‹ Neuf filles et un garçonChapitre 3 sur 47 · DÉDICACE · texte numérisé non relu

DÉDICACE

Il abat un lourd monument, n épargne une chose frêle.

Si, parvenant à le tromper, Mon œuvre évite son outrage, Si, dans l'universel naufrage Auquel rien ne peut échapper, Légère encore, elle surnage,

Elle attestera pour toujours

Et la filiale tendresse,

Et les longs soirs trouvés si courts ,

Et les doux soins, que ma jeunesse

A consacrés à vos vieux jours.

Gm!jL)

UN PROFESSEUR DE SIZliME.

Avez-vous été à Saint-Omer? Connaissez-vous cette bonne ville paisible , presque flamande, ces rues désertes où Therbe crott à plaisir, ces riches églises où se cache plus d'un chef-d'œuvre, et surtout ces belles et majestueuses ruines de Tabbaye de Saint-Bertin ? Si vous n'y avez pas été, je ne vous conseille pas précisément d'y aller, à moins d'aJBfaire urgente : il y a mieux à voir sans doute en France ou en Belgique. Telle qu'elle est pourtant, un peu en dehors du mouvement moderne, un peu trop iidèle à un passé déjà bien loin de

nous y la ville de Saint-Omer est une fort agréable résidence pour ceux qui Thabitent depuis longtemps, et je connais des personnes qui, après avoir couru le monde, y sont revenues finir leurs jours, car il faut avouer que c'est particulièrement un lieu de repos et qu'on y prend un avant-goût du silence de l'éternité.

Le collège de Saint-Omer, sous la direction des Jésuites , jouissait, aux deux derniers siècles, d'une fort bonne réputation en France et à l'étranger. Nos cadets de famille venaient s'y perfectionner dans l'étude du latin et du grec; les jeunes lords passaient le détroit pour demander aux révérends pères le secret de la prononciation française ; on y envoyait même des élèves du foi\d de l'Allemagne et de l'Italie. Aujourd'hui les Jésuites ont disparu. Le collège de Saint-Omer, transformé d'abord en collège communal, puis en collège royal, est devenu naturellement lycée impérial sous le règne de Napoléon III. Tous les professeurs sont laïques; il ne reste du passé que les quatre murs. Quand je dis les quatre murs, c'est une façon de parler : il y a de vastes salles, de larges corridors, de beauï escaliers, une jolie chapelle, enfin un établissement très-complet et très-bien approprié à sa destination.

Vers l'année 1840, M. Prosper Colinet, régent de septième au collège de Maubeuge , fut nommé régent de sixième au collège de Saint-Omer. 11 ne se

rattachait à aucane famille puissante, n'était connu d'aucun député ni recommandé à aucun ministre : il n'avait dû cet avancement qu'à la justice de l'administration et à son mérite personnel.

Fils d'un humble fonctionnaire de l'Univerrité (pourquoi ne dirais-je pas que son père était concierge du collège de Valenciennes), ayant perdu ses parents au berceau y il avait été recueilli par une sœur de sa mère, Mlle Céleste Loriot, couturière de son état, qui parvint à l'élever convenablement et à lui assurer tous les avantages d'une excellente éducation. Faire de son fils un professeur avait été le rdve du père Golinet, avant même que l'enfant ne vtnt au monde; Mlle Loriot avait juré à son beau* frère mourant de réaliser ce rêve, et Dieu sait ce qu'il lui en coûta pour tenir parole.

Le petit Prosper répondit fort bien, du reste, aux sacrifices qu'elle s'imposa pour lui. Il manifesta de bonne heure des dispositions studieuses, triompha d'une intelligence rebelle à force de courage et de patience, se fit aimer de ses maîtres sans trop encourir l'animadversion de ses camarades, et obtint à chaque distribution de prix , pendant six années consécutives, les prix de thème latin, de thème grec et de mathématiques. Il eut moins de succès dans ses classes de rhétorique et philosophie, non qu'il se fût relâché le moins du monde : au contraire, il semblait redoubler d'efforts à mesure qu'il appro-

chait du but ; mais il comprenait mieux peut-être les éléments des langues que leurs beautés littéral* res, avait plus de bon sens que d'imagination, et était enfin trop fervent catholique pour s'élever d'une aile hardie jusqu'aux régions du libre examen.

Au moment où il arriva à Saint-Omer , Prosper Colinet pouvait* être âgé de vingt-sept à vingt-huit ans. C'était un garçon de moyenne taille, bien constitué, quoique très-maigre, ayant des cheveux trèsfins et très-noirs, la barbe de même, mais entièrement rasée, des yeux bruns pleins de douceur et ombragés de beaux cils, un petit nez aux narines un peu trop ouvertes, et une grande bouche garnie de dents si blanches et si tranchantes qu'elles auraient fait peur à des pierres. En somme il n'aurait rien eu de désagréable dans ^a personne, si son teint n'eût été d'une nuance qui faisait penser tout de suite au citron ou au parchemin. Il avait le visage, le cou et les mains de cette couleur extraordinaire en France, mais fort ordinaire ailleurs, puisqu'il y a des pays où c'est la couleur de tout le monde* Malheureusement à ce défaut physique s'en joignait un autre qu'on ne pouvait rejeter sur la nature : Prosper prenait du tabac. En travaillant dans sa chambre, en expliquant à ses élèves les règles de la langue latine, en se promenant même tout seul dans la campagne, ce qui ne lui arrivait que les jours de congé, il aimait à réveiller ses esprits par une pin-

cée de cette poudre noire , dont sa tante Loriot lui avait de bonne heure enseigné le culte. Défaut innocent, après tout, et qui était amplement racheté chez lui par des qualités sérieuses et par des mœurs irréprochables ! Prosper Golinet n'était point seulement un excellent professeur, exact, laborieux, tenant fort bien sa classe ; on pouvait encore le citer comme un jeune homme modèle. Il n'allait jamais au café ni dans les lieux de divertissement, ne faisait aucune dépense inutile, portait ses habits tant qu'ils pouvaient durer, préparait son déjeûner luimême, dtnait à trente sous, et assistait régulièrement chaque dimanche à la messe et aux vêpres. Ses collègues de l'Université, entre autres le professeur d'histoire qui aimait à rire, avaient d'abord entrepris de le déniaiser, selon l'expression du susdit professeur, et avaient voulu l'entraîner dans quelques parties de plaisir; mais ils y avaient perdu leur latin, Prosper avait tenu ferme , et , comme il était bon enfant et qu'il rendait service au besoin à l'un et à l'autre , on n'avait pas tardé à le laisser tranquille.

Il habitait la plus modeste chambre d'une trèsmodeste maison située dans une non moins modeste rue. Il descendait de cette chambre tous les jours avant huit heures pour aller faire sa classe, .était libre à dix heures, et retournait au collège vers les deux heures pour en sortir à quatre. Le chemin

qu'il suivait l'obligeait de prendre chaque fois la rue du Poirier, de façon qu'on le voyait passer régulièrement dans cette rue quatre fois par jour, et que les rares personnes qui mettaient le nez à la fenêtre avaient dû se former de son exactitude une opinion fort avantageuse.

Or, Mlle Charlotte Renard était une de ces per-* sonnes.

Mlle Charlotte Renard qui comptait ses vingtquatre ans accomplis et qui, par conséquent, n'était plus une toute jeune fille, logeait seule avec sa mère dans une étroite petite maison appartenant à celle-ci et qui n'avait sur la rue, au rez-de-chaussée, qu'une porte et une fenêtre. Quoiqu'elle fût presque toujours occupée à travailler près de cette fenêtre au moment où Prosper passait, il ne l'avait jamais remarquée, et il avait eu tort, non que Mlle Renard fût une beauté, un peintre ne l'eût pas choisie pour modèle, à coup sûr, et j'en sais même qui auraient été désolés d'avoir à faire son portrait; mais, telle qu'elle était néanmoins, elle ne laissait pas d'offrir certains agréments aux yeux de certains hommes, je dis de certains hommes, car les femmes la trouvaient généralement affreuse, sans doute parce qu'elle manquait tout à fait de grâce.

C'était une grande et forte fille, avec de beaux cheveux d'un blond ardent, un large visage percé de petits yeux gris, de bonnes grosses joues d'un

rose vif, et de bonnes grosses mains de la même couleur que ses joues.

Il est probable que Prosper aurait passé pendant dix ans à côté d'elle, sans se douter même qu'elle existait, si le hasard ou plutôt le vent ne s'était enfin chargé de les présenter l'un à l'autre.

On était au cœur de Tété. Dix heures du matin venaient de sonner, notre professeur sortait du collège, lorsqu'arrivé devant la petite maison, il s'ar* réta court , en portant la main à son visage, saisit un léger objet qui était venu lui caresser le nez, une étroite bande de mousseline doublée de papier vert, et entendit, en même temps, crier de l'intérieur:

< Mon col! mon coll Mon Dieu, maman, mon col est dans la rue. »

Yoici ce qui s'était passé. Mlle Renard brodait près de la fenêtre ouverte ; Mme Renard étant entrée dans la salle un peu brusquement, le vent, qui était assez gai ce jour-là, profita du courant d'air pour enlever la broderie et pour la jeter malignement à la face de Prosper.

Celui-ci, ne sachant ce que cela voulait dire, tenait toujours en main l'objet en question et regar* dait machinalement du côté de la fenêtre, lorsque la porte s'ouvrit, et Mlle Charlotte se trouva tout à coup devant lui. Elle rougit jusqu'au blanc des yeux, prit la bande de mousseline qu'il semblait lui tendre, et murmura d'une voix émue :

12 NBDF FILLES

« Ah ! monsieur, je vous remercie bien. C'est le vent... »

Puis elle disparut , avant que Prosper eût pu répondre un mot, car il était lui-même tout interdit

J'étonnerai sans doute mes lecteurs en leur apprenant que cette apparition lui rappela le passage de YÉnéide où Vénus s'offre aux yeux d'Énée sous les traits d'une simple mortelle. Il n'avait jamais éprouvé pareil éblouissement. Mlle Charlotte était telle pourtant que je viens de la peindre, et je ne crois pas que sa robe de toile brune et son tablier de coton bleu à petits carreaux dussent ajouter beaucoup aux agréments douteux dont Tavait comblée la nature. Mais, fort heureu&ement, nous n'avons pas tous les mêmes yeux , et je vous aurais donné d'elle une tout autre idée, si j'avais consulté les impressions du professeur de sixième.

En retournant à deux heures au collège, Prosper ne put s'empêcher de jeter un coup d'œil du côté de la fenêtre ; mais il fut déçu dans son espérance : au lieu de la douce vision qu'il évoquait, il n'aperçut que Mme Renard , et, en dépit de la chaleur qui était devenue accablante , il frissonna de tout le corps.

Gomme il avait pensé le matin aux charmes de Vénus en voyant la fille, il songea, malgré lui, à la tête de Méduse en voyant la mère. Ce n'est pas que Mme Renard fût laide ou désagréable ; au contraire,

elle avait dû être fort jolie. Ses traits étaient fins, ses yeux avaient encore beaucoup d'éclat, sa taille ne manquait pas d'élégance, et il y avait dans sa robe de laine noire et dans son bonnet de crêpe également noir je ne sais quoi d'apprêté et de distingué qui la faisaient prendre d'abord plutôt pour la maltresse que pour la mère de Charlotte. Mais autant la physionomie de celle-ci était riante et placide, autant la figure de celle-là était sévère et renfrognée. Elle enveloppa Prosper d'un regard scrutateur, et je dois dire que cet examen sommaire ne fut pas à l'avantage de mon héros, et que Mme Renard fut surtout choquée de la couleur de son teint, qu'elle attribua à des excès de jeunesse dont le pauvre garçon était, à coup-sûr, fort innocent. Quant à lui, il ne réfléchit pas, il fut simplement terrifié pjur le seul aspect de Mme Renard , et l'impression qui lui en resta fut si forte, qu'en sortant du collège il prit le milieu de la rue et qu'il n'osa pas même tourner les yeux du côté qui l'intéressait.

Le lendemain, il fut plus hardi et plus heureux. En passant à huit heures devant la maison, il leva la tête et aperçut Mlle Charlotte qui brodait déjà et qui lui rendit le salut qu'il crut devoir lui adresser. Il en fut de même le surlendemain et les jours suivants. Bref, Prosper la revit ainsi une soixantaine de fois dans l'espace de trois semaines, sans que jamais les choses allassent plus loin, et pourtant il

n'en fallut pas davantage pour opérer dans son moral un bouleversement complet.

Amour, fatal , puissant, redoutable amour, jusqu'où ne s'étend pas ton empire I Quel mortel peut se flatter d'échapper toujours à ton joug ? Envain est-on fonctionnaire de l'Université, envain a-t-on été bourré, dès le berceau, de latin et de grec, envain travaiUe-t-on, depuis près de dix ans, à se faire re* cevoir agrégé pour les classes de grammaire : tu t'empares tout à coup de ces natures que la science a presque desséchées, tu les rajeunis, tu les fécondes, tu fais éclore tes fleurs vigoureuses sur un sol qu'on avait appauvri en croyant l'enrichir. Et ces cœurs reconquis s'étonnent eux-mêmes d'être si vastes ; ils se mesurent avec stupeur, car ce qu'il y a de charmant en toi, dieu terrible, c'est que tu es bon diable au fond, c'est que tu es juste, c'est que tu te donnes à tous de la même manière, et que la grande âme d'un roi, d'un empereur ou d'un sultan n'est pas plus large pour te posséderque l'âme étroite d'un professeur de sixième.

J'ai honte de l'avouer, messieurs^ mon héros n'avait point encore aimé, quoiqu'il eût vingt-huit ans. Il avait été trop occupé peut-être, ou, plutôt, son heure n'était pas venue. Le cadran est chose trèscommode pour expliquer de tels retards. Toujours est-il que le pauvre garçon fut tout d'abord trèssérieusement atteint, qu'il n'eût plus qu'une seule

pensée dans Ja solitude de sa petite chambre, et qu'il se laissa même aller, en faisant sa classe, à des distractions dont ses élèves profitèrent et qui lui valaient quelques remontrances de la part de son principal. Il crut que son avenir universitaire était menacé , il perdit la tête , il songea à quitter cette ville funeste , à demander son changement; puis il se ravisa, des idées moins sombres s'offrirent à son esprit) entre autres l'idée du mariage. Mais pouvait-il se marier avant d'avoir été reçu agrégé pour les classes de grammaire ? Que dirait sa tante Loriot? Et, d'ailleurs, voudrait-on de lui? Mlle Charlotte Renard ne devait-elle pas avoir autant de prétendants qu'en avait eu jadis la reine f^énélope î

Il était parvenu à se procurer quelques renseignements sur le compte de la belle brodeuse. L'aumônier du collège* Fabbé Denis,

Petit homme fort rond de toutes les manières,

qui habitait Saint-Omer depuis plus de vingt ans, et qui, naturellement curieux, était au courant des affaires de chacun, lui avait appris que Mme Renard, sans être riche, devait être fort à son aise. M. Renard n'avait pas laissé grand'chose, Mlle Charlotte n'avait eu pour sa part qu'une quinzaine de mille francs au plus ; mais Mme Renard avait fait, de son côté, plusieurs héritages, et on estimait généralement que sa fortune s'élevait à soixante ou quatre-

vingt mille francs. La maison où elle logeait était à elle. Celle où M. Renard était mort avait été vendue à M. Turpin, dont le fils, Oscar Turpin, s'était aussi arrangé avec la veuve pour reprendre la clientèle du défunt : M. Renard était brasseur. La maladie de langueur, à laquelle il avait fini par succomber, Tavait forcé de négliger beaucoup son commerce dans les dernières années de sa vie. Mais on ne doutait pas que la brasserie ne reprit toute son importance entre les mains du nouveau mattre^ et il était probable, les Turpin ayant toujours été liés avec les Renard, qu'Oscar se déciderait enfin à épouser Charlotte, ce qui était, disait-on, le rêve des deux familles.

A cette révélation inattendu^, Prosper ne put retenir un mouvement qui n'échappa point à l'aumdnier. L'abbé Denis aimait à s'occuper ou, plutôt, à se mêler du bonheur des autres. Prompt à réparer le mal qu'il avait fait avec préméditation peut-être, il ajouta qu'il n'y avait rien d'arrêté, qu'Oscar Turpin ne paraissait pas du tout enclin au mariage, que Mlle Renard, lasse d'attendre, pourrait fort bien se prononcer en faveur d'un autre, et il finit par offrir ses services au jeune professeur. Mais Prosper, reprenant aussitôt toute sa réserve, lui répondit qu'il n'était question de rien et qu'on ne devait pas plaisanter sur des choses aussi sérieuses. Par malheur, il avait rougi en disant cela.

L'abbé Denis n'eut rien de plus pressé que de faire part à ses autres collègues des soupçons qu'il avait conçus. Ceux-ci s'en amusèrent beaucoup et ne négligèrent aucune occasion d'y faire allusion devant Prosper. Il se fâcha, ce fut bien pis encore. Le professeur d'histoire ne l'aborda plus que pour lui parler de chasse , et surtout de chasse au renard. Le pauvre garçon exaspéré, tremblant qu'il ne revint quelque chose de tout cela aux oreilles de ces dames, confus de se voir pénétré dans ses sentiments les plus secrets , songea plus que jamais à demander son changement, et il l'aurait fait sans une circonstance étonnante, que personne ne pouvait prévoir et qu'on apprendra dans le chapitre suivant.

IHCmENT XXTIUORBmàJRS, ET CE Q^IL EN BÉSULTA.

Un matin que^ revenant de faire sa classe, Prosper passmt comme à l'ordinaire par la rue du Poirier, mais en longeant le mur opposé à la bienheureuse fenêtre , car il n'osait plus même se donner rinnocente satisfaction de chercher à voir Charlotte, Mme Renard sortit de la maison, l'arrêta au passage et le pria gracieusement de venir causer un moment avec elle.

Je n'essayerai pas de décrire ce qu'éprouva Prosper. Il avoua lui-même par la suite que tout s'était brouillé devant ses yeux et dans son esprit, et qu'il n'était revenu au sentiment de la réalité qu'en se trouvant assis en fiace de Mme Renard , les mains sur les genoux et les pieds sur un parquet de bois bien blanc où l'on avait répandu quelques poignées de sable. Je parle de ce sable et de ce parquet, parce que, pendant près de cinq minutes, mon héros ne

put se décider à regarder autre chose. Il n'entendit pas non plus bien distinctement les premières phrases que lui adressa Mme Renard , et il ne commença à comprendre de quoi il s'agissait que lorsqu'elle s'écria :

< Quoi t vous ne saviez pas que le petit Boucheron était mon neveu?

— Non, madame, balbutia-t-il.

— C'est singulier. Il y a pourtant au-dessus du magasin de son père, qui est pharmacien, il y a écrit en toutes lettres : Boucheron-Renard.

~ Je n'avais pas remarqué, ou, du moins*. «.

— C'est singulier. Mais ne trouvez-vous pas que cet enfant a la tète bien dure ?

-** Mais non, madame*

— Pourquoi donc est-il toujcrars le dernier de sa classer

~Parcpque....

— Parce qu'il ne travaille pas assez Je l'ai deviné et je l'ai dit vingt fois à ma so^r. Elle n'est pas sotte; son mari, qui est le premier pharmaden de Saint-Omer, n'est pas plus bête qu'un autre : je ne vois pas pourquoi leur enfant serait un idiot. Mais vous ne pouvez pendant la classe le suivre d'assez près (il y en a quinze ou vingt autres dont vous devez aussi vous occuper), et ma sœur s'est décidée à lui faire donner des leçons particulières. Chez elle il n'y aurait pas moyen , car elle a-encore

quatre marmots plus petits qui font un sabbat terrible; mais ici on est tranquille^ et comme nous sommes tout près du collège, si vous voulez venir tous les jours chez moi de onze heures à midi, mon neveu s'y trouvera, et je n'ai plus maintenant qu'à vous demander quelles sont vos conditions. »

Les conditions fixées par Prosper furent si modestes qu'elles lui valurent un sourire charmant de la part de son interlocutrice, et il fut convenu qu'il donnerait le lendemain sa première leçon.

Gomme le cœiur lui battit en mettant pour la seconde fois les pieds dans cette salle basse, où il allait pouvoir passer chaque jour une heure entière; comme il se sentit délicieusement ému en apercevant Mlle Charlotte occupée à broder près de la fenêtre 1 Mme Renard, qui était là aussi, lui ayant demandé lorsque le jeune Boucheron fut arrivé, si elles ne le généraient pas et s'il ne valait pas mieux qu'elles se retirassent, il protesta avec énergie qu'elles ne le gêneraient nullement.

Un changement complet s'était, du reste, opéré en lui depuis la veille. L'abtme qui le séparait en idée de Charlotte s'était comblé tout à coup; à la défiance extrême avait succédé l'extrême confiance, et les images les plus riantes s'étaient en quelque sorte imposées à son imagination en délire. A pré-

sent qu'il était admis dans la maison j il trouverait toujours bien l'occasion de parler à la jeune personne; elle l'écouterait, ils s'expliqueraient ^ ils s'entendraient..,. Aussi l'ineptie désespérante de sdn élève, les hauteurs de Mme Renard qui n'était pas aimable tous les jours, les raill^ies de ses col* lègues qui recommencèrent de plus belle à le tourmenter, quand ils surent qu'il avait ses entrées au«... terrier, suivant une expression qui fit fortune;^ les difficultés , les retards , les obstacles de toute espèce, rien ne parvint à le détourner du but qu'il s'était fixé.

Pendant trois mois il continua ses leçons, sans que le hasard le favorisât. Mme Renard était toujours à son poste. Néanmoins on se voyait, on échangeait quelques paroles; une certaine familiarité résultant de l'habitude s'établissait petit à petit entre les deux jeunes gens. Mais le jour si ardemment désiré arriva enfin ! Mme Renard ayant été forcée de sortir à l'improviste, Prosper se trouva seul avec Charlotte et le jeune Boucheron, et il se passa alors une chose qui pourra paraître invraisemblable, vu le caractère de mon héros, mais qui n'en est pas moins authentique. Le professeur pria tout bas son élève d'aller lui chercher pour deux sous de tabac à l'extrémité de la ville, en lui recommandant de ne poiDt courir, de peur de s'échauffer.

Deux jours après, l'abbé Denis étant venu faire

visite à Mme Renard , et profitant d'un moment où il était seul avec elle, lui demanda la main de Charlotte pour son collègue et ami Prosper GoUnet. Mme Renard sembla tomber des nues, et» après s'être un peu remise, répondit que M. Prosper Golinet lui faisait assurément beaucoup d*honneur, mais cela d*un ton qui signifiait qu elle trouvait ledit Prosper bien audacieux d'aspirer à la main de sa fille. Elle s'informa pourtant du bien qu'il pouvait avoir. L'abbé fut obligé d'avouer qu'il n'avait guère que sa place et quelques légères économies. Mme Renard crut devoir alors lui rappeler que Charlotte avait hérité de quinze mille francs de son père, qu'elle en aurait en se mariant au moins autant de sa mère, et qu'elle ne pouvait par conséquent épouser quelqu'un qui n'avait rien. Toutefois on verrait^ on réfléchirait ; elle ne pouvait rien dire avant d'avoir consulté sa fille. Mais à peine l'abbé se iut-il retiré, qu'au lieu d'aller consulter sa fille , Mme Renard mit à la hâte son châle et son chapeau et courut à la brasserie chez sa bonne amie Mme Turpin, qui se trouvait fort à propos au logis.

Mme Turpin était une grosse flamande, blonde, rose, bonne enfant et qui mangeait et buvait au besoin pendant sept ou huit heures consécutives.

Mme Renard lui parla d'abord de la cherté des

vivres, du dernier marché où il n'y avait rien de

bon, de la bière qui ne moussait pas assez, puis elle lui fit part en confidence de la démarche de l'abbé, mais en faisant remonter cette démarche à plusieurs jours et en présentant Prosper Golinet comme un jeune homme charmant » rangé, qui gagnait beaucoup d'argent et qui avait des économies considérables.

L'amie se troubla visiblement et devint si rouge qu'il était à craindre qu'elle n'eût un coup de sang. Mme Renard n'en ajouta pas moins qu'elle croyait que ce jeune homme était fait exprès pour sa fille. Mme Turpin ayant alors insinué timidement qu'un commerçant aurait mieux valu qu'un professeur, et Mme Renard ayant riposté vivement qu'on ne pouvait prendre que ce qui se présentait, la première ne fut plus maîtresse de son émotion et déclara à la seconde , au milieu des larmes et des sanglots, que son fils Oscar était plus* dissipé que jamais et qu'il ne voulait pas entendre parler de mariage.

Plusieurs jours se passèrent. Charlotte, qui était au courant de la demande, fut un peu surprise du silence que sa mère gardait avec elle à ce sujet. Elle essaya de parler de Prosper, Mme Renard fit la sourde oreille. A bout de patience, notre jeune personne alla droit au but.

c Je croyais, dit-elle, que l'abbé Denis était venu

t'entretenir l'autre jour de quelque chose qui m'intéressait.

—Et qu'est-ce qui vous a fait croirecela, demanda aigrement la dame ?

— C'est M. Prosper qui me l'a dit.

—M. Prosper? M, Prosper! M. Prosper abuse furieusement, il me semble , de la confiance que j'ai en lui. Je prierai ma sœur de faire donner des leçons à son fils où elle voudra, mais ce ne sera plus chez moi, je le jure. D'ailleurs, l'enfant ne profile pas : il est décidément très-borné , il tient de son père, ou plutôt M. Colinet (je vous prie de ne plus l'appeler M. Prosper), M. Colinet s'occupe beaucoup plus de vous que de son élève.

— Mon petit cousin ne comprend rien de ce qu'on lui dit. Mais M. Prosp.... M. Colinet m'a fait connaître les sentiments qu'il a pour moi, et je l'ai autorisé à demander ma main.

—En vérité? La belle autorisation! Et vous avez cru que j'y consentirais? Moi, vous laisser épouser un petit professeur qui n'a que sa place, qui n'a rien à espérer de personne , et qui est jaune comme un citron? Il a beau dire , ce n'est pas une couleur naturelle. Cet homme-là a quelque vice dans le sang.

— Il n'a jamais été malade.

— Bah ! c'est lui qui le dit. Mais je me trompe fort, ou sa jeunesse a dû être terriblement orageuse. Il a l'air d'un innocent, quoiqu'il n'en ait pas la

mine. Défiez-vous de l'eau qui dort, comme* dit le proverbe.

— On voit bien que tu ne connais pas M. Prosper.

— Ne l'appelez pas M. Prosper, je vous le défends une fois de plus, et je rougis pour vous du peu de retenue que vous montrez ! La passion du mariage vous emporte en dehors de toutes les convenances. Si vous étiez moins pressée , si vous vouliez attendre encore un an ou deux , je suis sûre qu'Oscar Turpin se déciderait à vous épouser.

— Mais je ne voudrais pas d'Oscar Turpin.

— Et pourquoi, s'il vous plaît?

— Parce que c'est un mauvais sujet , un jeune homme sans mœurs, parce qu'il a tous les défauts que tu reproches si injustement à Prosp.... à M. Golinet.

— Taisez- vous, vous êtes une sotte. Oscar Turpin est frais comme l'amour, solide comme l'Hercule du Nord, et, s'il s'amuse un peu pendant qu'il est libre, c'est un signe infaillible qu'il se rangera, une fois marié. D'ailleurs , il est riche , lui ; il a le premier des états , il est brasseur et successeur de votre père 1 II aura peut-être après ses parents plus de cent cinquante mille francs , et, avec ce que je comptais vous donner moi-même en mariage, vous auriez fait une maison d'or. Oui, j'étais décidée à me gêner pour vous établir , je vous aurais peutêtre donné trente mille francs. Mais, si vous épousez

H. Prosper, puisque Prosper il y a, vous n'aurez pour tout potage que les quinze mille francs de votre père, et pas un liard avec.

— Nous n'en demaBidons pas davantage.

— Gomment!....

— J'ai prévenu M. Colinet que je n*aurai que quinze mille francs de dot , et il s'en contente.

, — Âh 1 j» fit Mme Renard avec une naïve expression de surprise.

Puis elle ajouta aussitôt :

c II fait bien de s'en contenter; c'est encore trop pour lui. »

Cette perspective de marier sa fille sans bourse délier n'avait pas laissé pourtant de lui sourire. Elle n'avait point encore envisagé la question sous cet aspect, et elle reçut, ce jour-là, notre professeur, sinon avec toute la bienveillance qu'il eût pu désirer, du moins avec un air qui ne fermait plus tout à fait la porte à l'espérance.

Les leçons continuèrent, le petit Boucheron n'en profita pas mieux ; mais l'amour de Prosper et de Charlotte ne tarda point à se révéler dans toute sa puissance aux yeux clairvoyants de Mme Renard. Elle se fit dès-lors un devoir et peut-être un malin plaisir de ne jamais les laisser un instant en téte-àtéte 9 et ce fut à grand'peine qu'ils purent encore échanger quelques regards, quelques paroles, quelques furtifs serrements de main. Cependant les mois

ET UN GABÇON. Î7

se passaient^ et les choses n'arançaient pas. Prôsper était exaspéré. Charlotte qui, au fond de l'âme, ne l'était pas moins que lui, surmonta sa timidité naturelle, et, en présence de son amant, mit résolument sa mère en demeure de se prononcer. Il en résulta une scène violente dont la conclusion fut que le mariage serait célébré à l'époque des vacances, et qu'en attendant, le jeune homme serait reçu dans la maison sur le pied de prétendu.

Il faudrait d'autres crayons que les miens pour retracer tous les désagréments que mon héros eut à subir, dès-lors, de la part de sa future belle-mère. Elle lui dit les choses les plus dures , elle lui fit des crimes des plus innocentes familiarités, elle déploya un art infini pour déranger toutes ses petites joies d'amoureux. Puis tout à coup cela changea. Elle de- ^ vint, du jour au lendemain, aussi souple qu'elle était roide, aussi onctueuse qu'elle était aigre ; elle engagea Prosper à embrasser Charlotte, elle les fit placer l'un à côté de l'autre, elle les appela mes enfants, elle alla enfin jusqu'à inventer des prétextes pour se retirer et les laisser ensemble.

Prosper confondu, ravi, nageait dans les eaux de la plus complète félicité, et se mettait même à aimer Mme Renard. Mais Charlotte, qui connaissait sa mère, avait deviné tout de suite qu'elle avait une arrière-pensée. En effet , quand les premières impressions lui parurent suffisamment effacées et le!^

choses au point où elle les voulait, Mme Renard dit un soir à son futur gendre que la vie en commun offrait bien des avantages, qu'elle ne pouvait, quant à elle, se faire à Tidée de vivre séparée de sa GUe, et que , quoique sa maison ne fût pas bien grande, elle leur en céderait de bon cœur la moitié pour les avoir toujours auprès d'elle.

Notre héros parut tout déconcerté. Il n'avait pas jusqu'alors songé à ce détail; il s'était bercé , au contraire, d*une douce idée de solitude à deux, dans un petit appartement dont il eût laissé le clioix à sa femme. Mais, comme il était animé du désir de tout concilier, il allait peut-être donner imprudemment dans le piège, lorsque Charlotte, devinant sa pensée et comprenant mieux que lui toutes les conséquences de la proposition maternelle, objecta simplement que, dans l'intérêt de l'harmonie générale, il .était plus sage de vivre chacun chez soi. Prosper fit aussitôt Vjolte-face et dit comme elle.

Une discussion fort vive s'engagea entre la mère et la fille, celle-ci soutenant son avis avec respect, mais avec fermeté, celle-là ne reculant pas devant les gros mots pour faire triompher le sien. On batailla pendant plus d'une .heure. Enfin, Mme Renard s'écria en s'adressant à Prosper et en foudroyant Charlotte du regard :

« Qu'elle fasse comme elle voudra 1 Mais, si vous ne restez pas avec moi, elle peut bien compter que

je ne débourserai pas un sou pour son trousseau. »

Et ce fut au milieu de ces alternatives de beau temps et d'orage que notre professeur vit peu à peu s'avancer le jour qui devait être et qui fut réelle* ment le plus beau jour de sa vie.

di^p^

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