‹ Neuf filles et un garçonChapitre 28 sur 47 · UNE DOUBLE RECHUTE · texte numérisé non relu

UNE DOUBLE RECHUTE

Ce n'avait pas été sani^ de sourds mouvements de rage que Mme de Lassy était revenue seule et à la hâte dans la capitale reprendre possession de l'appartement qu'elle occupait toujours rue de Larochefoucauld. Paris était désert, la chaleur était accablante. Qu'allait-elle faire? A quoi emploierait-elle le reste de la saison? Pour surcroît d'ennui elle trouva, en arrivant, sa maison au pillage, les domestiques qu'elle y avait laissés donnant justement, ce jour-là, une fête à leurs amis et connaissances, aux frais et dans les salons de leur maîtresse, bien entendu. Elle les mit tous à la porte, et ne garda que la femme de chambre qui l'avait accompagnée en Auvergne. Mme de Lassy ne se laissait jamais troubler par les événements imprévus de la vie, petits ou grands , et ce qui aurait été un embarras pour d'autres lui paraissait la chose la plus simple. Ses domestiques avaient cru, vu la saison, qu'elle se

rendrait d'abord à sa maison du bois et qu'elle les ferait appeler; mais elle avait appris qu'Isidore Leblond, qui avait eu la même pensée, y venait souvent pour voir si elle n'était point de retour, et elle n'avait pas voulu se rencontrer avec lui à J'improviste. Ce n'est pas qu'elle eût peur de lui le moins du monde, ou qu'elle éprouvât quelque honte de son expédition manquée; non, mais elle était bies aise de se mettre au courant des choses, de savoir au moins dans quelles dispositions on était à son égard. Aussitôt donc qu'elle eut un peu repris haleine, elle envoya prévenir de son arrivée sa fidèle amie la comtesse d'Heudicourt, qui, par bonheur, était encore à Paris.

La comtesse accourut avec un empressement qui ferait son éloge , si nous ne la connaissions de longue date. Elle s'intéressait d'une façon toute particulière aux évolutions mystérieuses de la conduite d'Elina; elle tes suivait d'un œil curieux et en faisait en quelque sorte une étude. D'ailleurs, elle avait aussi beaucoup de choses à dire à sa jeune amie ; elle éprouvait le besoin de vider son cœur : je dirais dévider son sac, si l'expression n'était un peu vulgaire, appliquée à une femme d'un si haut rang.

« Quoi ! c'est vous, mon adorable? s'écria-t-elle en se jetant dans les bras d'Elina. Je vous croyais occupée à la conquête de l'Auvergne, et vous nous revenez subito à cette époque indue, quand il n'y a à Paris que des collégiens et des magistrats en vacances! Ce n'est pas moi qui m'en plains, mais je

LES COUDÉES FEAMCHES. 163

m'en étonne. Qu*est-il survenu? Vos plans sonUls changés? Gomment $tes-yous ici?

— Je suis ici parce que je m'ennuyais là-bas. Voilà tout.

— Vrai? c'est aussi simple que cela? Mais qu'a dit ce prince Charmant qui vous adorait de plus belle?

— Le prince Charmant est un sot qui aime toujours sa femme.

— Pas possible I

— Vous comprenez que j'ai changé de tactique, dès que je m'en suis aperçue.

— Je le comprends, ma chère Elina. Il doit être au désespoir.

— Je m'en flatte.

— Mais la partie est perdue.

— Peut-être.

— Savez-vous, mon enfant, que vous êtes une rude joueuse? Je rirais bien, si vous repreniez le prince! Celte petite d'Âimery est la nullité même; ce serait honteux pour vous d'être vaincue deux fois par une telle rivale. Votre figure se rembrunit. Allons, allons, parlons d'autre chose, parlons d'Isidore. Mais non, j'ai à vous apprendre auparavant une montagne de nouvelles. D'abord, vous voyez une femme désolée. J'engraisse, ma chère. ,

— Je crois, ma chère, que vous vous trompez.

— J'engraisse. Je suis encore très-maigre, sans doute; mais j'ai un genre de beauté auquel la maigreur sied mieux que l'embonpoint. Si j'étais grasse,

je perdrais toute ma distinction. Je fais pourtant un exercice immodéré; je vis de l'air et je bois du vinaigre. Ce qui me console un peu, c'est que j'ai enfin placé mon mari. Oui, le comte a trouvé une position qui lui convient et pour laquelle il a des aptitudes spéciales. J'avais tort de le destiner à la diplomatie : il saura toujours mieux manier les chevaux que les hommes. Il vient d'être nommé inspecteur des haras.

— Je vous en fais mon sincère compliment.

— Il est en tournée pour le moment. Je ne hais pas ces tournées fréquentes. Malgré le silence qu'il a appris à garder, le comte n'en est pas moins fort ennuyeux dans le téte-à-téte. Je mourrais, je crois, s'il me fallait passer deux jours seule avec lui. Mais c'est trop parler de moi, passons à vous. Avez-vous reçu lâ-bas des lettres de votre mère?

— Non.

— • Vous ne savez rien alors?

— Quoi donc?

— Oh ! je la plains de tout mon cœur, la pauvie femme 1 Le grand vizir ne vient plus guère la voir qu'incognito. Il paraît qu'il y a eu des bavardages qui ont fait plus de chemin qu'on n'aurait cru ; on a fait des observations à M. Guillaume, on a cherché à lui ^aire comprendre qu'une liaison si ancienne et si publique pourrait nuire à sa considération. Bref, il y a eu rupture apparente. Mme Saugeon en est fort triste.

— Et moi, j'en danserais de joie.

— Vous haïssez donc toujours le grand vizir?

— Autant qu'il est possible de haïr.

— Je n'ai pas, non plus, beaucoup de raisons pour l'aimer. S'il avait voulu, mon mari eût été placé deux ou trois ans plus tôt. Mais votre mère a tort de prendre cette rupture au sérieux, elle est encore assez belle pour s'en consoler. Je crains seulement qu'elle n'ait pas été prudente et ne se soit pas ménagé de ressources pour les heures difficiles.

— Détrompez-vous, ma chère ; ma mère est riche, elle a sa fortune personnelle. Puis ne serais-je pas là, si elle avait besoin de quelque chose? Je ne suis pas assez grandement logée pour lui offrir une hospitalité convenable ; mais je compte acheter bientôt un petit hôtel, et il me sera alors permis de satisfaire le vœu de mon cœur.

— Ah ! vous comptez acheter un hôtel?

— Oui, aux Champs-Elysées. J'ai pris en horreur ma maison du bois; je compte la vendre, et s'iLfaut un supplément de fonds pour l'acquisition dont je vous parle, mon notaire m'avancera ce que je voudrai.

— Savez-vous, chère belle, que je vous admire. Vous paraissez avoir à votre disposition tout l'or de la Californie. J'ignore si vous avez pris vos précautions ; mais je dois vous prévenir que vous ne pouvez plus du tout compter sur Isidore.

— Pourquoi?

— Parce qu/il est furieux contre vous, mon ange, parce que depuis huit jours, je viens de l'apprendre

de lui-même à l'instant, il a installé nne fille d'Opéra dans cette maison du bois que vous vous proposez de vendre.

— Il se "serait permis une pareille inconvenance?... Mais cette maison m'appartient; il me Ta donnée.

— Il vous Ta reprise. Du reste, je ne lui ai pas dit que vous étiez de retour, j'ai préféré attendre vos instructions. Je le reverrai sans doute demain, car.il est toujours sur mon dos, ce qui me ferait croire, par parenthèse, qu'il n'est pas aussi détaché qu'il essaye de le paraître. Que lui dirai-je?

— Ce qu'il vous plaira.

— Vous êtes secrète, mon cœur, même avec moi! Ce n'est pas gentil. Quelles sont vos intentions?

— Je n'en ai pas.

— Quelle plaisanterie ! Vous passeriez bien l'éponge sur le passé, si, par hasard, Isidore revenait à vous.

— Vous voulez dire s'il me demandait pardon....

— De vos torts envers lui î Vous êtes divine. Mais nous bavardons là, je n'ai pas une minute à perdre, je vais dîner à Saint-Cloud chez le baron. II est à Saint-Cloud avec la baronne et Mme Milo. Adieu, chère I II me semble pourtant que j'avais encore quelque chose à vous apprendre. Ahl m'y voici. Votre mari.... Comment dirai-je? Votre mari est.,., remarié.

— Bah!

— Avec une vertueuse et assez laide créature, une

maîtresse de piano, qui est même sur le point de lui donner un gage de sa tendresse.

— Quel scandale ! £t qu'en dit l'honorable M. Guillaume? ^

■^ Il s'est d'abord voilé la face, puis il a jugé qu'il était suffisant de fermer les yeux. Quant aux paroles, vous savez qu'il en est avare. 11 aurait, du reste, beaucoup trop à dire en ce moment. Son fils aîné, — et celui-k porte son nom, c'est le fils de cette bonne Mme Guillaume, Georges Guillaume, en deux mots, — son fils aîné, à bout de folies, ne sachant plus qu'inventer pour désoler l'auteur de ses jours, s'est avisé d'offrir sa main à une certaine baladine, qui, dit-on, dansait^ sur la tète dans les foires et autres lieux avant de tirer parti de ses jambes sur un de nos petits théâtres.

— L'excellente histoire! Ce pauvre grand vizir i Je demande les plus amples détails. Asseyez-vous donc.

— Impossible, mon amour ! Je suis déjà en retard, je n'arriverai jamais à Saint-Cloud pour dîner. Faites mieux, passez une robe et venez avec moi. Nous causerons en route.

— C'est cela! Vite, Justine, vite, vite, une robe, n'importé laquelle, la rose, la jaune ou la bleue. Passons dans ma chambre.

— Vous verrez chez les Hocart le petit Artus de la Vollière, un jeune orphelin affligé de plusieurs millions, et dont vous pourriez, au besoin, faire quelque chose.

— Pour qui me prenez-vous, comtesse? suis-je

d'âge à former de petits jeunes gens? Parlez^moi du grand vizir, et rien que du grand vizir. »

Quelques jours après, Isidore Leblond était réconcilié ^ec Mme de Lassy. J'ignore quels arguments elle avait employés pour se justifier, mais je puis affirmer que, quels qu'ils fussent, Isidore n'en avait point été dupe. 11 connaissait Ëlina, il n'avait point changé d'opinion à son égard; il la croyait capable de tout, excepté d'un bon sentiment. J'ajouterai qu'il ne faisait pas beaucoup plus de cas de son esprit que de son cœur, qu'il se moquait des prétentions qu'elle affichait, en un mot qu'il la méprisait souverainement. Et pourtant (explique qui pourra cette contradiction bizarre) il ressentait pour elle une véritable passion, toute matérielle sans doute, mais qui prenait sur son cœur un empire dont il était lui-même effrayé par moments. Il sentait que, pour continuer de posséder cette femme, il n'avait point reculé devant certaines lâchetés, et qu'il en commettrait peut-être un. jour de plus grandes. Son instinct moral, quoique perverti, l'avertissait qu'il était temps de s'arrêter. Isidore Leblond n'avait jamais eu ni dans sa famille, ni dans les milieux où il avait vécu, de ces exemples qui raffermissent, de ces conseils qui protègent ; malgré cela, les germes que Dieu avait mis en lui n'avalent point été complètement étouffés : son Âme était restée généreuse en dépit de sa vie. L'amour qu'il avait éprouvé un instant pour Mlle d'Aimery avait été de sa part comme une aspiration au mieux ; mais sa liaison avec £lina l'avait bien vite détourné

des hauteurs et ramené plus bas encore quMI n'était avant d'aimer Suzanne.

La danseuse fut congédiée , la maison du bois vendue, et l'hôtel acheté. Seulement, comme Isidore était habile financier en môme temps qu'aoiant prodigue, il s'arrangea de façon que Mme de Lassy restât devoir encore trois cent mille francs sur le prix d'achat de son hôtel. Il croyait la tenir ainsi plus sûrement. Mais Elipa était déjà capable de lui rendre des points en fait de calcul. Quoiqu'elle n'eût pas eu l'air de faire attention à l'avis que lui avait donné la comtesse au sujet du jeune Artus de la VoUière le jour où celle-ci l'avait emmenée à Saint- Gloud, elle n'avait rien négligé néanmoins pour s'assurer la conquête de ce lion naissant. Il était venu, deux jours après, lui faire visite. Elina l'avait tout de suite jugé capable de se laisser tondre jusqu'au dernier crin, et elle avait vu en même temps <|u.'il ne pouvait inspirer d'ombrage à personne. En effet, Isidore, qui prenait aisément la mouche , le considéra avec plus de plaisir que de malveillance , la première fois qu'il se rencontra avec lui.

Artus de la Vollière était un jeune hSmme taillé sur le dernier patron de la mode, et qui avait surtout une manière de saluer qui disposait tout de suite à rire , pour peu qu'on y fût porté. Il collait ses deux jambes l'une contre l'autre, les roidissait le plus qu'il pouvait, et pliait le corps par le milieu en allongeant fortement la tête et en rejetant les coudes en arrière. La seconde impression qu'il produisait n'était pas moins réjouissante. Il s'apprêtait

à dire quelque chose, quelque chose de charmant sans doute, il clignait Tœil, il ouvrait la bouche, mais il n'allait jamais plus loin. Ajoutez à ces deux particularités, qu'étant fort myope, il était sans cesse occupé à ajuster son pince-nez, qu'il avait des cheveux d'un blond adorable, de jolis favoris clairsemés, des cravates bleues ou roses, des joues d'une éclatante fraîcheur et d'énormes dents blanches qu'il laissait voir avec satisfaction.

Isidore Leblond aimait assez à avoir sous la main quelqu'un qui pût servir de but à ses plaisanteries, et nous avons vu que, pendant ses séjours à X..., lors de ses fréquentes visites chez Mme Saugeon , il ne ménageait point le pauvre César Briquet. Artus, dans un autre genre, n'était pas moins amusant que César. Isidore prit facilement l'habitude de le turlupiner; de le mettre en scène , d'en jouer avec art, comme il disait lui-même, et Mme de Lassy, trouvant la chose de son goût et ne se gênant pas pour en rire tout haut, il en vint très-vite à ne pouvoir plus se passer d'Artus qui, de son côté, n'était pas fâché qu'on s'occupât de lui d'une façon quelconque. Ce jeune lion fut donc bientôt dans l'hôtel sur un pied qui lui permit de présenter à Elina quelques-uns de ses bons amis, personnages de la même farine, qui contribuèrent avec lui aux plaisirs de l'ironique financier.

Les choses allaient pour le mieux, lorsque, à l'entrée de l'hiver, et par une superbe journée, Mme de Lassy, revenant du bois dans sa voiture, vît un élégant cavalier s'arrêter pour la saluer. C'était le

prince de Y^lberg. Le prince et la princesse étaient de retour depuis environ un mois.

Nous avons vu que Suzanne, qui était condamnée à espérer toujours d'un changement de lieu une amélioration quelconque dans sa destinée, s'é* tait flattée qu'à Paris son mari redeviendrait, sinon ce qu'il était au commencement de leur union, du moins ce qu'il avait été l'année précédente. Mais les années de bonheur, même celles mélangées de peines, ne se recommencent pas, et la pente où glissait le prince de Valberg, et où l'amour de sa jeune femme avait bien pu l'arrêter un moment, était de ces pentes irrésistibles. A peine fut-il dans la capitale, qu'il s'y trouva tout désœuvré. Suzanne s'aperçut, non sans effroi, qu'il s'ennuyait avec elle. En vain mettait-elle l'entretien sur lés sujets qu'il préférait, les chevaux ou la chasse, il ne lui répondait pas ou lui bâillait au nez sans l'écouter. Elle n'eut plus même bientôt, du reste, de grands frais à faire pour l'amuser, car il prit peu à peu l'habitude de passer au Jockey-Club la plus grande partie de ses journées. Le soir, quand il pouvait se dispenser d'accompagner Suzanne dans le monde, il se rendait à l'Opéra, où ses amis l'avaient forcé de faire un choix parmi les étoiles de la danse ; mais il ne s'était soumis à cela que pour se conformer à l'usage, et il ne trouvait aucun attrait dans cette liaison, que sa femme soupçonnait et qu'elle tolérait, dans la crainte peut-être de quelque infidélité plus sérieuse. Était-ce cette tolérance qui ôtait, pour Amédée, toute saveur au fruit dé-

fendu? Était-ce que la danseuse manquait de charme ou d'habileté ? Toujours est-il qu'il parut enchanté de rencontrer Mme de Lassy, et qu'après lui avoir fait toutes sortes de compliments, il s'informa de rheure et du jour où il pourrait se présenter chez elle.

Elinal'invitaàdtner pour le lendemain. Elle devait justement avoir quelques personnes, le comte et h comtesse, le baron, la baronne, Mme Milo, etc., etc Elle eut l'aplomb d'ajouter que la princesse serait bien aimable de se joindre à eux. Le prince hésita un peu et finit par accepter.... pour lui seul.

Il revit Elina dans sa gloire, c'est-à-dire escortét des brillants satellites qui rayonnaient autour d'elle. du jeune Artus de la Yollière, du comte, du baron, d'Isidore et de plusieurs autres, car le nombre des habitués de la maison s'était très-rapidement accra. Tous ces hommes semblaient être sous la domination directe de Mme de Lassy , tant les autres femmes qui se trouvaient là étaient éclipsées par elle I Le dîner fut très-gai, très-bruyant. Des gens de mauvaise vie n'auraient point, certainement, fait plus de bruit. Elina avait placé le prince à côté d'elle, et, contrairement à l'habitude, elle avait voulu qu'Isidore prit la place du maître de la maison. Elle affecta aussi de le traiter, devant le prince, avec une familiarité affectueuse, de façon que, si Amédée n'avait pas été au courant des choses, il aurait pu se convaincre aisément de ce qui n'était, du reste, un mystère pour personne, excepté peut-être pour l'aimable Artus de la VoUière.

Isidore, qui n'avait pas vu surgir sans inquiétude une concurrence à laquelle il ne songeait plus, fut rassuré peu à peu par les procédés eît par les égards qu'on eut pour lui. Son amour-propre fut flatté, de plusr, de voir Elina jeter bas tout scrupule. C'était en quelque sorte^a déclaration publique de leur liaison. Les hommes en général, même les plus spirituels, et nous savons qu'Isidore ne manquait pas d'esprit, sont toujours fort agréablement chatouillés par ce triomphe que leur procure la tendresse ou le calcul d'une femme.

Les autres convives parurent moins satisfaits. Artus de la VoUière , qui crut voir clair pour la première fois, roula de gros yeux et se prépara à dire des choses désagréables dont, fort heureusement •, il n'accoucha point. Il n'avait pas la parole plus facile pour les sottises que pour les compliments. Ses amis particuliers imitèrent son silence. Mme Hocart dit tout bas à Mme Milo que Mme de Lassy était tout à fait sortie des bornes de la plus simple convenance, et la comtesse leur prédit en riant qu'elles en verraient bien d'autres. Le baron seul trouva que Mme de Lassy avait donné l'exemple d'une aimable liberté. Il m'est impossible de dire quelle fut l'opinion du comte d'Heudicourt; il était encore devenu plus profond, plus mystérieux depuis qu'on l'avait nommé inspecteur des haras. Quant au prince, pour qui Elijaa, soit par désir de vengeance, soit dans tout autre but, avait JQué la comédie du sentiment avec Isidore Leblond pour partenaire, il se retira très -mécontent et en

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jurant qu*il ne remettrait plas les pieds chez 1 elle. '

Quelques jours après, cependant, il s'y présentait de nouveau. Isidore était auprès d'Elina , car, depuis le fameux dîner, elle ne pouvait plus , disaitelle, se passer de lui un instant, te même jeu recommença. Le prince sortit encore plus furieux que la première fois, et il n'osa*, de quelques jours, retourner chez Mme de Lassy, dans la crainte sans doute d'y retrouver l'importun personnage ; mais il ne pensa plus qu'à elle et ne négligea aucune occasion de la voir ailleurs. Sa vie avait un but maintenant. Il redevint plus aimable , même envers sa femme. Enfin il profita d'une rencontre favorable pour faire entendre à Elina qu'il avait absolument besoin de lui parler en particulier, et elle lui répondit poliment qu'elle le recevrait le lendemain dans l'après-midi.

Le lendemain, à l'heure indiquée, Mme de Lassy était seule et sous les armes, c'est-à-dire dans la plus charmante toilette qu'on puisse imaginer. Elle s'apprêtait à jouer une partie importante, elle n'avait voulu négliger aucun détail. Jamais son amourpropre n'avait été, d'ailleurs, plus vivement excité. Elle avait une double revatiche à prendre; il s'agis* sait de mettre l'occasion à profit pour venger sa défaite de l'Auvergne, et le lecteur peut avoir deviné que, dès le jour où elle avait revu le prince, elle avait fort habilement manœuvré dans ce but.

Amédée arriva, le cœur palpitant. Il était plus

ému, assurément, qu'Elina ne l'espérait et que ne le comportait la circonstance. On l'introduisit dans le boudoir. Dès que parut l'enchanteresse, il lui baisa la main avec beaucoup d'ardeur en murmurant à plusieurs reprises :

c Chère Elina I charmante Elina 1 divine Elina I > Et comme la dame retirait sa main et le regardait d'un air un peu choqué, il promena les yeux autour de lui avec surprise , tout en s'asseyant sur le fauteuil qu'elle lui indiquait.

« Qu'est-ce que vous cherchez? lui demandat-elle.

— Je cherche si M. Leblond n'est pas caché dans quelque coin.

— M. Leblond n'a pas besoin de se cacher ici , il y est toujours le très-bien venu. Vous avez pu en juger vous-même.

— En effet, il est chez vous comme chez lui.

— Du moment que je ne le trouve pas mauvais, personne n*a le droit de s'en plaindre.

— Eh quoi 1 méchante, vous prétendriez....

— Monsieur de Valberg, ménagez vos expressions, je vous prie-

— Pardon. Je voulais dire: Ehl quoi, madame, vous prétendriez que vous ne m'aimiez pas il y a trois mois ?

— Certes, je le prétends. Peut-on vous aimer ^ d'ailleurs? vous n'avez d'yeux que pour votre chère Suzanne. Vous êtes un mari modèle, il faut en convenir, un mari qui mériterait bien que sa femme lui apprît à vivre. Mais ce n'est point de cela qu'il

s'agit . Pour quel motif, cher prince fidèle, avez-vous désiré me parler en particulier ?

— Pour le motif le plus charmant et le plus grave, parce que je vous aime comme un fou.

— Vous m'aimez 1 Oui, c'est convenu, je veux biefi le croire. Epargnez-moi, de gr&ce, la démonstration. Mais vous m'aimiez aussi comme un fou il y a trois ans, et vous n'en avez pas moins épousé à mon nez une aimable innocente dont il ne m'appartient pas de contester la beauté; vous m'aimiez encore comme un fou il y a trois mois , et vous ne m'en avez pas moins abandonnée et presque reniée à la première crise nerveuse qu'a eue votre femme. Si je n'étais partie aussitôt, ma seconde défaite paraissait évidente, et j'aurais eu l'air de n'avoir servi qu'à rétablir l'accord parfait dans votre ménage.

— Vous savez, chère Elina, qu'il y a trois mois je n'étais pas libre. J'étais en présence de mon beaupère et de ma belle-mère, j'étais chez eux , j'avais des ménagements à garder.

— Quelle plaisanterie, mon cher! Des ménagements à garder pour M. et Mme d' Aimery ? De quel droit vous auraient-ils fait des remontrances! Mme de Blancheville et M. d'Aréna n'étaient-ils pas au château ?

— On dit beaucoup de choses qui ne sont pas.

— Allons donc, ne faites pas l'enfant , n'ayez pas pour eux une pudeur dont ils se passent fort bien eux-mêmes. Ces deux liaisons sont publiques. Vous

. n'avez été détaché de moi, en cette dernière occur-

rence, que par un reste d'amour pour votre adorable Suzanne.

— Si ce reste existait réellement, vous voyez bien qu'il est usé, puisque je vous reviens. D'honneur, je ne Tai jamais aimée comme je vous aime. Je suis ensorcelé. Je vous aime au point de ne reculer devant rien pour vous plaire.

— C'est beaucoup d'honneur que vous me faites ; mais je ne me laisserai pas entraîner une fois de plus par Tabsurde penchant que j'ai toujours eu pour vous. Ma situation est très-heureuse, je ne veux pas la compromettre. M. Leblond est un véritable ami pour moi, un ami sérieux qui ne change pas du soir au matin, et pour lequel j'éprouve, à défaut d'amour, la plus sincère amitié.

— Laissez-moi donc , c'est un sot de la pire espèce, et un sot très-mal tourné et de la figure la plus çrolesque....

— La passion vous aveugle, Amédée. Il n'est pas beau, sans doute, mais il n'est pas laid; il a di jenre, il a de l'esprit....

— S'il avait de l'esprit, puisqu'il est le maître ici, il en chasserait ce troupeau de jeunes dindons jui viennent glousser autour de vous.

— Il est sûr de moi : il n'est point jaloux.

— Je le serais, à sa place. Est-ce qu'il croit, ce nonsieur, que le délicieux Ârtus de la YoUière ne /ient ici que pour recevoir le feu de ses quolibets? V sa place, encore une fois, je ferais maison nette.

— Tous mes amis vous donneraient donc de 'ombrage?

— Certains amis.

— Il est heureux alors que toute réconciliation soit impossible entre nous.

— Impossible, chère Élina? Voilà un mot que vous n'avez prononcé que du bout des lèvres.

— Prince, je vous en prie, finissons ce jeu qui vous amuse et qui me torture. Je ne suis que trop portée à vous écouter ; mais la raison me dit qu'il vaut mieux fermer l'oreille, car, songez-y bien, i ne s'agirait plus cette fois d'un amour furtif comme en Auvergne, il me faudrait vos soins au grand jour ou à la clarté de mille bougies. Si je vous sacrifiais une position assurée, une liaison presque aussi agréable qu'utile, j'exigerais des garanties de plus 4'une, espèce : je voudrais être sûre qu'à la première réquisition vous ne rentreriez pas dans votre rôle de mari fidèle, et que vous ne m'exposeriez pas à quelque nouvelle humiliation. » Il est facile de deviner ce que le prince répondit. L'entretien, ayant pris cette direction, devait se prolonger quelque temps encore. Les entreliens de cette sorte sont fort longs en général, et celui-là excéda toutes te bornes ; c'est pourquoi j'ai jugé à propos de n'en point rapporter la fin.

Isidore s'étant présenté à l'heure du dîner, comme on en était convenu la veille, il lui fut signifié qujB madame avait la migraine et ne pouvait le recevoir. Il en parut un peu étonné, mais il pril son parti de bonne grâce et s'en alla dîner seul afl café Anglais. Il était accoutumé aux caprices d'Elina. Il revint dans la soirée; on lui dit que ma-

dame n'était pas chez elle, puis on lui remit un billet qu'elle avait laissé pour Iqi , et qui était ainsi conçu :

. « Mon cher monsieur Lèblond,

c Je me vois forcée de vous défendre ma porte jusqu'à nouvel ordre. On a interprété nos relations d'une manière préjudiciable à mon honneur; il faudrait vous aimer pour braver sans douleur le déchaînement du monde, et je sens trop bien que j'en demeurerai toujours avec vous à l'estime.

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