LA PREMIÈRE » LA SECONDE ET LA TROISIÈME
La noce eut lieu avec un certain éclat. Mme Renard se ravisa au dernier moment, et se piqua de générosité et de savoir-vivre- Elle fit cadeau à sa fille d'une belle robe de soie blanche, du voile, de la couronne et du bouquet de fleurs d'oranger, enfin de tout ce qui constitue la toilette de la mariée. Rien ne fut épargné, non plus, pour le repas. M. et Mme Turpin avec leur fils Oscar, ainsi que l'abbé Denis et le principal du collège, y assistèrent, et ils furent obligés de convenir que tout s'était passé pour le mieux.
Comme, malgré les instances de son neveu, la tante Loriot, prétextant une indisposition, mais en réalité par un motif de pure modestie, n'avait pu se décider à venir au mariage, les nouveaux époux partirent pour Valenciennes quelques jours après, tant Prosper avait hâte de faire connaître à sa femme
ET ON GARÇSON. 31
une personne à laquelle il devait^ disait-il, tout ce qu'il était.
Ils ne trouvèrent pas la vieille fille dans la splendeur, ni môme dans l'aisance. Elle habitait une humble petite chambre très-modestement meublée, très-soigneusement tenue, et continuait de travailler pour vivre, non qu'elle y fût absolument forcée, car elle s'était amassé quelques petites rentes, mais elle ne voulait point toucha à ses revenus, désireuse qu'elle était de laisser, en mourant, à son neveu une somme plus importante.
EUe fut ravie, l'exoellente fille, en voyant sa nièce. Elle s'attendait à quelque belle demoiselle un peu dédaigneuse, un peu exigeante, un peu gonflée de sa position et de sa fortune (Prosper était entré dans une famille riche, relativement à la sienne), et elle trouvait une jeune femme toute simple, toute bonne et qui ne s'en faisait nullement accroire. Elle fut tout de suite à son aise avec elle. Dès la première visite, elle voulut lui prendre mesure d'une robe, se chargeant à la fois de l'étoffe et de la façon, quoiqu'elle lui eût déjà envoyé pour cadeau de noce douze petites cuillers d'ai^ent et une pièce de fine toile, ce qui, par parenthèse, lui avait valu de vertes remontrances de la part de Prosper.
Charlotte, de son côté, fut enchantée de sa nouvelle tante. D'abord elle ne pouvait la regarder sans penser à son mari, la figure de celui-ci rappelant
trait pour trait la iigure de celle-là. Ils causèrent longuement tous trois, puis ils allèrent dîner ensemble à l'hôtel où les jeunes gens étaient descendus.
Le lendemain, la tante Loriot voulut les recevoir chez elle à déjeuner, et je vous laisse à penser avec quel soin, avec quel plaisir elle apprêta le modeste repas dont le cœur, du reste, ne fit pas seul tous les frais , et qui fut encore relevé par la franche gaieté des convives. Le surlendemain M. et Mme Golinet quittèrent Yalenciennes, accompagnés des vœux de la bonne tante, charmés de l'avoir vue, mais sans avoir pu obtenir d'elle la promesse qu'elle leur rendrait un jour la visite qu'ils lui avaient faite.
De retour à Saint-Omer, ils s'installèrent provisoirement dans la chambre de Prosper, Mme Renard ayant déclaré qu'elle ne voulait les recevoir chez elle qu'autant qu'ils s'engageraient à y demeurer toujours. Elle exigea pourtant qu'ils vinssent prendre leurs repas avec elle jusqu'à ce qu'ils eussent trouvé .un logement. Gela ne fut pas long. Deux jours après ils arrêtaient un petit appartement situé au rez-de-chaussée, au fond d'une cour, et composé de trois pièces et d'une cuisine, avec jouissance exclusive d'un petit jardin, au bas duquel coulait l'Aa.
Prosper se crut possesseur d'un paradis terrestre en miniature. Il avait toujours eu un secret penchant pour le jardinage : il s'occuperait de son
jardin^ sans négliger celui des racines grecques; il bôd)^rait, il arroserait, il planterait des choux et de la salade, car il songeait en toute circonstance à l'utile avant de songer à l'agréable.
Charlotte courut la ville avec sa mère pour se procurer les meubles nécessaires. Mme Renard, se départant de la rigueur dont elle s'était vantée, voulut payer elle-même le lit, la commode, enfin tout le mobilier de la chambre à coucher, et elle donna, de plus, à sa fille un peu de linge, quelques ustensiles de cuisine et une petite pendule du temps de Louis XY, qui était dans la famille depuis environ un siècle, et qui fit plus de plaisir à la jeune femme que tout ce qu'on aurait pu lui offrir. Quant à la salle à manger, qui devait aussi servir de salon, six chaises de paille, une table ronde et un buffet, le tout en noyer, en composèrent l'ameublement. Enfin on fit poser dans là troisième pièce quelques tablettes de bois blanc pour y mettre les livres de Prosper, et on honora cette pièce dji nom de bibliothèque. Les frais d'installation ne furent pas bien considérables, comme vous voyez.
La lune de miel des nouveaux époux en fut-elle moins claire, leur bonheur moins pur? Qu'importe le luxe à qui n'en sent pas la privation, et lorsqu'on est heureux, songe-t-on aux objets extérieurs, n'est-on pas comme absorbé en soi-même î
Charlotte Renard, devenue Mme Colinet, ne s'était
point h&tée non plus, suivant les erranefits de certaines jeunes femmes, de tout changer dan^^ son costume et dans sa manière d'être. Elle continuait de porter sa robe d'indienne brune et son tablier de cotonnade bleue^ et, comme Prosper, de son côté, mettait toujours sa vieille redingote un peu râpée par Tusage et par la persévérance avec laquelle il la brossait, ils n'étaient pas brillants sans doute; mais c'était ainsi qu'ils s'étaient connus, qu'ils s'étaient aimés, et à leurs yeux ils n'auraient pu que perdre au changement
Le mari aurait voulu qu'on eût tout de suite une domestique ; la femme juge a à propos de s'en passer, •et dit qu'elle se tirerait fort bien d'affaire en recourant de temps en temps à une femme de journée. L'appartement ne fut pas moins bien tenu pour cela. Prosper ayant reconnu qu'il n'avait pas seulement auprès de lui une compa'gne qu'il aimait de tout son cœur, mais aussi une excellente ménagère, prit bientôt l'habitude de lui apporter tout ce qu'il gagnait et comme, outre son traitement, il avait le profit de quelques répétitions, il s'aperçut, à la fin de l'année, que, malgré les frais d'installation, malgré la dépense qui était double maintenant, il avait encore réalisé d'assez gentilles économies.
Mme Renard, en mère sage et prudente, n'avait pas manqué de leur dire que c'était dans les premières années du ménage qu'il fallait tâcher de
mettre quelque chose de côté, car plus tard les charges augmentaient, les maladies ou les enfants pouvaient venir. La première partie de cette dernière prévision ne s'accomplit pas, fort heureusement, M. et Mme Golinet coçtinuèrent de jouir d'une santé parfaite ; mais, au bout de neuf ou dix mois de mariage, Mme Golinet donna le jour à une fille dont Mme Renard fut la marraine, et qu'on appela Sydonie.
« Vous n'avez point perdu de temps, mon gendre,» dit alors la belle-mère avec un mélange d'approbation et de reproche, qu'il serait assez difficile de définir.
Elle se montra, du reste, fort généreuse envers sa filleule, lui donna une fort belle layette qu^elle avait confectionnée elle-même, et fit cadeau d'une robe à la mère. Elle était heureuse d*avoir une pe* tite fille, cela sautait aux yeux, quoiqu'elle n'en convint pas. Son front s'était éclairci, sa voix prenait, lorsqu'elle parlait à son gendre, des intonations plus douces. Mais qu'était cette joie contenue auprès de la joie expansive que témoignaient à Fenvi Prosper et Charlotte î Ils avaient vu leur bonheur, déjà si grand pourtant, presque doublé par la naissance de ce petit être dans lequel ils se retrouvaient l'un et l'autre, car la jeune Sydonie avait à la fois quelque chose de son père et quelque chose de sa mère, le teint de celle-ci et les yeux de celui-là.
Prosper s'acquittait avec délices de ses premiers devoirs de père; il allait même au delà, il empiétait sur le domaine de sa femme. Le jour, il s'emparait de la pouponne, la gardait pendant des heures, Tamusait à sa manière, lui chantait des vers latins ou lui récitait des déclinaisons ; la nuit, il s'éveillait au moindre cri, la promenait par la chambre, lui faisait boire de l'eau sucrée et ne la remettait dans son berceau que convenablement endormie. Charlotte en riait doucement, mais elle sentait encore s'accrottre, au fond, l'afiection qu'elle portait à son mari.
Je dois dire que, pendant quelque temps, l'enfant absorba les parents tout entiers, que le jardin fut négligé, un peu aussi la cuisine, voire même les études grecques et latines. Le père fit tort au professeur. Toutefois, comme il plut assez cette année-là, et que, d'un autre côté, Prosper avait mis sa classe sur un bon pied, les pommes de terre et les laitues n'en poussèrent pas moins, et les élèves de sixième donnèrent de même des résultats trèssatisfaisants.
A peine la petite fut-elle sevrée, que Mme Golinet se trouva de nouveau dans une position intéressante. Prosper fut enchanté, il désirait un fils. Mais Mme Renard, dès l'apparition des premiers symptômes, regarda son gendre de travers et lança quelques phrases indirectes contre les hommes qui ne
laissent pas aux pauvres femmes le temps de respirer. Il n'eut pas Tair de comprendre : c'est ce qu'il avait de mieux à faire. La belle-mère n'en jugea point ainsi; elle appuya encore davantage et ne négligea aucune occasion de lui décocher quelque trait piquant.
Malgré cela, au bout des neuf mois de rigueur, Mme Colinet accoucha d'une seconde fille qu'on appela Clara, et dont la tante Loriot fut marraine par procuration, car elle n'avait point encore voulu venir, de peur, écrivait-elle, de déranger sa nièce.
« J'espère bien qu'on s'en tiendra là, » dit Mme Renard le jour du baptême.
Puis, voyant qu'on ne répondait rien, elle ajouta d'un air significatif, en regardant son gendre :
c J'y compte, entendez-vous. »
Prosper n'osa répliquer. Que pouvait-il dire, en effet? Mme Renard prit ce silence pour un acquiescement au désir impératif qu'elle avait exprimé, et parut se résigner à ce qui était un fait accompli. Seulement elle se montra moins généreuse pour la petite Clara qu'elle ne l'avait été pour sa filleule; les cadeaux et les tendresses continuèrent de pleuvoir sur celle-ci , et celle-là n'eut rien^ ou pas grand'chose. Mais Sydonie croissant à vue d'œil , Clara hérita naturellement de tout ce qui devenait trop étroit ou trop court pour sa sœur, et, comme elle n'était ni moins jolie ni moins mignonne, et
qu'elle riait volontiers dès qu'on faisait mine de lui parler, elle finit bientôt par trouver grâce aux yeux de sa grand'mère.
Mme Renard venait tous les jours passer une heure ou deux avec sa fille. Elle s'occupait des enfants, jouait avec Sydonie ou faisait manger la soupe à Clara. Il y avait bien, par-ci par-là, de petites altercations entre ces dames, on ne s'entendait pas toujours, on se boudait quelquefois; mais les choses n'allaient jamais bien loin, Charlotte ayant un caractère excellent, et n'opposant de résistance que pour ce qui en valait réellement la peine. Quant à Prosper, il gardait la neutralité dans ces moments difficiles.
Il était, du reste, au mieux avec sa belle-mère qui commençait enfin à l'apprécier, et qui ne songeait plus à lui reprocher la couleur de son teint, depuis qu'il était père de deux fraîches et ragoûtantes petites créatures. Il acheva de se mettre dans ses bonnes grâces en amenant chez elle sa filleule, dès que celle-ci pût marcher un peu, je dis un peu, car il la portait les trois quarts du temps, et, comme la petite aimait beaucoup sa grand'mère, il s'habitua à l'y conduire tous les jours en se rendant au collège.
La bonne entente et l'harmonie s'étaient donc établies entre la maison de la rue du Poirier et la maison du bord de l'eau, et tout faisait présager
que les liens si étroits qui unissaient déjà ces cinq personnes (je compte Sydonie et Clara), ne feraient que se resserrer, lorsqu'une circonstance, quin'avait rien en soi d'extraordinaire, Tint troubler tout à coup la tranquillité dont jouissait notre humble et heureux ménage.
Mme Renard crût s'apercevoir de quelque changement dans la personne de Charlotte : elle n'en voulut pas croire ses yeux et interrogea directement sa fille qui lui avoua que la réalité répondait à l'apparence, et qu'elle serait mère sans doute pour la troisième fois au commencement de l'hiver.
Par bonheur, Prosper n'était pas là, Mme Renard eut le temps de cuver la surprise et l'indignation dont elle fut saisie. Elle ne dit pas grand'chose à sa fille, elle se contenta de soupirer profondément et de lever les yeux au ciel à plusieurs reprises ; mais, si des regards avaient le pouvoir de foudroyer, ceux qu'elle lança sur Prosper, aussitôt qu'il parut, l'auraient infailliblement jeté sans vie à ses pieds. Elle ne lui souffla pas mot cependant. Elle se réservait pour un moment plus propice, elle préférait lui parler seule à seul, et, le lendemain matin, quand il lui amena Sydonie, elle le pria gracieuse^ ment de revenir à dix heures en sortant du collège, parce qu'elle avait besoin de causer un peu avec lui .
L'homme qui médite un mauvais coup, ne prend pas plus de précautions pour en assurer le succès,
que n'en prit, en cette occasion , la mère de Charlotte. Elle avait depuis quelque temps à son service, car elle s'était toujours jusque^à passé de domestique; une fille de treize ou quatorze ans qu'elle nourrissait, et à qui elle ne donnait que de trèsfaibles gages. Elle envoya cette jeune fille promener la petite Sydonie, lui prescrivant la route qu'elle devait suivre et l'heure à laquelle elle devait rentrer. Elle alla aussi prévenir quelques bonnes amies, de peur qu'on ne vînt la déranger. Enfin elle se posta sur le seuil de sa porte et guetta son gendre au passage, comme si elle eût craint que, par quelque inspiration d'en haut, il ne se dérobât au sort qui l'attendait.
« Venez, monsieur, venez, » dit-elle, dès qu'il fut à portée de l'entendre.
Il la suivit comme l'agneau suit le boucher qui l'appelle , et il entra dans la salle en cherchant des yeux Sydonie.
« La petite est sortie avec ma bonne, reprit Mme Renard, comprenant son interrogation muette.
— Mais votre bonne est une enfant, madame, hasarda Prosper. Est-il prudent ?.*.
— Je sais mieux que vous ce qui est prudent et ce qui ne l'est pas, interrompit Taltière belle-mère, et je m'étonne que vous vous permettiez de me faire une observation , lorsque j'ai les reproches les plus graves à vous adresser. Oui, monsieur, vous avez
beau me regarder de cet air ahuri , c*est comme je vous le dis. Mais asseyez-vous, nous en avons pour plus de cinq minutes. Je vous rappellerai d'abord que c'est malgré moi que vous avez épousé ma fille, et que j'avais des préventions contre vous que vous n'avez pas justifiées, Dieu merci , mais qui étaient peut-être comme un avertissement vague de ce qui arrive. Certes, vous avez une femme comme il y. en a peu, sage, économe, laborieuse et soumise, plus soumise que je ne serais à sa place , car je vous aurais bientôt mis au pas, et nous ne verrions pas ce que nous voyons. Je croyais qu'à défaut d'autres qualités, vous auriez du moins un peu d'empire sur vous-même. Mais bast ! Vous êtes pire que les autres, et vous compromettez, de gaieté de cœur, la santé et la vie de votre malheureuse femme.
— Ou'est-ce que j'ai donc fait? s'écria le pauvre Prosper, qui cherchait en vain ce qui avait pu lui attirer une pareille mercuriale.
— Gomment, ce que vous avez fait ? riposta Mme Renard avec un redoublement de vivacité. Vous osez le demander! Croyez-vous que j'ignore encore l'état dans lequel est ma fille?
— L'état dans lequel.... répéta le professeur abasourdi. Je vous jure, madame, que je n'ai rien à me reprocher. Vous ne pouvez imaginer que je l'ai battue. Je me couperais les deux brad plutôt que de la toucher du bout du doigt.
— Il ne s'agit pas de si peu de chose, monsieur; je ne suis pas une femme déraisonnable. Si tous aviez eu quelque petite discussion avec Gtiariotte, si|, dans un mouvement de colère, vous lui aviez donné un soufflet, comme cela est arrivé une fois à feu Renard (mais je lui en ai rendu deux, dont il s'est souvenu toute sa vie), je ne m'en mêlerais pas, je vous laisserais vous expliquer ensemble. Non, non, monsieur, il s'agit d'un fkit beaucoup plus grave. En un mot, puisqu'il faut vous mettre les points sur les i, Charlotte m'a confié que vous n'avez point assez de deux enfants, et que vous en attendez encore un troisième.
— Ah! c'est pour cela?... exclama Prosper comprenant enfin et tougissant jusqu'au bout des oreilles.
— Oui, c'est pour cela, reprit victorieusement Mme Renard tirant avantage de la confusion où elle le voyait. Vous avez raison de baisser la tête. Trois enfants en moins de quatre ans I Mais voys voulez donc tuer votre femme? Et avec quoi les nourrirez-vous? Vous avez déjà de la peine à joindre les deux bouts ensemble, et je vous défie bien démettre, cette année, la moindre chose décote. Vous comptez sur moi peut-être? Sachez qu'on me fait plus riche que je ne suis, et que, d'ailleurs, je suis lasse de me priver de tout afin de vous laisser quelque chose. Puis à quoi cela servirait-il? J'ai soixante mille
francs tout rond. Soixante mille francs, partagés entre vos trois enfants, ne leur donneront à chacun que vingt mille francs , et il faudra encore qu'ils vous fassent là-dessus une pension pour vos vieux jours. Vous mourrez tous à Thôpital, c'est moi qui vous le dis. Mar grand'mère n'avait eu qu'une fille ; ma mère n'a eu que moi, et je n'ai jamais eu que Charlotte. J'espérais qu'elle suivrait mon exemple. Ah ! bien oui. Mais enfin ce (}ui est fait est fait, vous aurez trois enfants, trois filles peut-être; je ne veux pas récriminer , ce n'est pas d?ins mon caractère, et je consens à vous voir comme par le passé, en un mot, je vous pardonne, mais à condition que vous vous engagerez sur l'honneur... .
— A quoi? interrompit Prosper.
— A n'en point avoir d'autres, riposta majestueu- . sèment Mme Renard.
— Je ne puis rien promettre de semblable , s'écria le professeur en se levant et avec une énergie qui ne lui était point habituelle.
— Monsieur! monsieur! reprit la belle-mère en se levant aussi, est-ce votre dernier mot? Je vous prie de réfléchir.
— C'est tout réfléchi.
— En ce cas, il n'y a plus rien de commun entre nous, et je vous désavoue pour mon gendre.
— Mails, madame....
— Allez, monsieur, allez. Je vous prie de ne plus
44 NEOF FILLES
remettre les pieds chez moi , et je jure que je n'irai désormais chez vous que lorsque vous n'y serez pas. Ma pauvre fille! Ma pauvre Charlotte l Je ne veui rien entendre. Sortez, sortez. »
Mme Golinet apprit avec autant de surprise que de douleur la scène étrange que nous venons de rapporter. Elle essaya d'apaiser sa mère; mais elle reconnut bientôt qu'elle y perdrait son temps et ses peines, Mme Renard ^ant pris son parti et n'en voulant point démordre*
LA TANTE IlORlOT.
Cependant la jeune femme était plus souffrante et plus abattue que lors de ses deux premières grossesses. Malgré tout son courage» elle était obligée de négliger bien des choses dans la maison, et, quoique son mari la suppléât en tout ce qu'il pouvait, elle voyait elle-même que l'ensemble en souffrait et qu'il faudrait recourir un jour ou l'autre à l'aide d'une personne étrangère. Prosper l'avait en^ gagée de nouveau à prendre une domestique, mais elle ne pouvait s'y résoudre à cause du surcroît de dépense que cela devait entraîner.
Mme Renard triomphait, les embarras qu'elle avait prévus étaient à la veille de se réaliser. Prosper disait bien qu'il donnerait quelques répétitions de plus, et que le profit couvrirait la dépense* Mais n'en donnait-il pas assez, tous ses instants n'étaient-ils pas pris, et n'avait-il pas dû renoncer
46 NBDF FUXES
déjà à se préparer pour Tagrégation? Le* mari et la femme commençaient à s'inquiéter, une première ombre de tristesse s'étendait peu à peu sur le bonheur si pur dont ils avaient joui jusque-là, lorsqu'une idée lumineuse lui traversant l'esprit, Charlotte demanda tout à coup à Prosper s'il ne pourrait pas décider sa tante à venir demeurer avec eux.
Il y avait songé avant elle, sans oser lui en parler. Il s'était préoccupé souvent de l'isolement où vivait sa tante, et il eût été heureux de Tavoir près de lui, même sans en attendre aucun secours, et seulement pour reconnaître tous les bienfaits qu'il avait reçus d'elle. Il accueillit donc l'idée de sa femme avec enthousiasme. Mais le difficile était de décider Mlle Loriot. Comprenant qu'il était trèsimportant de lui présenter cela non comme une faveur qu'on lui faisait, mais bien comme un service qu'on lui demandait, Prosper et Charlotte composèrent une lettre dont ils pesèrent longuement chaque mot, et ils l'envoyèrent sans en rien dire à Mme Renard, car elle aurait pu mettre des bâtons dans les roues, et il valait mieux attendre, pourl'instruire, que la chose fût irrévocablement arrêtée.
La tante Loriot fut un peu suffoquée, dans le premier moment, de cette proposition inattendue. Elle avait ses habitudes, elle tenait beaucoup au fond à sa modeste indépendance. Prosper lui expliquait bien qu'elle aurait une chambre à elle, qu'il lui ce-
derait la pièce où il travaillait, qu'elle pourrait y mettre tous ses meubles, et qu'elle serait libre quand elle le voudrait. Mais ce n'était pas la même chose. Il est dur d'aller, à cinquante-deux ans, se mettre sous la direction d'une jeune femme qu'on connatt à peine, surtout lorsqu'on a toujours vécu seule. Toutefois, comme elle adorait son neveu et qu'elle mourait d'envie de connaître ses petitesnièces, comme elle sentait bien aussi que sa présence serait utile au jeune ménage, la tante Loriot écrivit à Prosper qu'elle allait donner congé de la chambre qu'elle occupait, et qu'elle se rendrait à Saint-Omer le plus tôt qu'il lui serait possible.
Mme Colinet, en recevant cette bonne nouvelle, fut presque aussi joyeuse que son mari. Quoiqu'elle n'eût vu la tante Loriot qu'en passant, elle l'avait yue assez pour la juger, et elle était convaincue que ses enfants trouveraient dans leur grand'tante une seconde mère. Restait maintenant à apprendre la chose à Mme Renard. C'était fort délicat, Charlotte et son mari le sentaient bien, car la dame pouvait faire observer qu'on introduisait un tiers dans le ménage, et que cette faveur, qu'elle avait sollicitée pour elle-même en un autre temps, lui avait été impitoyablement refusée. Mais Mme Renard était bien revenue de ces idées-là; elle n'avait jamais compris, du reste, la cohabitation avec son gendre qu'a la condition expresse qu'il n'aurait
qu'un enfant au plus, et elle se félicitait tout bas d'avoir conservé sa liberté. Aussi aux premiers mots que lui toucha sa fille, elle se contenta de dire :
< Faites ce que vous voudrez, je ne m'en mêle pas# Il vaut mieux avoir chez soi une parente qu'une étrangère; au moins, vous n*aurçz pas i lui donner de gages. Mais, en somme, c'est une charge de plus que tu t'imposes, ma fille, et, si elle venait à tomber malade, c'est toi qui serais forcée de la soigner.
— Ma tante est comme Prosper, insinua aussitôt Charlotte, elle a une santé excellente.
— Oui, et c'est tout ce qu'elle a sans doute?
— Oh 1 Elle n'est pas riche ; mais elle a quelque chose.
— Quoi qu'il en soit, son héritage ne sera pas lourd à porter, n'est-ce pas? Mais, si elle était riche, elle ne viendrait pas demeurer avec vous, et il est utile quelquefois d'avoir des parents pauvres. »
La tante Loriot fut reçue à bras ouverts par son neveu et par sa nièce, et les enfants, frappés de son étonnante ressemblance avec leur père, ne l'accueillirent pas moins bien. Elle trouva même grâce devant les yeux terribles de Mme Renard, car elle avait, comme je Tai dit, le meilleur naturel, et elle capta tout de suite la bienveillance de la belle-mère par le respect qu'elle lui témoigna et par la façon mo-
deste dont elle agit. Mme Renard aimait les personnes qui savaient se tenir à leur place, c'est-àdire qui reconnaissaient sa supériorité.
Il était temps que la tante arrivât. Elle avait à peine placé ses meubles et rangé ses petites affaires dans sa nouvelle chambre, que Mme Golinet donna le jour à une troisième fille qu'on appela Âugustine. Mme Renard, qui comptait qu'au moins l'enfant serait un garçon , ne voulut pas même assister au baptême.
LES PRINCIPBS p'OSCAR TURPIN.
S'il y avait quelque chose qui fût capable d'augmenter l'exaspération de Mme Renard à chaque nouvelle grossesse de sa fille, c'était la compassion prolixe que lui en témoignait sa bonne amie Mme Turpin. Mme Turpin et Mme Renard avaient les mêmes idées, les mêmes sentiments, la même manière de voir en bien des choses ; elles étaient toutes deux d'avis qu'une famille nombreuse est une véritable calamité, et elles avaient calculé bien des fois ce qu'un enfant de plus coûte dans une maison; mais peut-être eût-il mieux valu, dans les circonstances où on se trouvait, que l'amie de Mme Renard abondât un peu moins dans son sens. La contradiction soulage quelquefois. Quand on n'est que trop persuadé d'une chose, il n'est pas agréable d'en recevoir encore à tout moment de nouvelles preuves à l'appui. Mme Turpin disait.
par exemple, à Mme Renard un mois après la naissance de la petite Augustine :
« Comment feront-ils pour élever trois enfants? Il faudra nécessairement que vous vous décidiez h leur venir en aide. Ce n*est rien, lorsque les enfants sont petits ; il ne faut pas beaucoup d'étoffe pour leur faire des robes et des chemises. Mais à mesure qu'ils grandissent» la dépense augmente. M. Golinetn'a que sa place, et Charlotte, malgré toute son habileté, aura bien de la peine, cette année, à faire des économies.
— Elle se dit qu'elle n'a jJas besoin d'en faire, puisque j'en fais pour elle, ripostait Mme Renard avec une aigreur dont la cause était double. Ils seront à leur aise après moi.
— Tant mieux, tant mieux, reprenait l'autre. Vous savez combien je suis attachée à notre pauvre Charlotte. Mais ses charges sont bien lourdes. Vous m'avez dit vous-même qu'ils comptent garder avec eux cette tante qui leur est tout à coup tombée du ciel.' Voilà cinq, que dis-je? voilà six personnes dans la maison, et six personnes mangent plus que quatre. Puis Charlotte est jeune encore, M. Colinet n'a pas dit son dernier mot; au train dont ils vont, il est à craindre qu'ils ne sachent plus s'arrêter et que la famille ne s'accroisse indéfiniment, comme dit Turpin. Pour moi , je crois que Charlotte fera comme sa tante Boucheron, et qu'elle aura cinq enfants au moins. »
Ce rapprochement entre la tante et la nièce* que faisait assez volontiers lime Turpin sans aucune piauvaise intention» était particulièrement désagréable à Mme Renard. Elle était brouillée avec sa sœur depuis le mariage de Charlotte. Mme Boucheron, qui avait décidé, à part elle, que sa nièce ne se marierait pas, n'avait pu leur pardonner, à l'une ni à l'autre, le renversement de ses légitimes espérances. Les petits Boucheron s'étaient vus frustrés par ce mariage d*un héritage qui leur revenait de droit. Cependant Prosper, animé en toute circonstance d'un excellent esprit de conciliation, s'était fait un devoir d'entrer de temps en temps chez son oncle le pharmacien, et il avait voulu que son ancien élève, le jeune Alfred Boucheron, fût le parrain de sa troisième fille. Mais ses efforts n'avaient pas eu le résultat qu'il espérait. Au contraire, Mme Renard avait vu dans cette bonne entente apparente du pharmacien et du professeur une sorte de ligue et de protestation contre les principes qu'elle affichait, car elle n'avait pas été sans dire aussi à son beaufrère, avec moins d'énergie peut-être, qu'un homme n'a pas le droit de mettre au monde plus d'enfants qu'il n'en peut nourrir. On conçoit donc qu'elle fût péniblement impressionnée toutes les fois que se reproduisait l'allusion aux cinq enfants de sa sœur. Et maintenant vous me permettrez de laisser de côté les Boucheron qui n'ont rien de bien intéressant
pour nous, et de revenir à Mme Turpin qui est une grosse commère bonne à voir et à entendre, et dont la conversation nous amènera naturellement à nous occuper du bel Oscar Turpin, son fils, que Mme Renard avait longtemps et vainement convoité pour gendre.
Le mariage de Charlotte n'avait nullement altéré, comme on voit, les relations qui existaient entre ces deux dames. Mme Turpin, qui avait été si désolée à la première nouvelle, n'avait pas tardé à en prendre son parti, d'autant plus que M. Turpin lui avait fait judicieusement observer qu'après tout Mlle Renard n'aurait jamais été assez riche pour leur fils. Il ne se mêlait donc aucune amertume aux consolations qu'elle s'efforçait de prodiguer à son amie, et c'était sans aucune espèce d'arrière-pensée qu'elle lui disait encore :
« Oscar est comme moi : il trouve qu'une nombreuse famille est un fléau. Il ne songe toujours pas à se marier, ce qui nous désole ; mais il afflrme que, s'il se marie jamais, il s'arrangera de manière à n'avoir qu'un enfant, un garçon, si c'est possible (il n'aime pasles filles). Il se montrera aussi très-difficile pour le chiffre de la dot. L'autre jour, nous lui parlions, son père et moi, d'un parti qui pourrait lui convenir, d'une jeune personne d'Amiens qui sera très-riche un jour, et qu'on lui accorderait tout de suite. Eh! bien, avant même de la connaître, il nous
a répondu que les héritages ne sont pas à dédaigner sans doute, mais que la femme doit toujours apporter deux fois autant d'argent que le mari. Or, la demoiselle en question n'apporterait que quarante mille francs, et Oscar voudrait en trouver au moins soixante. H n'y a rien à dire à cela, il a le droit de se montrer exigeant, d'autant plus que, depuis un an, il est sage comme une image. On l'a calomnié d*ailleurs, ce pauvre garçon. Il a fait comme les autres, il a payé son tribut à la nature, il s'est amusé décemment, comme son père l'avait fait avant lui. Une amourette par-ci par-là : il n'y a pas de quoi damner un homme. Puis ce qu'on n'a pas fait avant, on le fait après, il faut toujours qu'on se rattrape. Ce n'est pas parce qu'il est mon fils que je le dis, madame Renard, mais Oscar est un jeune homme accompli, bon travailleur (la brasserie va à merveille), économe au fond, quoiqu'il paraisse prodigue, bon enfant dans l'intimité, spirituel en société, et qui donnera tout espèce de satisfaction à la famille dans laquelle il entrera. »
Mme Renard, après avoir écouté ces discours et d'autres semblables, revenait toujours chez elle plus furieuse et plus exaspérée contre son gendre.
Oscar Turpin réunissait-il véritablement toutes les perfections que lui prétait l'heureuse imagination de sa mère? C'est une question que nous allons essayer de résoudre. Il était grand, assez fort, assez
gros, avec un teint trèshchaud^ de grands yeux bleus qui ne disaient rien, et des cheveux d'un bloDd fade qui frisaient naturellement, mais qu'il commençait à perdre, quoiqu'il n'eût que trente ans à peine. Ses traits étaient réguliers et auraient été agréables, si un menton carré et des joues un peu tombantes n'eussent alourdi sa physionomie. Du reste, il ne semblait pas attacher grande importance à son extérieur. Il avait adopté, pour plus de commodité, un costume uniforme, le même en toute saison, paletot, gilet et pantalon de velours vert à côtes, le tout surmonté d'un chapeau rond en feutre brun. Ses manières étaient en harmonie avec son costume : elles étaient brusques, familières, et les mêmes à Tégard de tout le monde. Si j'ajoute qu'il parlait haut, qu'il disait ce qui lui passait par la tête, et qu'il riait volontiers de ce qu'il disait, vous aurez une idée à peu près exacte de ce qu'était au physique le fils unique et bien-aimé de Mme Turpin.
Quant à son moral.... MonDieui que vous dirai-je? 11 avait toujours la pipe à la bouche et buvait beaucoup de bière. Depuis qu'il avait quitté le collège, il y avait bien déjà une quinzaine d'années , car il n'avait jamais voulu aller plus loin que la troisième, il eût été difficile de calculer le nombre de pots qu'il avait vidés et le nombre de pipes qu'il avait cassées. Il ne s'était pas privé non plus d'autres plaisirs, qui sont généralement du goût de la jeunesse. Les
grisettes audomaroises avaient été de bonne heure pourchassées parlai, et il s'était acquis, en quelques années, une juste réputation de vainqueur dans le monde des couturières et des modistes. Seulement, comme il était un peu trop dominé par ses passions et qu'il se moquait du qu'en dira-t-on, ses parents avaient pu craindre un moment qu'il ne tombât en plein dans l'ivrognerie et le libertinage, et il y serait tombé, si un petit vice naissant ne fût venu, par bonheur, se jeter à la traverse de ses deui plus gros vices.
Oscar, qui avait toujours dépensé, sans trop y regarder, mais sans toutefois le jeter par les fenêtres « l'argent que lui donnait sa mère, Oscar commença à se faire une idée plus nette du prix de ce vil métal, lorsqu'il en gagna lui-même, c'est-àdire lorsque son père l'eût associé aux bénéfices de son commerce. Du jour où il réfléchit qu'un pot de bière bu chez lui ne lui coûtait pas la moitié du pot qu'il buvait à l'estaminet, il fat sauvé, et Mme Turpin put augurer, sans trop d'orgueil, qu'il deviendrait bientôt conseiller municipal et, qui sait? peutêtre, un jour, maire ou adjoint du maire de la ville.
Les économies qu'il pouvait réaliser sur la boisson l'avaient bientôt conduit à songer à celles qu'il serait à même de faire sur d'autres dépenses. Sans être fort généreux envers ses maltresses, il était obligé pourtant de desserrer les cordons de la bourse
plus souvent qu'il ne voulait; il ne tarda pas à se dire qu'il aurait tout profit à se marier, et qu'une femme légitime , au lieu de lui être à charge, améliorerait sa position.
Il ne possédait encore rien par lui-même, ou du moins, peu de chose ; son père et sa mère n'étaient pas très-vieux, ils étaient bien portants , et tout faisait présumer qu'ils ne se presseraient pas de mourir. Or, le besoin de posséder prenait chaque jour sur lui plus d'empire. Nous pouvons ajouter qu'il était déjà bien revenu des illusions de la jeunesse, si tant est qu'il eût jamais eu d'illusions. Il commença donc à promener des regards de sultan sur les jeunes personnes qui aspiraient à tomber en puissance de mari, et sa mère se chargea de lui faire remarquer les qualités ou les défauts de chacune d'elles; mais il les trouvait toutes pas assez riches ou trop bégueules.
Du reste, M. et Mme Turpin prenaient de lui une opinion d'autant plus avantageuse que ses prétentions s'élevaient plus haut, et ils en étaient venus à partager l'idée qu'il n'y avait dans la bonne ville de Saint-Omer aucun parti qui fût digne de leur fils. Ils auraient pu être cruellement déçus, s'ils avaient sollicité l'alliance de telle ou telle famille, car Oscar n'était point aux yeux de tout le monde ce qu'il était à leurs yeux, on lui rendait fort bien, à son insu, le dédain qu'il prodiguait aux autres. Mais il était pru-
dent, tout présomptueux qu'il était ; il ne perniit a ses parents de faire aucune démarche, il se chargea seul de la grande affaire, et si le choix auquel il s'arrêta prétait beaucoup à la critique, du moins ce choix lui conserva- t-il sa propre estime et le confirma-t-il dans l'idée, qu'il avait toujours eue» que rien ne devait lui résister.
Les Turpin étaient en relation d'affaires et même d'amitié avec un brave fermier de la Flandre française, qu'on appelait Pierre Guilain et dont la femme était venue, pendant longues années, vendre les produits de la ferme sur le marché de Saint-Omer. Le père Guilain aimait la bière; le père Turpin aimait le cidre : ils échangeaient donc chaque année une bonne barrique de cidre contre quelques barils de bière. Us allaient aussi dtner de temps en temps, l'un chez l'autre, ils^e voyaient, comme on dit, entre bourgeois.
Sa femme étant morte, le père Guilain n'avait pas permis que sa fille la remplaçât dans les occupations delà ferme. Il n'avait qu'elle, ill'avait toujours gâtée, il était à son aise, d'ailleurs , car , bien qu'il ttnt à bail un domaine considérable; il possédait lui-même de bonnes terres pour lesquelles il savait choisir de bons tenanciers. On n'ignorait pas non plus qu'outre ses terres il avait des valeurs en portefeuille. Il avait même spéculé sur les fonds de Paris. Oscar, qui n'était pas fier et qui préférait la
société des personnes qu'il jugeait au-dessous de lui par la position comme par Téducation, Oscar se rendait assez volontiers à la ferme , qu'il y fût invité ou non, et daignait parfois se mettre en frais d'amabilité pour Mlle Denise.
Mlle Denise était une grande et forte brune» aux joues fraîches, aux traits assez réguliers, demi-campagnarde, demi-bourgeoise, et qui aspirait à quitter le village pour venir se fixer à la ville. Oscar, ayant appris par le notaire du lieu qu'elle possédait en propre une quarantaine de mille francs , se dit que quarante mille francs sont toujours bons à prendre, et que Mlle Denise lui convenait mieux que toutes les mijaurées de Saint-Omer. 11 lui fit donc sa déclaration la première fois qu'il se trouva seul avec elle, et le compliment fut très-bien reçu. La demoiselle se chargea de parler elle-même à son père ; Oscar, de son côté, s'ouvrit à ses parents, et, comme M. et Mme Turpin, quoique surpris et déroutés au premier abord , ne purent s'empêcher de reconnaître ' ensuite que Mlle Guilain était un très-bon parti, la chose fut proposée rondement par le père Turpin et rondement acceptée par le père Guilain , et il fut convenu, à la satisfaction générale, que les jeunes gens se marieraient après la moisson.
Ce fut un beau jour pour Mme Turpin que celui où elle vint faire part du mariage de son fils à Mme Renard. Celle-ci était déjà au courant de tout ; elle
avait été instruite par la voix publique, et ce n'avai! pas été sans une secrète amertume qu'elle s'était reportée en idée à ses illusions évanouies, et qu'elle s'était demandé ce qui serait advenu, si sa fille ayai! eu l'esprit de rester libre. •
« Je vous fais mon compliment, mon complimeDl bien sincère , dit-elle à son amie, puisque la chose parait vous convenir. Cependant je n'aurais jamm cru qu'Oscar se déciderait à épouser une personne de la campagne.
— Mlle Guilain n'est point du tout une personne de la campagne, répondit la femme du brasseur. Elle a été élevée aux Ursulines, elle joue du piano, elle brode comme une fée. Son père, il est vrai, est fermier de M. le vicomte de la Bourde, mais c'est qu'il le veut bien, et des fermiers comme lui valent des propriétaires. M. Guilain est très-riche, plus riche encore qu'on ne croit. Qu'il vous suffise de savoir que sa fille apporte à Oscar soixante mille francs de dot.
■— Soixante mille francs î. C'est un joli denier. Je n'aurais jamais cru que le père Guilain consentirait à se gêner pour marier sa fille.
— Il ne se gène pas, il ne se gène pas du tout, je vous assure.
— J'aime à le croire. Mais comment se fait-il, alors, que Mlle Denise n'ait eu que quarante mille francs de sa mère?
— M. Guilain était plus riche que sa femme, voilà tout. Ce qu'il y a de certain , dest qu'il qoute vingt mille francs, argent comptant, à ce que nous apporte Denise. Nous donnons, de notre côté, vingt mille francs à Oscar. Nous n'avons pas voulu nous dégarnir. D'ailleurs, tout ce que nous avons n'est-il pas pour lui? Mais ces chers enfants n'auront toujours pas moins de quatre-vingts mille francs à eux pour se mettre en ménage, ce qui est très-gentil , ma foi I
— Grand bien leur fasse , madame Turpini II n'en faut pas tant pour le bonheur.
— Vous avez bien raison, madame Renard, quoiqu'il en coûte gros aigourd'hui pour vivre et pour élever des enfants. Après cela, Oscar est fils unique, Mlle Guilain n'a ni frère ni sœur, et ils disent déjà qu'ils n'auront jamais une bien nombreuse famille.
— On ne sait pas ce qui peut arriver.
— Oh! Oscar est inébranlable là-dessus. Il ne veut avoir qu'un seul enfant. 11 me le disait encore hier.
— Il est aisé de professer de pareils principes , lorsqu'on fait un mariage de convenance.
— Mais ce n'est pas du tout un mariage de convenance que fait notre Oscar, c'est un mariage d'inclination.
— Pas possible, madame Turpin !
— C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, madame Renard. Il y a six ans que notre fils pense en secret à la fille de M. Guilain.
— Six ans?
— C'est un soaniois que mon Oscar. Si j'avais se ce qui se passait dans son cœur, je ne me serais pas tant tourmentée. Mais adieu, madame Renard. J'ai encore quelques visites à faire. Vous direz bonjour pour moi à Charlotte. Toutes ses petites vont bien Je ne sais si j'aurai le temps d*aller la voir; elle demeure si loin que je crois, quand j'y vais , que je n'arriverai jamais.
— Ne vous gênez pas , madame Turpin , ne vous gênez p^s. >
Ce fut sur ces paroles aigres-douces que les deui vieilles amies se séparèrent, Mme Renard très-mortifiée des airs que prenait Mme Turpin, Mme Tur pin très-irritée pour la première fois contre Mme Renard, mais se disant au fond du cœur qu'il vaut mieux faire envie que pitié.
Le mariage eut lieu à l'époque fixée. On fit la noce à la ferme , et je vous prie de croire que les mets furent nombreux et succulents, les vins choisis , et qu'on y but à volonté du cidre et de la bière. II y avait en t<jut une centaine de personnes, tant parents qu'amis. Mme Renard , qui était invitée , trouva ud prétexte, au dernier moment, pour se dispenser de ce qu'elle appelait une corvée. Tout se passa à merveille, du reste. Mme Turpin avoua maintes fois par la suite qu'elle n'avait jamais tant mangé de sa vie. Le père Guilain but peut-être un peu plus que de
raison, et son gendre porta plus de santés qu'il n'était nécessaire ; mais la mariée interposa à point son autorité, et les commères , qui se trouvaient là, ne manquèrent pas de prédire- que Mlle Guilain serait maîtresse dans son ménage.
Au bout de quelques jours , les nouveaux époux vinrent s'établir à la ville où M. et Mme Turpin les avaient précédés. Ils logèrent tous ensemble, bien entendu', la maison .était assez grande pour cela, et Mme Oscar édifia tout de suite ses beaux parents par un mélange de faste et de parcimonie qui sautait aux yeux. Ils comprirent clairement dès le début, et avec une satisfaction véritable, que leur bru ne chercherait jamais à briller qu'au meilleur marché possible.
Un an ne s'était point écoulé, que la fille du fermier donna au fils du brasseur un gage vivant de sa tendresse. C'était un garçon qui fut nommé Pierre en l'honneur de son grand-père maternel, quoique Mme Turpin, qui lisait volontiers le feuilleton de son journal, eût beaucoup insisté pour qu'on l'appelât Gaétan. Elle s'en consola en mangeant beaucoup au baptême. Oscar, à qui ses amis dirent en riant que c'était bien commencé, répondit avec aplomb que c'était bien commencé et bien fini, et que Pierre Turpin serait fils unique.