m'aimes encore? lui demande-t-elle d'une voix faible et en éclatant en sanglots.

— Si je t'aime, mon petit ange? Tu le sais bien. Mais je t'aime mille fois davantage quand tu ne pleures pas. Voyons.... laissez -moi essuyer vos larmes, et dites-moi ce qui s'est passé.

— Je vous attendais cette nuit, Amédée.

— Quelle raison aviez-vous pour m'attendre?

— Je ne sais. Je croyais que vous seriez venu.

— J'étais brisé de fatigue, et j'avais besoin de dormir.

^ —Ah!

— Pourquoi me repoussez-vous ainsi?

— J'ai été frapper à votre porte.

— Je n'ai rien entendu. J'avais môme tiré le verrou....

— Oui; mais j'ai pénétré chez vous par l'autre entrée.

— Que veut dire cela? pour quel motif?... C'est de l'espionnage, Suzanne, et, si vous n'étiez souffrante, j'aurais droit de vous faire des reproches.

— Pardonne-moi ; je suis jalouse.

— Et de qui, s'il vous platt?

— De celte femme.... de Mme de Lassy.

— Cela n'a pas le sens commun, ina chère.

— Mais, tout à l'heure, c'est de chez elle que vous sortiez I

— Moi?

— Je vous ai attendu pendant toute la nuit, je vous ai vu.

— Vous vous trompez. Je venais.... de chez votre père. Des affaires graves qui me tombent sur les bras, une faillite qui me fera perdre quatre ou cinq cent mille francs. Votre père vous dira lui-même que nous avons passé presque toute la nuii à causer de cela.

— Je ne vous crois pas. Il serait étrange qu'on eût la prétention de me faire douter de mes yeux!

— Il est inutile que nous prolongions cette discussion qui vous fatigue. Vous êtes brûlante maintenant, vous avez la fièvre. Je vais sonner vos femmes, et quand vous serez plus calme, vous comprendrez vous-même Tinconvenance de vos procédés à mon égard.

— Amédée ! ne sonnez pas encore ; il faut que je vous parle.

— J'ai sonné.

— Je vous avoue qu'il n'y a que ma douleur qui puisse égaler l'étonnement que j'éprouve. Je ne me rends plus compte de ce que je dis ni de ce que j'entends. C'est donc moi qui suis coupable? Expliquez-moi cela, je vous en prie.

— Prenez garde, on vient,

— Vous partez, vous me quittez dans l'état où je suis?

— Voici vos femmes. Je reviendrai. Vous avez besoin de repos.

— Par pitié....

— A bientôt. »

Dès qu'il est sorti de la chambre , Suzanne s'efforce de rassembler ses idées, de se rappeler ce qui s'est passée d'envisager la situation nouvelle qui lui i est faite; mais sa tête est lourde, ses yeux appesantis se ferment malgré elle. Les deux femmes qui viennent d'entrer, et à qui le prince a dit quelques : mots en sortant, s'empressent autour d'elle, l'arrangent plus commodément dans son lit et tirent doucement les rideaux. Au bout de quelques minutes, épuisée par sa longue insomnie , par ses cruelles angoisses, et succombant au coup qui vient de lui être porté et dont elle n'a pas encore la pleine conscience, elle s'endort d'un sommeil profond. Ainsi la faiblesse du corps donne parfois un peu de trêve aux maux de l'âme.

Quand elle s'éveilla, le soleil était au plus haut de son cours ; il brillait radieux sur un azur sans tache, et, en dépit des jalousies et des rideaux baissés, pénétrait comme par éclairs dans l'obbcurité de la chambre. Suzanne se dressa sur son séant , fixa les yeux devant elle , se leva , appela ses femmes, qui lui apprirent que le prince était venu jusqu'à trois fois savoir de ses nouvelles. Mais elle ne leur répondit pas et leur commanda

de rhabiller et de point lui parler dafranta^e. Elle semblait devenue indifférente à tout ce qui n'était pas sa douleur.

Puis tout à coup, ayant entendu du côté de la cour comme un piétinement de chevaux, une idée nouvelle lui traversa l'esprit. Elle courut, à peine vêtue, vers une fenêtre, l'ouvrit, et que vit-elle, hélas? Mme de Lassy, qui montait à cîieval, soutenue parle prince lui-même!

Alors Suzanne passa la main sur son front, se pencha pour mieux regarder, et s'étant bien con- ^'aincue de ce qu'elle voyait, et ayant même reço d'Ëlina un salut ironique, elle se demanda si tout le reste, du moins, n'était pas un rêve.

On acheva de l'habiller. Elle n'avait encore aucun projet arrêté; mais elle éprouvait le besoin de sortir de chez elle, d'aller réclamer l'assistance de quelqu'un.

Elle se rendit d'instinct auprès de sa mère, se jeta dans ses bras en pleurant, et lui fît part de la triste certitude qu'elle avait acquise.

Mme d'Aîmery parut plus embarrassée que touchée de cette confidence, et lui conseilla d'abord de se calmer, d'envisager les choses plus froidement. Suzanne avait eu tort, selon elle, de surveiller sou mari d'aussi près : il avait pu en être réellement offensé; mais, puisqu'il l'aimait toujours, elle devait se rassurer, il n'y avait dans tout cela aucun danger sérieux.

La jeune femme sentit à ces paroles un froid de glace lui envahir le cœur, et voyant trop claire-

ment ce qu'elle n'avait qu'entrevu jusqu'alors, c'est-à7dire que sa mère avait des principes et des idées tout différents de ceux qu'on lui avait donnés à elle-même, elle éprouva de sourds mouvements d'indignation et de colère, et le respect filial arrêta seul les mots amers qui montaient trop vite à ses lèvres.

£Ue allait pourtant demander qu'on expulsât du château Mme de Lassy, lorsqu'on frappa un léger coup à la porte, et Christian d'Aréna parut, une lettre ouverte à la main. Il entrait ainsi à toute heure chez Kme d'Aimery sans se faire annoncer, et se gênait beaucoup moins avec elle cette année-là que les années précédentes.

< Est-ce que je vous dérange? dit-il en faisant un pas en arrière comme pour se retirer.

— Nullement, répondit Mme d'Aimery d'un air empressé; vous savez que je n'ai pas de secrets pour vous. Je disais à Suzanne....

— Ohl maman, s'écria la jeune femme qui, de rouge qu'elle était, devint toute pâle, les secrets que que je te confie sont pour toi seule; je ne veux pas que .tu les partages I >

Et pour leur dérober les larmes qui jaillissaient de ses yeux, elle, s'enfuit sans ajouter un seul mot.

< Décidément, exclama Christian, je suis la béte noire de Mme de Valberg; son antipathie pour moi tourne à la haine. Si j'avais su qu'elle était là, je ne serais, certes, point entré. Je venais vous montrer cette lettre.

— Voyons.

Ibî LES COUDÉES FRANCHES. '

— Encore une proposition de mariage*

— Christian I...

— J'aurais dû la brûler comme les autres, n'est-ce pas?

— Et sans me la montrer, peut-être, »

Suzanne voulait aller trouver son père, se flattant qu'il témoignerait plus de compassion pour ses peines, qu'il lui accorderait, du moins, la protection qu'elle réclamait. Mais^ comme elle se dirigeait vers son appartement, elle l'aperçut qui se promenait dans le parc, ayant à son. bras Mme de Blancheville. Or, Suzanne n'avait pas plus de goût pour cette dame que pour M. d'Aréna. Elle rentra donc chez elle, pleura tout à son aise et avec plus d'amertume que jamais, car une bien douce illusion venait encore de lui être enlevée, et, lorsqu'elle fut m peu plus calme, elle envoya une de ses femmes prier M. d'Aimery de monter un instant près d'elle.

Au bout de quelques minutes, M. d'Aimery accourait, les bras tendus, le sourire aux lèvres, et avec toutes sortes d'exclamations et de tendres paroles :

« Tu me demandes, chère mignonne, lui dit-il en la cairessantet en la faisant asseoir sur ses genoux ; tu penses à moi au milieu de tes peines? C'est bien gentil de ta part, mon cher amour. Je sais tout. Ce Yalberg est un monstre. Il m'a tout conté avant d^ sortir. Il n'est pas coupable, mais je lui en veux, je lui en veux cruellement de faire pleurer ainsi ma petite Suzanne. Le fait est qu'il a passé toute la nuit

avec moi, à causer, oui, à causer, à supputer les chances qui lui restent.... Il est menacé de perdre cinq cent mille francs. Ce n'est pas qu'il y tienne, mon amour; mais tu conçois que s'il en pouvait sauver quelque chose, et comme il a confiance eh mes lumières.... C'est égal ! à sa place j'aurais préféré perdre un million que de te causer l'ombre d'un chagrin. Il est peut-être le seul mari au monde qui n'ait point le droit de faire un peu de peine à sa fepime. Nous l'aimons donc toujours de tout notre cœur? C'est un tort, ma fille. Après deux ans de mariage, car il y aura bientôt deux ans, il faut plus de calme. Quant à lui, il t'aime, j'en suis témoin. Il ne rend à Mme de Lassy que les purs hommages qu'un homme bien élevé doit à une femme qui l'honore de son attention. Cette Mme de Lassy est laide, Mme de Blancheville me le faisait encore remarquer tout à l'heure; sa beauté ne peut du moins entrer en comparaison avec la tienne. Tu es belle comme les anges, mon cœur! Allons, voilà que tu pleures plus fort. Cela n'est pas raisonnable, Suzannette. Embrassez votre père et écoutez laraison, qui doit être bien étonnée de vous parler par sa bouche. Je vous répète une dernière fois que votre mari a passé la nuit avec moi et non avec Mme de Lassy.

— Qu'il est dur, s'écria Suzanne qui avait en vain jusqu'alors essayé de l'interrompre, qu'il est dur de voir sa douleur aggravée parceux-là mêmes dont on devait attendre du soulagement ! Tes intentions sont excellentes, mon bon père ; mais (u

154 LBS COUDÉES FRANCHES.

t'acquittes bien mal de la commission qu'on t'a donnée.'M. de Yalberg t'a fait la leçon, et tu es son complice contre moi. Oui, son complice! Maisj*ai vu, j*ai vu de mes yeux ce que vous niez tous. Tu ne peux, comme lui, me persuader, même un mo* ment, que ce que j*ai vu n'a jamais existé que dans mon imagination. Amédée me trompe, il aime Mme de Lassy, j'en avais mille preuves plus ou moins convaincantes avant d'avoir acquis la certitude entière; maintenant ce serait me dégrader à mes propres yeux que de douter encore. 0 faut donc que Mme de Lassy sorte du ch&tean sous les vingt*quatre heures, ou j'en sortirai moimême.

*— A merveille ! Faire un éclat, une exécution publique, mettre à la porte une femme innocente peutêtre, manquer à toutes les convenances ! En vérité, ma Suzanne, je reconnais chaque jour davantage que j'ai eu tort de te faire élever dans les bois, à la campagne, comme une sauvage. Voyons, petite folie, raisonnons un peu. Que demandes-tu? L'amour de ton mari ? Tu le possèdes. S'il aimait réellement Mme de Lassy, il serait déjà parti avec elle, et tu pleurerais, tu gémirais avec plus de raison peut-être, quoique, après tout.... Tu me ferais dire quelque sottise. Allons, allons, séchez vos larmes et embrassez votre père.

— Non, je suis outrée ! J'avais droit de compter sur ta protection, et tu m'abandonnes aussi ! Hais je sais ce qu'il me reste à faire. Je vais intenter un procès à M. de Yalberg, provoquer une séparation.

LES- COUDEES FiUNGHES. 155

11 est parti tout à Theore avec elle^ sous mes yeux, après....

-—Ma chère petite, nous avons la fièvre, la fièvre avec un peu de délire. Il faut nous coucher sans retard. Les conseils du médecin nous seront plus utiles en ce moment que les conseils du père.

— Mais enfin, il me trahit, il me délaisse, tu n'oses le nier tout à fait, et il a juré devant Dieu de m'étre fidèle I...

— Le code, mon enfant, le code lui-même ne I parle que de la fidélité de la femme à son

mari *. '

— C'est-à-dire que je dois tout souffrir et fermer lâchement les yeux?

— Tout le monde conviendra que ce serait le plus sage.

•* Oh I laissez-moi, laissez-moi ! je n'aurais jamais cru cela, je n'aurais jamais cru que vous me verriez souffrir avec cette indifférence, que vous sacrifieriez votre fille à des considérations de monde, à des convenances. Tenez, vous m'êtes tous maintenant aussi odieux que lui, je vous hais tous comme je le hais.... OUI non, mon bon père, je ne le hais pas, je l'aime, au contraire, je Taime de toute mon âme !»

Et là-dessus la pauvre enfant eut une crise nerveuse qui ne laissa pas d'alarmer beaucoup M. d'Ai-

1. M. d'Aimer y commet là une erreur qui est, du reste , assez aecréditéd aujourd'hui parmi ces messieurs.

mery. Il envoya en hAte chercher des médecins à la ville, et, lorsque son gendre fut de retour, il le prit à part, le mit au coursint de ce qui s'était passé, et l'engagea, en amt, à se contraindre un peu pour sa femme.

M. de Yalberg aimait toujours véritablement Suzanne, et plus qu'il ne le croyait lui-môme. En apprenant que les médecins étaient venus, il s'exagéra le danger qu'elle avait couru. 11 l'avait vue endormie; sa vanité s'en était choquée, et, comme il avait rendez-vous pour midi avec Mme de Lassy, et qu'il était bien aise, d'ailleurs, de l'informer de l'incident du matin, il avait cru ne devoir rien changer à ses projets par égard pour une jalousie qui, après avoir éclaté si bruyamment, s'était apaisée si vite. 11 eut donc comme un remords d'avoir mal interprété l'accablement où était d'abord tombée Suzanne, et, la retrouvant p&le et défaite, mais belle encore d'un genre de beauté qui était nouveau pour lui, il se précipita à ses pieds, baisa avec ardeur le joli bras qui pendait hors du lit, et lui demanda pardon cette fois plutôt en amant qu'en époux. Enfin, il lui prodigua de telles marques d^intérôt et de tendresse, !qu'elle en fut beaucoup plus soulagée qu'elle ne l'avait été par l'ordonnance de la Faculté, et qu'elle n'eut point de peine à lui arracher la promesse que, tant qu'ils seraient à la campagne^ le fatal ven*ou ne serait plus tiré, et qu'elle pourrait librement entrer chez lui à toute heure du jour ou delà nuit.

Mme de Lassy ne reifit le prince qu'au dîner. II

se plaça à côté d'elle comme à l'ordinaire , mais il avait un air contraint qui déplut fort à la dame. Elle n'en déploya pas moins toutes les grâces, toutes les ressource3 de. son esprit , et Mme de Blancheville , qui était tout à fait réconciliée avec elle, déclara à plusieurs reprises que sa délicieuse amie n'avait jamais été plus amusante.

Le soir, Ëlina se mit au piano et chanta les morceaux où elle produisait le plus d'effet. Le prince s'édipsa de bonne heure; elle ne parut point s'en apercevoir et resta très-longtemps à causer avec Mme de Blancheville et quelques jeunes gens en disponibilité, leur disant qu'elle était enchantée de son séjour en Auvergne, qu'elle avait fait dans les montagnes des excursions ravissantes, qu'elle comptait en faire encore , et qu'elle ne quitterait le château que lorsqu'on l'en chasserait.

Par malheur, elle reçut le lendemain une lettre de Paris. Je puis vous dire en confidence que c'était tout bonnement une lettre de son agent de change. Mais comme elle s'était fort bien aperçue, la vaille, de la froideur de Mme d'Aimery, elle prétendit que la lettre était de sa mère, que Mme Saugeon était . malade et la réclamait à grands cris. Jamais, à coup sûr, Elina Saugeon ne s'était montrée si tendre fille. Il n'y avait pas une minute à perdre, elle ne pouvait hésiter entre le devoir et le plaisir, et elle s'arrangea de manière à quitter le château le soir même, à son grand regret, dit-elle à chacun.

La princesse respira. Elle put se croire revenue au temps enchanté qui avait suivi son mariage. Le

prince lui témoignait pins d'âfléction que jamais: elle s'était en quelque sorte révélée à lui sous un nouvel aspect, c'était presque une autre femme qu'il adorait en elle. Il y avait sans doute quelque chose de factice dans cette recrudescence d'amour; Suzanne le sentait bien y tout en en profitant avec délices, tout en cherchante entretenir, à prolonger Tillusion où son mari semblait se complaire. Elle s'étudiait à être différente d'elle-même, elle se parait , pour ainsi dire , d'un es^nrit et d'un caractère qui n'étaient point les siens; elle était moins aimable peut-être, étant moins naturelle : qu'importe, elle était plus aimée! Gela dura jusqu'à l'ouverture de la chasse.

Âmédée, qui n'avait jamais eu qu'un goût trèsmodéré pour ce divertissement, fut pris, cette année-là, d'un impérieux besoin de battre la plaine et la montagne. Il partait dès le matin avec quelques intrépides, courait tout le jour, et rentrait à la nuit, harassé, épuisé, n'étant plus bon qu'à conter ses exploits ou à dormir. Les jeunes femmes qui ont des maris chasseurs savent mieux que moi quel agrément on trouve alors dans la compagnie de ces messieurs. Mais Suzanne aimait mieux cepeûfdant avoir la chasse pour rivale que Mme de Lassy, et, quoi qu'elle eût à souffrir de ce nouveau retour à la réalité, elle s'efforça de prendre le mal en patience , d'accepter la vie telle quelle , et de se contenter de Tà-peu-près, à défaut du boixheu! même.

Ce fut danf^ ces dispositions et au milieu de(

LES COUDÉES FRANCHES. lf.9

splendeurs que présente Tautomne dans ces belles campagnes d'Auvergne, qu'elle vit arriver sans crainte et presque avec joie le moment de retourner à Paris.

si

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