‹ Neuf filles et un garçonChapitre 30 sur 47 · LA LIBERTÉ DANS LE MARIAGE · texte numérisé non relu

LA LIBERTÉ DANS LE MARIAGE

La princesse de Valberg, avec cette finesse de perception qui caractérise les femmes jalouses, n'a* vait point tardé à s'apercevoir qu'un intérêt nouveau était venu réveiller son mari de l'espèce de torpeur qui l'engourdissait. Elle n'avait pas ignoré sa liaison avec la danseuse ; mais nous avons vu qu'elle avait déjà fait un grand pas dans la voie des concessions et qu'elle avait cru devoir fermer les yeux. Maintenant elle se reprochait cette indulgence qui avait sans doute enhardi le prince à oser davantage.

Elle fut quelque temps, du reste, avant d'acquérir à cet égard une certitude entière. Son monde n'était point celui d'Elina; elles se rencontraient fort rarement à Paris, et, lorsque cela arrivait, elles n'avaient pas même l'air de se connaître. Puis Amédée prit des précautions dans les premiers temps, il voulait encore sauver les apparences. Suzanne , de

son côté, n'osait le surveiller de trop près; dans sa pudeur d'ànge, elle eût rougi de faire épier par un domestique les démarches de son mari, et elle ne pouvait croire non plus qu'il eût renoué si vite une liaison à laquelle il avait si facilement renoncé quelques mois auparavant. L'Âme se rattache volontiers au doute devant certaines évidences. Mais la méchanceté humaine fit ce que le hasard, si prodigue pourtant de pareils coups, avait hésité à faire : une lettre anonyme, fabriquée peut-être par celle même qu'elle dénonçait, vint enfin apprendre à Suzanne les nouvelles relations qui s'étaient établies entre le prince et Mme de Lassy. On lui donnait l'adresse de cette dernière, avec tous les détails qu'elle pouvait désirer. Elle passa et repassa huit jours de suite devant la maison indiquée, et huit jours de suite elle vit les chevaux du prince arrêtés devant la porte.

Suzanne connaissait déjà tout ce que la jalousiea d'émotions terribles. Ce qu'elle éprouva cette fois fut moins violent peut-être, mais plus pénétrant; il y eut moins de trouble à la surface, mais l'âme fut remuée jusque dans ses profondeurs. Elle ne songea point à aller attendre Tinfidèle, à le convaincre de nouveau de son parjure, à lui rappeler le crime oublié, la grâce accordée, et tant de serments qu'il lui avait faits pour l'avenir; non, elle se compltJ^ dans sa douleur intiment n'en laissa rien voir à celui qui la causait. Peuffètre aussi se défiait-elle de son pouvoir. Elle avait vaincu la première fois, elle avait forcé son indigne rivale à se retirer devant

elle; mais cette victoire, qu'elle avait remportée presque à son insu, pouvait-elle se reâou vêler? Un secret instinct l'avertissait que le terrain lui était moins favorable, que les circonstances n'étaient plus les mêmes, que les forces de l'ennemi étaient plus grandes, et, comme elle avait peur de la défaite, elle se sentait vaincue d'avance. •

II répugnait d'ailleurs à sa dignité de femme de recourir sans cesse aux scènes de reproches et de larmes. Si, du moins, le prince eût fait attention à la tristesse dans laquelle elle était plongée, s'il lui eût témoigné une ombre de sympathie , elle aurait pu rompre la glace; mais il était distrait et gêné devant elle, et, loin de provoquer la confiance, il semblait toujours prêt à la repousser. C'était à décourager une femme plus brave que Suzanne.

Un jour, revenant de la promenade, sous le coup des impressions les plus douloureuses, et rentrant dans ce joli boudoir bleu qu'elle aimait tant, elle remarqua machinalement que Tétofle commençait à se faner. Un sourire triste erra sur ses lèvres. Elle se regarda aussitôt dans une glace, et, trouvant que sa beauté était fanée aussi, elle en -fit presque une excuse pour l'infidélité de son mari. N'était-il pas juste qu'il ne l'aimât. plus, à présent qu'elle était moins belle? L'étoffe de ce boudoir ne serait-elle pas avantageusement remplacée par une autre plus fraîche et plus brillante? Elle s'oublia près d'une heure à rêver là-dessus, elle s'exagéra comme à plaisir la justesse de cette comparaison cruelle. Seulement elle se trompait en un point capital , la

douce et charmante femme l Elle n'était pas moins belle qu'aulKefois, elle était belle d'une autre manière : ses fraîches couleurs avaient disparu , mais un éclat mat les avait remplacées; elle était toujours une rose exquise > mais elle était devenue blanche, comme toutes les roses qui passent un hiver ou deux dans cette chaude atmosphère de nos serres parisienne^.

La seule douceur qu'elle eût au milieu de ses peines était de s'épancher librement dans les lettres qu'elle écrivait à sa grand'mère. Le temps n'était plus où elle dissimulait ses tourments pour ne point accuser son mari; elle avait cédé peu à peu à l'irrésistible attrait de se confier à celle qu'elle regardait* comme sa plus sûre protectrice, et elle en était venue à ne lui plus rien cacher de ce qu'elle savait du dehors ou dg ce qui se passait au fond de son âme. C'était l'occupation favorite de ses longues heures de solitude. La bonne marquise qui n'avait que trop prévu que le paradis ne serait point éternel, n'avait rien négligé d'abord, dans ses réponses, pour consoler la chère mignonne, pour lui redonner force et courage. Mais elle s'était bien gardée d'intervenir auprès du prince, comme Suzanne en avait exprimé le désir : elle savait par expérience que ces interventions officieuses nuisent souvent beaucoup plus qu'elles ne servent. Elle n'avait pas voulu, non plus, engager sa petite-fille à venir seule la voir à Saint-Preuil, étant également convaincue qu'il vaut toujours mieux que la femme reste, où est le mari, quels que soient, d'ailleurs, les

•apports qu'ils ont ensemble. Elle s'était contentée, iu bonne chrétienne qu'elle était^ d'exhorter Suzanne à la douceur, à la résignation ; elle lui avait >résenté les chagrins que lui causait l'ingrat Âmé* iée comme des épreuves qui lui étaient envoyées 3ar Dieu, elle lui avait montré la palme qui l'attendait au ciel en récompense de ces afflictions terrestres.

Puis, bientôt, voyant que ces austères consolations ne produisaient pas tout l'effet qu'elle aurait souhaité et que les lettres de sa petite-fille devenaient de jour en jour plus fiévreuses, plus iinpa^ tientes, la marquise se souvint à propos qu'elle avait été mondaine en son temps, et, appropriant ses conseils aux idées et aux sentiments que pouvait avoir une jeune femme de vingt ans, elle se hasarda à demander à Suzanne si elle n'avait pas eu elle-même quelques petits torts, et elle ajouta que les jeunes femmes étalât parfois bien imprudentes , que, sûres d'être aimées, elles s'endormaient dans leur confiance, se contentaient de plaire à leurs maris et négligeaient le reste. Le reste était cependant de la dernière importance, car les maris redevenaient plus tendres et plus empressés lorsqu'ils voyaient leurs femmes plaire à tout le monde.

Suzanne relut trois ou quatre fois le passage de la lettre où étaient contenues les vérités sociales que je viens de transcrire. Elle y rêva pendant tout le jour, et le soir elle écrivait à sa grand'mère pour lui demander de plus amples explications. La marquise parut très-embarrassée dans sa réponse, et

finit par s'informer, après toutes sortes de rélicences et de circonlocutions, s'il n'y avait pas, dans la société que fréquentait sa petite-fille, quelque homme, ou plutôt quelque jeune homme, qui fût susceptible de porter ombrage au prince. Suzanne pensa aussitôt à un petit cousin qu'elle voyait souvent et qui la regardait d'une manière très-sentimentale.

Ce qu'il y a de charmant dans la correspondance des femmes> c'est qu'elles n'ont pas besoin de beaucoup de mots pour exprimer leurs pensées, du moins pour se comprendre entre elles. Il est bien certain que la sage et pieuse marquise ne s'expliqua point aussi crûment que je viens de le faire sur le remède extrême qu'elle proposait (j'ai voulu prévoir le cas où des hommes daigneraient me lire); mais elle en dit assez néanmoins pour être entendue, et, ce qui le prouve, c'est que, du jour au lendemain, la jeune princesse changea de manière de vivre et se rattacha avec l'énergie de l'espérance au monde qu'elle négligeait.

Le petit cousin sur lequel elle avait jeté ses vues en tout bien tout honneur, je ne puis trop insister là-dessus, était un jeune homme qui comptait à peine vingt ans et qu'on appelait René de Soyaucourt. Il était grand, mince, très-blond, avec de fort beaux yeux bleus, la figure un peu longue, mais un ensemble très-séduisant et très-aristocratique.

Il avait été élevé en province et n'était venu que tout dernièrement à Paris avec sa mère, pour se

perfectionner dans l'étude des langues orientales. La mère et le fils s'étaient présentés à Thôtel de YsTlberg comme amis et comme parents de la marquise de Saint-Preuil, et à ce double titre ils avaient été fort bien accueillis par Suzanne et par le prince.

Mme de Soyaucourt était une grande femme, blonde comme son fils, très-imposante, qui avait dû être fort belle, et qui portait, sans qu'il y parût, le poids de ses cinquante-cinq ans. Mariée fort jeune à M. de Soyaucourt, elle avait accompagné son mari dans une ambassade, vers les dernières années de la Restauration, puis était revenue avec lui à Paris pour grossir l'opposition du faubourg Saint-Germain au gouvernement de Juillet. C'est dans ces circonstances qu'elle s'était retrouvée avec une de ses cousines, Mlle de Yillaret, devenue marquise de Saint-Preuil et dont le mari s'était rallié aux d'Orléans. M. de Soyaucourt avait prétexté de ce dissentiment politique pour empêcher qu'on né nouât des relations trop étroites, mais il avait craint, en réalité, que l'exemple de la marquise, alors dans tout l'enchantement de ses premiers succès, ne fût nuisible à sa jeune épouse. Deux ou trois ans après, M. et Mme de Soyaucourt allèrent se fixer définitivement à Arras et n'entretinrent, depuis, que fort peu de rapports avec leurs amis de Paris.

La naissance d'un fils, des embarras de fortune et enfin la mort de son mari survenue tout à coup, ne permirent point à Mme de Soyaucourt de profiter des ressources qu'offrait le pays en fait de société. Mais peu à peu, en voyant grandir son cher

petit René, elle sentît la nécessité de faire quelques connaissances. Au fond, d'ailleurs, elle aimait le monde et était faite pour y paraître avec avantage. Elle se lia donc avec les personnes les plus considérables de la ville, et entre autres avec la sœur de révoque, vénérable dame qui trônait au palais épiscopal, et qui lui procura, pour élever son fils, un saint et digne prêtre fort versé dans la connaissance des langues anciennes et modèle des meilleures vertus chrétiennes. Grâce à son précepteur, René de Soyaucourt était à vingt ans un jeune homme fort instruit , et , ce qui est plus rare à notre époque, comme le faisait observer judicieusement la sœur de révêque, un vase d'innocence et de pureté.

Mais le voyage de Paris, annoncé longtemps d'avance et jugé nécessaire comme complément d'éducation, ne laissa pas d'inspirer de graves inquiétudes aux personnes qui s'intéressaient à lui. On prédit à sa mère qu'il se perdrait. Mme de Soyaucourt elle-même, tout en étant bien aise d'aller jouir sur un plus vaste théâtre des économies qu'elle avait réalisées, n'était pas sans éprouver aussi de secrètes appréhensions ; mais elle espérait en même temps que René acquerrait, dans la capitale, ce je ne sais quoi qui lui manquait encore. Le fait est que cet aimable garçon avait les défauts de ses qualités. 11 était, par exemple, d'une timidité qui dépassait toute mesure. Certaines mères, qui ne sont pas très-logiques dans leurs désirs, voudraient que leurs fils eussent à la fois la désinvolture du vice et les agréments de la vertu. Mme de

.Soyaucourt était du nombre. Malgré son extrême piété, et tout en redoutant que les passions du jeune homme, une fois déchaînées, ne le menassent beaucoup trop loin, elle commençait pourtant à le trouver un peu trop vertueux. Elle aurait voulu tout ensemble le pousser et le retenir. Ce fut donc avec plus de satisfaction que d'effroi qu'elle remarqua rîmpressioif profonde que produisit sur lui la princesse de Valberg, et, au lieu de chercher à conjurer le danger naissant, elle sembla, au contraire, ne négliger aucune occasion d'y exposer plus direc^ tement son fils.

Elle avait jugé d'un coup d'œil la situation. Son instinct l'avait avertie que Suzanne, si charmante qu'elle fût, était déjà une épouse délaissée, et que le prince de Valberg, n'étant presque jamais chez lui, ne serait pas un mari incommode. Se rappelant en même temps tous les bruits qui avaient couru autrefois sur la légèreté de la marquise de Saint- Preuil, elle s'était dit qu'une jeune femme élevée par une telle grand'mère ne devait pas avoir des principes bien solides. Suzanne, d'après cela, ne pouvait manquer de faillir un jour ou l'autre. Puisqu'elle devait faillir, ne valait-il pas mieux que sa chute servît à quelque chose, préservât un jeune homme charmant des égarements les plus funestes et lui fît prendre patience jusqu'au jour où on jugerait à propos de le marier? D'ailleurs, Suzanne se défendrait, c'était son devoir; René l'attaquerait, c'était son droit. Mme de Soyaucourt, tout en roulant ces pensées en elle-même, et tout en excitant,

sans avoir l'air d'y toucher, la passion encore muette de son fils^ n'en allait pas moins, chaque matin, entendre la messe à Saint-Germain des Prés, et employait le reste de la journée à des devoirs de société et à des bonnes œuVres de toute espèce.

Le terrain sur lequel voulait opérer Suzanne était» comme on le. voit, admirablement préparé. Elle s'était aperçue, dès le début# de l'amour que René avait pour elle; seulement, elle n'attribuait qu'à un excès de tendresse maternelle les éloges exagérés que Mme de Soyaucourt ne manquait jamais de donner devant elle à René. Elle n'avait jamais rien fait pour encourager les sentiments de celui-ci; mais elle avait prêté, par politesse, une oreille complaisante aux discours de celle-là, de façon que la mère avait pu conserver des espérances que le fils n'avait pas niéme osé concevoir. Les choses changèrent tout à coup de face. Suzanne accueillit le jeune homme avec un empressement trop marqué peut-être (elle n'avait pas encore l'habitude des plus innocentes coquetteries), le fit asseoir à côté d'elle, l'interrogea de sa voix la plus douce, parut s'intéresser à tout ce qui le concernait, et le pria de lui lire quelques passages d'un poëme arabe qu'il était en train de traduire.

René crut rêver. Mme de Soyaucourt remercia le ciel de la bonne tournure que prenait l'affaire, et comme Suzanne, pour mettre le comble à leur ravissement, se plaignait de ne point les voir assez souvent, ils répondirent à ce reproche en venant presque tous les jours. La mère eut môme Tatten-

tion délicate de laisser quelquefois son iils seul avec la princesse, sous prétexte de courses qu'elle avait à faire dans le quartier. Mais ces tâte-à-tète n'eurent pas le résultat qu'en attendait la bonne dame, car René, abandonné à lui-*méme, n'était pas capable d'en tirer parti. Il se contentait de dévorer des yeux sa belle cousine quand elle ne le regardait pa«; il pâlissait eu rougissait au moindre mot qu'elle lui adressait, il frissonnait de tout le corps lorsqu'il toudiait seulement sa robe ; enfin il était si peu maître de lui qu'il se trahissait, à son insu, devant le premier venu et que sa passion ne fut plus bientôt un mystère pour personne^ quoiqu'il n'en eût point dit un mot à celle qui la lui inspirait. C'est ce que voulait Suzanne. Restait maintenant à exploiter cette situation dans l'intérêt de son bonheur et de la morale.

L6 hasard la dispensa de se mettre en fraiç d'imagination pour arriver à son but, pour attirer l'ennemi, c'est-à-dire son mari, dans le piège qu'elle lui tendait. Le prince, qui, depuis huit jours, n'avait guère vu sa femme qu'en passant, entra chez elle, sans se faire annoncer, un matin qu'elle était seule avec René, et il ne put dissimuler un mouvement de surprise. Le jeune homme se troubla , comme de raison : nous savons qu'il se troublait pour bien moins. Il rougit comme un coupable pris sur le fait, balbutia des excuses inutiles, expliqua comme quoi sa mère n'était sortie' que depuis un instant, et qu'elle allait revenir tout de suite. La princesse, de son côté, feignit un léger embarras.

Le prince, qui avait eu le temps de se remettre, dit qu'il n'acceptait pas d'excuses , que M. de Soyaucourt tenait compagnie à sa femme et ne devait attendre de sa part qne des remerdments. Puis il ajouta, en regardant Suzanne :

« Je vous néglige beaucoup trop, madame, depuis quelque temps. Ce n'est pas que je n'apprécie, 1 comme un autre, le charme de votre conversation; | mais de graves affaires m'ont distrait de mes plaisirs. Vous me permettrez de me rattraper : je ne veux pas devenir tout à fait étranger chez vous. »

Suzanne sentit, sous ces gracieuses paroles, une pointe d'ironie qui lui prouva que le coup avait portée Elle en frémit de joie. Àmédée l'aimait donc encore, puisqu'il était susceptible d'être jaloux! Elle lui répondit de la façon la plus aimable , et fut coquette d'instinct avec lui, tout en ayant Tair de traiter René comme quelqu'un avec qui on ne se gène plus. Mais en cela son innocence lui fit dépasser le but. Le prince se demanda un moment s'il ne devait pas jeter ce jeune blondin par la fenêtre. La crainte du ridicule l'arrêta. Il se contint, causa comme si de rien n'était, fut brillant, spirituel, et la princesse, animée par cette gaieté factice, rit elle-même comme une jeune folle et lui renvoya fort alertement le léger volant de la causerie, au*qoel le pauvre René n'osa pas même toucher une seule fois.

Une grande heure s'écoula ainsi. Mme de Soyaucourt étant enfin rentrée, bien désolée, dit-elle, d'avoir été retenue si longtemps, le prince s'écria qu'il était enchanté de la voir et qu'il n*était resté que

pour cela. La pieuse dame, quelque peu émue de la rencontre, reprit confiance en voyant l'accueil qu'on lui faisait, car le prince fut de plus en plus poli ^vec Bile et finit par la prier de leur faire l'honneur, à La princesse et h lui, de venir dtner le lendemain chez eux, *— ainsi que son fils.

« A moins, ajouta-t^^il encore en consultant Suzanne du regard, à moins que madame ne $ûit pas libre demain.

— Moi? reprit-elle aussitôt, je suis toujours libre; je veux dire que j'ai trop de plaisir à voir Mme de Soyaucourt pour n'y pas sacrifier tout le reste. i>

Cette phrase fut interprétée en divers sens par les trois personnes qui l'entendirent. René y vit modestement une simple formule de politesse, Mme de Soyaucourt une manifestation imprudente des sentiments secrets de la jeune femme, et le prince une bravade qu'on avait l'air de lui jeter à la face. Habitué depuis quelque temps aux hardiesses d'£Una, il jugea tout à coup sa femme d'après sa maîtresse; il était furieux en sortant de l'hôtel, et roulait déjà dans sa tête de vagues projets d'éclat et de ven^ geance.

Suzanne» qui avait observé avec bonheur les diverses impressions de son mari, se félicita du succès qu'avait eu cette première épreuve. Elle croyait que, le soir, il se présenterait encore chez elle, qu'il viendrait lui demander une explication. Elle l'attendit vainement une partie de la nuit. Ne l'ayant pas entendu rentrer, elle se coucha enfin, mais elle ne put dormir, et Dieu sait avec quelle tristesse et

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quel découragement ^Ue vit poindre cette lueur incertaine quî n'est pas eneoré le jour, qui apporte l'espérance au monde et qui ne lui apportait, à elfe, que le désespoir 1

Le prince ne rentra que fort tard dans la matinée. Il avait été dîner chez Mme de Lassy, et se proposait, en effet, de revenir pour s'expliquer avec Su zanne; mais il avait bu, eii dînant, un peu plus qot d'habitude, et, sous l'influence d'une surexcitatioE physique et morale, il avait jugé de meilleur goût de se venger de sa femme en testant auprès de sa maîtresse.

Mais voici que la table est mî«e, que les fleur? fraîchement cueillies s'étalent dans les corbeilles, que le somptueux surtout d*argenterîe étincelle à la clarté de mille bougies. Les convives sont encore dans le boudoir, et l'on n'entend d'îciî que l'écho affaibli de leur causerie bruyante; car ils sont plus nombreux que vous rie croyez ; Suzanne, qui a retrouvé tout son sang-froid, sinon toutes ses espérances, a jugé à propos d'ajouter quelques i)ersonnag^s à la nouvelle comédie qu'elle se préparée jouer.

C'est d'abord Mme de la Momàis, qui n'est pa? précisément un prodige d'esprit, Mme de la Momais avec ses deux filles, deux grandes et fortes br.unes. 4ont rinsigtîiflante beauté ne retient jamais longtemps les regards qu'elles attirent; puis, c'est le vicomte de Nancey, un vicomte émérîte, un bon convive, utt boute^entrain, qui lui est tônfibé sous la main dans l'après-midi, et qu'elle a retenu à dtnen

Elle a compris quB la partie caiprée serait froide, elle a voulu se ménager Tavautage d'uae galerie. Le priace, du reste, a été charmé de voir qu'elle ait pensé à réunir quelques personnes, et il lui en a fait son complinient en entrant,

Mme la princesse est servie. Suzanne prend famir lièremeutt le bras, de René, qu'elle vient d'appeler à côté d'elle. On passe dans la salle à manger, on consulte le menu aux lettres d'or, on mange, on boit, on cause, et le vicomte scandalise et amuse ces dames par' toutes les légèretés qu'il leur débite en excellent français, c'est-à-dire sans employer un seul mot choquant pour exprimer des choses quelque peu choquantes. *"

René. seul ne mange, ne boit ni ne parle. Ce ne sont point les coups d'oeil que lui lance le prince qui l'intimident, car il serait brave, tout savant qu'il est, devant la colère d'un homme; c'est ce bonheur si nouveau pour lui, si visible» si public, ce sont ces attentions que lui prodigue la princesse, ces regards, ces mots charmants qu'elle lui adresse* Mme de Soyaucourt trouve encore une fois que Su-? zanne est bien imprudente, et, quoiqu'elle se ré* jouisse de plus en plus , elle ne peut .i^anmoins s'empêcher de trembler. Si le vicomte n'était pas là pour jeter ses intarissables saillie^ au milieu du silence oppressé de quelques-uns des convives , la situation trop tendue éclaterait, et un scandale terrible jaillirait peut-être de ce jeu à outrance dont l'innocente. Suzanne ne comprend point la gravité. ,

Dô la salle à manger on se rend dans le graiMJ salon tout étincelant de lumières et décoré d'arbuâtef en fleurs comme pour une fête. Suzanne a encore pris le bras de René. Celui^^i, enhardi, enivré, la contemple avidement et la suit enfin sans peine et avee esprit dans le& mille détours d'une conversatioD futile. 11 sent en lui un homme nouveau ^ il se croit aimé) et il n'est pas seul à le croire. Le vicomte dit tout bas à Mme de la Mornais ébe^ie, que la petite princesse va bim^ très-bien^ et que ce mince bloadin est un heureux drôle. Mme de Soyaucourt-, qui en est encore plus convaincue que lui, cause à voix trèshaute pour mieux couvrir une conversation compromettante et fait tous ses efforts pour distraire du groupe principal l'attention d'Amédée. Mais celui-ci n'ett plus maître dé lui, il. va s'appro-l ôher de la coquette^ il va lui dire.... quand tout à coup la p(Mrte s'ouvre, on annonce quelques daines. quelques messieurs. Ce sont des danseurs. Suzanne a pensé à tout. Bientôt un orchestre invisible se fait entendre, les grandes demoiseties de la Mornais battent des mains, le vicomte déclare qu'il valse encore en petit comité, et Suaanae part la première \ entre les bras de René, qui ose la presser contre son | cœur et qui croit la posséder tout entière !

L'heure s'écoule rapide ccmime pour les heureui de la terre. Le prince a été obligé de valser arec une belle dame qu'il déteste cordîel^nent, qui le lui rend bien, et qui n'en est pas moins venue l'iD' viter elleHntoie< Il n'avait pas Tidée d'un supplice égal à celui qu'il endure. Son sang bout d&nsses

LES COUDKES FRANCHES. 199

veines, son âme est en feu! Suzanne, de son côté, éprouve uqe joie acre et inconnue : ce n'eat plus seu** leozent l'espérance d'un rapprochement qui l'anim^^ c'est aussi le besoin de prendre une revanche, de se venger. Elle n'est plus sur la ligne qu'elle s'est tracée» elle a dépassé le but qu'elle vpulait atteindre ; emportée par sa jeunesse» elle s'avance bardi-> ment et à l'aventure dans ces région^ nouvelles qu'elle vient de découvrir.

Le prince s'est assis dans un coin sombre. Il àt* tend que tcms ses brillants amis soient partis , il attend qu'on le laisse avec Suzanne, car, il y est bien décidé) 11 veut éclairclr les doutes qui l'assiègent, il veut lui parler seul à seule, comme s'il avait de justes reproches à lui faire, comme s'il avait un compte sérieux à lui demander i II a pourtant plus d'une fois fait bon marché, devant elle, de la fidélité conjugale, il n'est pas trop d'accord en ce moment avec ses principes : l'homme de la nature domine chez lui rhomme de la civilisation. N'importe l il étouffera le reste de bonté qui le retient encore, il bravera tout, il prendra l'attitude d'un mari jaloux et outragé, et la raison de cette inconséquence est fort simple : c'est qu'ilaime encore sa fenmae.

Tout le monde s'est retiré, un profond silence a. succédé au tumulte de la fête, Suzanne est rentrée chez elle sans échanger un mot avec son mari, elle s'est déshabillée à la hâte et a renvoyé ses femmes. Maintenant elle est là, enveloppée dans son peignoir, un livre à la main ~ qu'elle ne lit pas, pensive , oppressée, mécontente et honteuse d'elle-

même, accablée de cette tristesse qui suit toute exaltation ftictice. Elle se dit qu'elle ne recueillera peutêtre de tout cela que le mépris d'Amédée, elle s'accuse , elle se condamne, elle désespèrede Tavenir. Mais on frappe.... G*est lui ! Elle a reconnu sa manière de frapper. 0 joie puissante et imprévue! L'espoir éteint est déjà rallumé.

« Entrez, » dit-elle.

En un clin d'œil tout est changé dans son cœur. Elle s'applaudit de sa ruse, elle se promet de faire acheter au coupable le pardon qu'il vient implorer.

« Encore debout et lisant? dit le prince. C'est admirable. Vous avez été divine ce soir, ma chère ; c'est une véritable révélation, et je n'ai pas voulu attendre à detnain pour vous en faire mon compliment sincère.

— C'est très-aimable de votre part.

— Vous étiez charmante avec vos fleurs ; vous êtes encore plus charmante en cornette. »

Ce disant, il se penche comme pour l'embrasser. Elle l'attirait du coeur, elle le repousse de la naain. Cette espèce de bonne entente qui devance une explication nécessaire^ répugne à sa délicatesse et même à son amour.

« Ah ! c*est différent , » reprend froidement le prince ens'éloignant.

Un quart d'heure 4e solitude l'avait calmé. Il avait presque deviné le seci^et de Suzanne ; il s'était demandé si ce -n^était poonl' encdre pour lui pkiFeqn'elie avait tàclié- de Jplaire k d'autres. Avec

sa fatuité d'homme adoré, il s'était dit qu'il en aurait la preuve dans la manière dont on recevrait sa première caresse. Mais tous les doutes injurieux ont bien vite repris le dessua, car il ne comprend pas le scrupule délicat delà jeune femme.

« Je ne sais quelles habitudes vous avez contractées dans ces derniers temps, dit-ellef ni à quelles personnes vous avez affaire; mais il me semble^ à nioif qu'on ne passe pas, sans transition, d^ l'excessive réserve à l'extrême familiarité.

— C'est donc une extrême familiarité de vouloir embrasser sa femme ?

-« Quelquefois. Gela dépend des circonstances.

— Les circonstances, selon moi^ n'ont rien ici de particulier. 11 est trois heures du matin, nous sommes seuls, et...

— Et Mme de Lassy ne vous attend pas.

— Voilà qui est vif! Mais puisque vous parlez de circonstances, ma chère Suzanne, je vous avoue que votre jalousie m'étonne dans les circonstances actuelles. Mme de Lassy n'a pas sur moi le pouvoir que vous croyez. Je la vois souvent, c'est vraL II faut bien voir quelqu'un. N'avez-^vous pas vos amis? Mme de Lassy est à peu près pour moi ce que M. de Soyaucourt est pour vous, un passe-temps, rien autre ehose. »

Suzanne ne mesure point la portée de cette injure. Elle n'y voit qu'une défaite, elle sourit même à cette nuance de jalousie qui n'est encore pommelle qu'une preuve de tendresse.

<c Je n'avais point d'abord apprécié ce jeune

homme, reprend-elle; il est fort instruit, fort spirituel, et, quaûd il a une fois triomphé de sa timidité, sa conversation est trèsHigréable.

— ' Je n'ai pu juger de sa conversation^ repart ironiquement le prince, mais il a le jarret solide et il valse comme un ange.

— N'est-ce pas î Je ne connais que vous qui valsiez aussi bien que lui.

-^ Je vous remercie de m'associer aux éloges que vous lui donnez» Vous êtes d'une ingénuité adorable. Mais qu'attenâes«-vous là debout, ma chère?

— J'attends que vous soyez parti-

— En vérité I C'est donc une fin de non-recevoir, comme dirait un^vocatf

— Je ne vous comprends pas, monsieur.

— Oh 1 voilà la dignité qui s'en raéle, je suis perdu. Mais n'espérez pas me donner le change par cette manœuvre haWle. Vous avez^ sans doute, juré à M. de Soyaucourt que vous ne seriez plus jamais à un autre.

-^ Amédée I que croyez -vous donc?

-^ Je crois ce qui est. J'ai eu un moment l'envie de tuer cet innocent; mais cela ferait trop de peine à sa mère et à vous^ et, d'ailleurs, le temps des tragédies est passé.

— Amédée, je vous jure que je n'aime que vous. ^^ Et c'est parce que vous n'aimez que moiy que

vous m'avez donné ce soir en spectacle à vos amis ? C'est pour m'éprouver, peut-être, c'est au moins pour éveiller ma jalousie que vous avez joué ee rôle de coquette?

LES COUDÉES FRANCHES- â03

— Oui, oui....

— Tout cela est misérable. Vous m'avez froissé, humilié. Cependant, je revenais à vous, je voulais voir par moi-même si vous aimiez véritablement ce jeune homme. Mais que la chos^ soit ou ne soit pas, peu m'importe, après tout. L'apparence y est, cela suffit.

— Amédée, écoutez-moi....

— Des sanglots, des larmes à présent ! Vous savez que je n'aime pas ce genre de scènes.

— Amédée I...

— Ne me retenez pas, je vous prie. Je suis révolté d'avoir été votre dupe, de l'être encore peutêtre. Je me gênais, je me contraignais pour vous, mais je souffrais de ces entraves. Il vaut mieux qu'il en soit ainsi. Aimez franchement M. de Soyaucourt,. suivez l'exemple de votre mère ;. j'aurai l'indulgence de M. d'Aimery, à condition que vous ne me parlerez plus de Mme de Lassy que j'aime de toute mon âme. Concessions réciproques, entente cordiale. Vous êtes libre. Adieu. »

£t, repoussant une dernière fois la pauvre Suzanne, qui, éperdue de surprise, de hotite et de douleur, s'attache encore à lui, il sort de la chambre et court s'enfermer dans son appartement.

CONFIBBNGE8 D'UNE AMIE.

Là princesse de Yalbérg demeura longtemps immobile sur le siège où elle était tombée^ les yeux fixés k terre, l'esprit plein d'une vague épouvante. Précipitée du haut de ses rêves dans l'abîme de la réalité, elle se demandait encore si c'était bien Amédée, «on Amédée, qu^elle venait d'entendre, et cette parole : « Vous êtes libre ! » retentissait à son oreille comme le glas funèbre de leur amour. Elle n'en avait point compris d'abord la véritable signification, elle* n'y avait vu que l'injurieuse indifférence de celui qu'elle aimait plus que tout au monde ; mais, quand elle réfléchit au sens qu'il avait attaché à cette parole, elle rougit d*îndignalion et de honte, se cacha le visage et s'abandonna aux larmes qui l'oppressaient. « Vous êtes libre! » c'est-à-dire j'abdique tout contrôle sur vôtre existence, vous pouvez disposer de vous-même et de mon honneur! « V^us êtes libre! » c'est-à-dire toutes les barrières

soût levées pour vous, et je fais si peu de cas de ce que vous êtes que je me résigne d'avance à tout ce que vous serez ! Et elle s'était attiré cet affront abominable, et elle lui avait fourni l'occasion de lui jeter à la face cette odieuse liberté l Ainsi il n'avait mis aucun intervalle entre le soupçon et la certitude, il l'avait tout de suite jugée coupable, il n'avait pas eu besoin de preuves pour la condamner. Un moment Suzanne, folle de douleur, fut sur le point de se rendre elle-même auprès de son mari pour s'accuser de l'imprudence qu'elle avait commise, pour se justifier du crime dont il l'accusait; mais ridée seule de s'abaisser à une pareille justification l'arrêta. D'ailleurs, voudrait-il l'^atendre? Que lui importait, il l'avait dit, qu'elle fût innocente ou coupable? Une l'aimait plus, voilà ce qu'il y avait de certain , il la laisss^it libre, libre de dépouiller sa couronne d'innocence, libre de ressembler à l'indigne rivale qu'il lui préférait, libre de s'aventurer seule dans les routes équivoques de la vie» A cette pensée Suzanne eut peur; elle comprit qu'un danger inconnu planait sur elle, elle se sentit bien faible et bien isolée, et joignant les mains, et pliant les genoux^ elle pria Dieu avec ferveur. Un peu plus c^lme, mais trop bouleversée eacore pjour songer à prendre du repos, elle repassa alors dans sa tôte les diverses scènes de la soirée, se re«prochant le fatal stratagème auquel aile avait eu recours, se rappelant avec remords l'ivresse étrange, l'orgueilleuse satisfaction qu'elle avait éprouvées un moment et qui avaient été suivies d'une décap-

LES COUDÉES FRANGHBS. 1^07

tien si cruelle. L'image du jeune René n'était pas non plus sans se présenter à elle. C'était là peut^-étare ce qui lui était le plus pénible, car elle ne se rejetait plus sur la pureté de ses intentions, elle ne voyait maintenant que le fait lui-même, et elle se disait qu'elle eût été. moins malheureuse si elle n'eût point donné par là un prétexte réel à la brutalité de son mari.

Le prince/de son côté, ne put dormir. Il était sans doute moins désespéré que Suzanne, mais il était agité, irrité contre lui-même, en proie aux mouvements les plus contradictoires. La conduite qu'il avait tenue en cette circonstance était loin d'être rationnelle; il n'avait pas fait ce qu'il avait l'intention de faire, il était parti d'un point qu'il avait oublié en route, et je me vois forcé, pour sauv^er ma responsabilité de narrateur, de vous rappeler tout ce qu'il y a de bizarre, d'incohérent, d'inattendu dans le cœur de l'homme. Le fait est qu'il avait été si fortement remué par l'apparente in6délité de la princesse, qu'il était redevenu soudain presque amoureux d'elle. Une autre femme plus habile eût tiré parti de cette disposition; elle eût résisté coquettement, comme Suzanne l'avait fait d'instinct, au commencement de l'entrevue conjugale, mais elle se fût bien gardée de laisser voir son jeu comme Suzanne Tavait fait à la fin. Le dénoûdfient eût été tout différent. Le mari fût tombé à genoux au lieu de sortir en mattre irrité, et une réconciliation morale eût pu se faire encore une fois aux dépens de Mme de Lassy. Amédée, je le répète, n'avait point

iOS LES COUDÉES FRÀKGHES.

de parti pris en entrant chez sa femme. Son cœur pouvait craindre qu'elle eût été infidèle, sa raison lui disait qu'elle ne l'était pas. Il ne s'agissait donc pour Suzanne que de recueillir ce qu'elle avait semé, que de se ménager un triomphe fadle, que d'opposer audace à audace, sans jamais iin instant baisser la tête. Mais, ce faisant, elle n'eût plus été Suzanne, et j'aime mieux encore qu'elle ait auprès de vous le bénéfice de sa maladresse. Qui sait, d'ailleurs, sll lui eût beaucoup servi d'être plus adroite, et si le dénoûment, pour être retardé, n'eût pas, enfin de compte, été le même? Avec un homme blasé et scq)tique comme l'était déjà le prince, on ne pouvait guère avoir que la sécurité du quart d'heure.

Le lendemain, la princesse envisagea plus froidement la position qui lui était faite. Elle fut obligée de reconnaître qu'elle n'avait pas même de rancune contre son mari et que la tendresse qu'elle avait pour lui , loin d'avoir diminué , s'était augmentée en quelque sorte de l'effroi qu'il lui avait inspiré. 11 lui apparaissait toujours dans tout l'édat de son injuste colère: elle se plaisait à le contempler ainsi. Regagner son affection, lui prouver^ du moins, qu'elle n'avait pas démérité de son estime, se faire pardonner un moment de révolte, une velléité de vengeance, tel était l'unique but auquel elle devait tendre désormais. Mais quel moyen prendre, quelle route suivre pour y parvenir? Elle se sentait incapable d'affronter encore une fois la colère d'Amédée, de dissiper ses doutes par des paroles, de faire

L£S COUDÉES FRAl^CHËS. 209

briller au grand jour ^on innocence. Elle aima înieux que les faits parlassent pour elle, et elle ût défendre sa porte aux Soyaucourt.

Vainement la mère et le lils se présentèreot-ils à rhôtel trois ou quatre jours de suite^ la consigne fut inflexible. Mme de Soyaucourt, dQ guerre lasse, écfi* vit à sa jeune amie qu'elle ne comprenait rien à cette claustration persévérante^ qu'elle en était désolé^ et que René eji était malade. Suzanne ne répondit que quelques lignes assQ? sèches. Nouvelle lettre de Mme de Soyaucourt, et cette fois, sous la même enveloppe, une épître de René, où l'amitié tenait le langage de l'amour, où le pauvre jeune Ixomme laissait percer timidement l'espérance qu'il avait enfin osé concevoir. Mais on devine que, cette fois , la mère elle-même n'obtint pas de réponse.

Suzanne espérait que le prince apprendrait quelque chose de tout cela et lui saurait gré de sa conduite. Il l'apprit, en effet, et il en ressentit au fond de l'âme une satisfaction secrète et un certain soulagement; mais l'orgueil l'empêcha de le témoigner. Suzanne, jugeant dès lors que le mal était sans remède, se concentra tout entière en elle-même, s'abima en regrets et en réflexions, et ne sortit plus dfe chez elle que pour aller à l'église. Les sentiments religieux que lui avait donnés sa grand'mère luj revinrent au cœur avec plus de force en ces heures d'isolement et de détresse.

Un jour 'qu'elle sortait de Saint-Germain l'Auxerrois (car elle n'allait plus à l'église de sa paroisse, de peur d'y rencontrer Mme de Soyaucourt), elle se

210 LES COODtîES FRANCHES.

trouva face à face avec une gracieuse jeune femme quila salua respectueusement et qui lui offrit del'eau bénite. Un souvenir d'enfance s'éveilla aussitôt dans son cœur ; elle crut revoir Saint-Preuil, sa bonne grand'mère et les belles plaines de la Normandie.

* Marie 1 Marie Lambert ! s*écria-t-elle en entraînant la jeune femme hors de Tég^lise pour mieux l'embrasser, ma chère Marie !

*— Chère Suzanne!... Madame! balbutiait l'inconnue.

— Et par quel miracle es-tu ici ? reprît la princesse. Pourquoi estn^e le hasard qui se mêle de nous réunir? Ne pouvais-tu venir chez moi?

— Je n'aurais pas osé.

—Pas osé? Voilà une vilaine parole. Et ton oncle, mon brave et cher curé Lambert? Y a-t-îl longtemps que tu ne Tas vu ? Y a-t-il longtemps que ttt n'as été à Saint-Preuilî Mais j'oublie que nous sommes dans la rue; on va me prendre pour une folle. Viens! Voici la voiture qui m'a amenée : monte, on va nous conduire chez moi, où nous pourrons causer à notre aise.

— C'est que je ne suis pas libre.... en ce moment. Il faut que je rentre.

— Chez toi ?

— Oui.

— Veux-tu que je t'accompagne ?

— Mais....

— Est-ce que je te dérange?

— Aucunement.

— Alors, donne ton adresse au cocher. Je vais te

UâS GOUI^ÉfiS FRANCHES. 211

faire une visite, à condition que tu viendras me k rendre demain. »

Les deux jeunes femmes montèrent en voiture. Marie demeurait tout près de là, rue de Rivoii. Vous vous souvenee peut-être que le vénérable ec*^ déûastique qui avait aidé ia marquise à élever Su» zanne, avait une nièce que ceUe*-ci aimait tendre* ment. Eh bien ! c'était elle» c'était sa meilleure amie d'enfance que la princesse avait ainsi retrou* vée à rimproviste, et dans un mpment où elle éprouvait plus que jamais le besoin de se rattacher au passé. Marie lui rappela en quelques mots que son nom n'était plus Marie Lambert, qu'elle avait épousé un jeune homme de son pays^ un jeune bjomme de Bordeaux, Smilien Delorme^ employé à la préfecture de cette ville. Elle lui apprit ensuite que le préfet de la Gironde ayant été nommé préfet de la Seine, avait emmené avec lui Hlmilien, des services duquel il n'avait eu qu'à se louer, et qu'il lui avait promis de le faire avancer rapidement dans les bureaux. Suzanne avait bien su le mariage de Marie, elle lui avait même écrit après la réception du billet de part ; puis elle s*était mariée elle^mème^ son bonheur l'avait absorbée tout entière, et l'humble amie avait été oubliée. Maintenant qu'elle avait goûté aux amertumes de la vie, la princesse de Valberg était plus capable d'apprécier la douceur d'une amitié sincère.

Mme Delorme occupait un appartement au quatriènae étage. Elle s'excusa de faire monter sa oom«< pagne ai haut, et, tirant une clef de sa poche, elle

212 LES GOUDÉKS FRANCHES.

ouvrit la porte de Tappartement. Elles entrèrent dans une chambre à coucher qui n'était pas grande, mais fort claire, fort propremœtteiiue.el tendue de jolis rideaux de perse. Deux fauteuils, quelques chaises, une commode , une toilette composaient avec le lit tout le mobilier.* Une toute jeune servante était assise près de la fonôtre et cousait. Gomme elle se levait vivement, Mme Delorme Finterrogea du regard et lui dit :

• Eh bien?

-* Il vient de s^endormir, madame, répondit la jeune fille.

— 11 a été gentil?

— Ohl oui, bien gentil. Il n*a pas pleuré du tout. ~ C'est bien, Justine, vous pouvez sortir maintenant. »

Dès que la servante ^ut disparu, Mme Delorme prit Suzanne par la main, et, lui faisant signe de marcher avec précaution, elle Tentratua au fond de là chambre où se trouvait un berceau masqué en partie par le lit. Elle souleva doucement les rideaux et découvrit un beau petit chérubin, visible à peine au milieu de ses langes.

«c G*est mon ûls, dit^elle. Je n'ai pas voulu vous en parler : j*ai bien vu que vous n*aviez pas d enfant.

-^ Non, c'est vrai, répondit Suzanne qui devint tout à coup pensive.

'— Regardez comme il est mignon, reprit la jemie mère avec amour* Regardez cette petite main blan-^ che et ces petits doigts rx)9es. Ses yeux sont bleus

comme ceux de son père. Je n'aurais pas aimé qu'il les eût noirs, comme moi. Approchez-vous un peu. Sentez-vous sa douce haleine? N'est-ce pas un vrai parfom, un parfum qui ne ressemble à aucun autres car ces fleurs-là viennent du ciel? »

Mme Deiorme n'avait qu'une figure agréable^ des yeux vifs et intelligents, un teint très-brun, d'abondants cheveux noirs; mais en ce moment, en regar*dant son enfant endormi > elle était véritablement «belle.

Suzanne lui passa son bras autour de la taille, la baisa au front et lui dit :

« Tu me tutoyais autrefois. Ne me rappelle pas, à chaque mot que tu prononces, les changements qui sont survenus dan^ ma vie. Tutoie-moi toujours. Ainsi, à ce que je vois, chère Marie, tu es heureuse ?

— Oui, bien heureuse. Et toi, chère Suzanne?

— Moi, je Tai été, je ne le suis plus.

— Est- il possible!

— Raconte-moi ton bonheur; plus tard je te raconterai mes peines.

— Mon bonheur! Il ne s'annonçait pas trop bien, d'abord. Va, j'ai eu mes peines aussi. Il n'y a qu'un an que je suis véritablement heureuse, que je mérite un peu de Têtre.

— Tu piques ma curiosité. Parle, je veux tout savoir. Hais ne crains4u pas de réveiller ce petit ange?

— Non. Nous avons l'habitudfe de causer, son père et moi, pendant qu'il dort. D'ailleurs, je ne le laisse jamais seul, et ma bonne est sortie pour le

ménage. Aneyes^vous.... Assieds^toi là, chère Su* zanne. »

La princesse prit le fautenil que Mime Delorme hii désignait, et celle-ci s*étant placée sur un tabouret à côté d>lle, commença ainsi ses copfidences :

c Je ne f ai pas dit que j'avais été forcée de lutter contre ma famille pour épouser Émllien. Nous nous connaissions depuis l'enfance, nos parents étaient intimement liés ; mais ma mère, qui arait bien souvent entendu les plaintes et les récriminations de la sienne, ne le jugeait pas favorablement et avait raison peut-être. Elle lui reprochait des écarts de jeunesse , une liaison qui avait eausé du scandale à Bordeaux et qui lui avait feit perdre une excellente place; elle lui reprochait surtout l'impiété dont il se targuait tout haut, et elle n'eut pas de peine à faire partager là -dessus ses préventions à mon oncle. Ma main lui fut donc refusée. Il m'aimait et savait bien que je n'avais pas été consultée : il ne se découragea donc point et se promit de vaincre toutes les résistances. Je dois dire ici que j'avais le plus grand faible pour lui, qu'il ne l'ignorait pas, et que, si je n'avais pas été bien surveillée, il aurait pu m'entralner à quelque imprudence dont je me serais repentie toute ma vie,

« Cependant ma santë s'altérait, je dépérissais, je n'avais plus de goût à rien. Ma mère le voyait bien, mais elle s'obstinait toujours. Elle n'avait pas une grosse dot à me donner, ses parents à lui n'étaient pas riches, et il était sans place. C'était là, au fond, rob?tacle le plus sérieux. Il le comprit, et, à force

LSa GOUQâES FRANCHKS. S 15

de sollicitations ^ de démarchss» il parvint à entrer comme employé à la préfecture. Ma mère, vaincue, consentit enfin à une nnion aussi ardemment désiirâe des deux parts, mais elle exigea que j'allasse faire auparavant un séjour de deux mois à Saint- Preuil, auprès de men oncle, espérant encore que l'absence et les observations qu'il me ferait ébranleraient ma résolution. Ce fut alors, chère Suzanne^ que je te revis, que je te dis tout mon bonheur, sans entrer dans des détails qui n'auraient servi qu'i^ t'inquiéter. Je te peignis Émilien tel que je le voyais^ du reste, et dès que je fus de retour à Bordeaux, leq bans furent publiés, et au bout de six semaines j'étais 9a femme. •

< Mon illusion ne fut pas longue* Je ne tardai pas à appréhender que ma mère n'eût eu que trop raison, et que les prédictions qu'elle m'avait faites ne se réalisassent. Ce n'est pas que mon mari eût pour moi moins d'affection que j'en avais pour lui : non, il me témoignait, au contraire, beaucoup de tendresse, et il y avait des moments où je me croyais la plus heureuse des femmes. Mais enfin l'ensemble de notre vie n'était pas tel que je l'au*^ rais voulu.

« Dès le lendemain de notre mariage, il ne s'était plus gêné du tout avec moi, il s'était mis à me parler comme s'il y avait eu dix ans que nous fussions mariés, et il avait exigé que j'en usasse de même avec lui. Gela répugnait beaucoup à ma délicatesse. Je m'efforçai de le lui faire sentir. Mais comme il n'eut pas l'air de m'entendra, je n'osai insister, de

216 LES COUBËES FRANCHES.

peur de le désobliger, et Je me pliai peu îk peu à ses habitudes.

« Sa familiarité dégénérabien vite en grossièreté. Il me traitait tantôt comme sa servante, tantôt comme sa maltresse. Il chantait devant moi de vilaines chansons qu'il voulait m'apprendre, disaitil ; il se moquait de mes principes , il ne parlait jamais de mes parents qu'avec mépris et des siens qu'avec une absence complète de respect. Sa tenue n'était pas plus convenable que ses discours. Je n'entrerai pas ici dans certains détails que je ne puis me rappeler sans rougir. Toi qui vis dans l'opulence et dans la grandeur, tu ne peux t'imaginer, chère 'Suzanne, combien les conditions ma* térielles d'une existence modeste ont d'influence sur les rapports de tous les instants entre mari et femme. Mais je veux pourtant appuyer un peu sur une chose qui te fera comprendre ce que je veux dire.

« L'appartement que nous occupions à Bordeaux n'était pas plus grand que celui*-ci. Il se composait de quatre pièces : une cuisine, une salle à manger, un salon où nous ne- nous tenions jamais et une chambre à coucher où nous étions sans cesse. J'aurais voulu que cette chambre fût toujours propre et rangée comme celle-ci; mais il n'y avait pas moyen. J'avais de Tordre, Émilien n'en avait pas, et il se faisait un plaisir puéril de bouleverser mes arrangements. Il laissait traîner sur tous les meubles ses livres, ses papiers, ses pipes, son tabac, ses habits. Je me décourageai bien vite. Je perdis peu à peu les

bôftnês habitQdes qu'on m'àTait données, je 'me négligeai moi-même et apportai une espèce de coquetterie à cette négligence, parce que je m'aperçus qu'Emilie en paraissait bien aise et parce que cela nous épargnait des querelles qui l'entraînaient que)^ quefois un peu Idn, car il est natorellement vio*lent ^ Ma mère était désolée. Elle accusait mon marî^ je me croyais obligée de le défendre. Bre£» ma situa* tion n'était pas agréable, et j'étais triste moi-^méme au fond de l'âme, sans trop m'expliquer pourquoi, lorsque le préfet proposa à Émilien de l'accompagner à Paris.

« Il accepta sur-le-champ,, sans me consulter, séduit par l'attrait du changement, et surtout, dit-il, pour ine dérober à ^influence pernicieuse de ma famille; car il attribuait aux conseils de ma mère l'espèce de malaise moral qui régnait dans notre ménage, et qui, en dépit d'une affection mutudle, nous eût rendus, en se prolongeant, plutôt ennemis qu'époux.

< Il y a un an à peine que nous sommes fixés à Paris, ettù t'étonnes, j'en suis sûre, d'après ce que je te raconte, de te trouver avec moi dans cette chambre simple, mais confortable, de me voir heureuse et confiante, et tu vas t'étonner encore bien davantage si je te dis que mon mari est aujourd'hui aussi bon, aussi complaisant pour moi , qu'il était, il y a un an, sans gène et brutal. En un mot, il est devenu aussi raisonnable qu'il se montrait inconsé*» quent. A qui sommes-nous redevables d'un changement aussi prompt et aussi inespéré ? Un peu à ce

218 LEHS COUDEES FfUNCH^.

petit an^e qui dort là, à quelques pa3 âe noua» et beaucoup à un ami que nous ne saurons jaiMis assoK aimer^ respecter et bénir.

« Mon mari m'avait souvent parlé d'un camarade de collège qu'il aimait par-dessus tous les autrea et avec lequel il avait entretenu correspondance pen* dant longtemps. Cette correspondance avait cessé tout à coup, k la suite de certains avis que le plus sage avait cru devoir donner à l'autre. Émilien reconnaissait pourtant lui** même qu'il se fât bien trouvé de les* avoir suivis, G^t ami habitait Paris ; j'engageai Émilien à l'aller voir, sans pressentir aucunement l'avantage que j'en devais retirer un our. ÉmiliMi M enchanté de lui ; il y retourna plur sieurs fois, lui demanda comme une faveur de venir diez nous, et ce fut ainsi que je fis connaissance avec un homme tel que je n'en avais pas encore vu« avec M. Gustave Mireil.

— Gustave Mireil I interrompit Suzanne en tressaillant.

— Oui.

— Le secrétaire de M. Guillaume ?

— Lui-même. Tu le connais ?

-*- Moi ? non. Je Tai rencontré quelquefois dans le monde avant mon mariage, et depuis.... »

La princesse s'arrêta. Elle savait très^bien que sa triomphante rivale, que Mme de Lassy était l'épouse légitime de l'homme dont on lui parlait; mais comme elle n'avait pas encore ouvert son cœur à Marie> elle hésita à lui faire connaître ainsi, sans préparation, la véritable cause de ses chagrins,

et etie s'en applaudit toot bas quelques momeofts après.

« Je ne m'étonne pa» que tu aies cessé de le ren^ contrer, reprit Mme Dçlorme qui n'avais piHQt été frappée de l'émotion de son amie, U a tout à fait renoncé au monde; il préfère aux plus belles fét^ les humbles joies> de la famille. U a une fentmo charmante...,

— Ohl charmante!... fit Suzanne avec amertume.

— Je ne prétends pas qu'elle soit jolie, poursuivit Mme Delorme interprétant à sa manière la nouvelle interruption de la princesse. BUeestun peu maigre» sans doute, un peu blonde ; mais il y a tant de douceur et tant d'honnêteté dans sa physicmomie, elle a un cœur si noble, un esprit si juste et si fini Elle se consacre tout entière, comme moi, au bonheur d'élever son enfant. Je m'étonne que tu la connaisses. Son mari ne la conduit nulle part , et ce n'est pas sans peine qu'il a fait une exception en notre faveur. »

La princesse avait enfin compris qu'il ne s'agissait pas de Mme de Lassy, et elle était sur le point d'apprendre à Marie que celle dont elle lui parlai! ne pouvait être la femme de Gustave Mireil, puisque Gustave Mîreil était l'époux d'une autre, mais elle s'arrêta encore. De quel droit allait-elle enlever à cet homme* Testime et peut-être l'affection de ses amis? Elle sentit vaguement quMl y avait là un mystère respectable, et, quoiqufelle fût surprise que des conseils profitables fussent venus à son amie

220 LES COUDÉES FRÂKGHES.

(f une pareille source, elle voulût du moinsatte&dre pour parler, que cette dernière se fût expliquée plus clairement à cet égard. Il serait toujours temps de la détromper, si Terreur où elle était pouvait lui être préjudiciable. La princesse de Valberg savait déjà par expérience qu'il est certaines paroles qu'il faut peser avant de les laisser tomber devant les gens qu'on aime.

Marie, qui s'était levée pour regarder si l'enfant dormait toujours, revint s'asseoir près d'elle, et lui prenant la main, elle continua son récit sans se faire prier et avec l'empressement d'une personne qui n'a plus rien que d'agréable à raconter.

« M. Mireil dut concevoir de moi, dit-elle, une opinion assez désavantageuse. Moi-même, lors de sa première visite, j'éprouvai un mouvement de honte et de mauvaise humeur dont je ne fus pas maltresse, car je devinais ce qui se passait en luL II fut témoin du désordre matériel qui régnait dans notre intérieur, et il attribua à la négligence de la femme ce qui n'était pourtant qu'une conséquence de l'itnpulsiôn donnée parle mari. Sa visite ne fut pas longue, mais il eut encore le temps d'apprécier la manière dont nous vivions et le ton sur lequel nous nous parlions l'un k l'autre.

« Il revint plusieurs fois. Nous nous gênâmes de moins en moins avec lui, c'est-à*dire que nous nous montrâmes tout à fait tels que nous étio^, et, quoiqu'il en fût chaque fois plus choqué, il se garda de le laisser paraître. Il voulait étudier le mal avant d'y porter remède.

èBS coudées franches. 221

c Un soûr qu*il se trouvait seul ici avec ixuxn mari» il aborda fraocbemexLt la question et lui; demanda s'il avait calculé toutes les conséquences du g^nre de vie qu'il avait adopté. Ëmilien m'a dit depuis qu'il s'était senti bouleversé de cette brusque entrée en matière, malgré tout le sangrfroid qu'y avait mis son interlocuteur. Il se. rappelait sans doute oertains sermons dont il se reprochait de n'avoir pas tenu compte.

« J'étais sortie ce soir-là, j'étais allée à Saint-Germain lÂuxerrois, me sentant souffrante et éprouvant le besoin de prier. Ils ne m'entendirent pas rentrer. Frappée de la vivacité de la conversation et ayant reconnu la voix de M. Mireil, qui, d'ordinaire, ne parlait pas de ce ton haut et ferme, jç m'arrêtai immobile devant la porte et prêtai l'oreille moin3 par un vain motif de curiosité que par je ne sais quelle soudaine intuition du sujet qui les occupait. Ils échangèrent quelques ripostes entrecoupées un peu confuses pour moi et qui ressemblaient aux derniers éclats d'une longue discassion. Puis M. Mireil, prenant la parole et la gardant d'autorité (chacun des mots qu'il prononça ,est resté gravé dans ma mémoire, et je puis te les répéter sans peine) :

« — Tu as beau m'objecter, dit-il, que les choses en sont venues à ce point sans qu'il y ait eu, de ta faute, que ta femme s'est réglée sur toi, sans que tu aies, pris le soin de la rompre h tes habitudes, et qu'eniin le tort, puisque tu conviens qu'il y -en a, . doit retomber sur tous les deux. Tu t'abuses toi-

222 LBS GOUDËBS FRANGHJSS.

mène ea croytnt oria. fe coonais ta femiiie. il ne

m'a pas fallu r<obderrer beaucoup pour la juger. €*était, lorsque ta l'as épousée, une jeune fiiie modeste> éievée au sein d'une honaéte famille» n*ayaat jamais reçu que de bons avis et de bous exemples, et ne demairàant^'i devenir uae femme convenable, entre les mains d'un mari qui eût sa la rendre propre à ce nouvel emploi. Je sais qu'il y a des femmes dont on ne peut rien faire, et que la bonne vo* lonté, l'amour et la patience de l'homme le plus dévoué écbcyuent eu certaines cârconstanoes ; mais ta femme, Dieu merci, n'était point dans ce cas^Ià. Je le répète, c'était une cire molle que tu pouvais façonner à ta guise. Qu'est*ceque tu en as fait? Tu n'as pas même songé à la responsabilité qui pesait sur toi^ Tu as continué de vivre en garçon, sans t'imposer aucune contrainte, et ta femme est devenue ce qu'elle a pu, presque. ta servante, tout au plus ta camarade. Je n'admetU*a}s pas, même pour une amitié entre hommes, la manière dont vous vous pariez; le peu d'égards que vous avez Tun peur l'autre, le désordre matériel au milieu duquel vous vivez. & ta femme n'avait pas d'ordre, c'^ait à toi de lui en inspirer le ^oût. Tu y serais parvenu en te gênant un peu. La gêne, ainsi comprise, est la menue monnaie du dévouement Nous n'avons pas toujours dans la vie l'occasion de déployer de grandes vertus, mais il nous est toujours possible d'en exercer de petites/ et je me4S au premier rang de celles-ci la dignité de l'homme vis«à-vis de luimême et vis-à-vis de ceux qui l'enlewrenti Vous êtes

LES COUDÉES FRANCHES. ââ3

jeunes, mes amis; la jeunesse et l'amour vouspro^ cureront encore paf-d par-là Weû des heures douces et charmantes, mais vous Tieillirez à TOtre tour et vous ne conserverez du passé que le souvenir et les habitudes que vous aurez contraetées. Ta femme sera déplaisante et acarlAtre, tti seras brûlai et cynique. Tu as pu remarqua comme moi combien il y a de vieux époux qui se disputent sans cesse, ndéme en présence des étrangers. Dans Fintimité, on va quelquefois plus loin. Où vous arrête^ rez-vous! Sur une telle pente, quand on s'est laissé glisseï* jusqu'au milieu, il est fort à craindre qu'on ne roulé jusqu'au bas. Mai», cher Ëmilien, j'oubHe un argument plus puissant que tous les autres, et qui, j*en suis sûr, te donnera à réfléchir sérieusement Tu es à la veille de devenir père ; il y aura bientôt un berceau dans cette chambre. Quelles im* pressions ton enfant recevra-t-îl en ouvrant au jour les yeux du corps et ceux de l'esprit? Quelles idées, quels sentiments lui viendront, et quels mots baK butiera-t-il? Songei-y bien, les premières impres-^ sions sont les plus fortes; les premières idées conçues, les premiers sentiments éprouvés donnent, pour ainsi dire, une Forme à l'Ame, et quelquefois toute la vie morale d'un homme est en germe dans les deux ou trois premières années de son existence. « — Tu as raison peut-être, dit alors men mari qui avait écouté son ami sans essayer une seule fois de l'interrompre. Par malheur, ce qui est facile à dire est moins facile à faire. C'est tout simplement une révolution avec une restauralion que tu me

224 LES COUDEES FRANCHES.

proposas* Mais Marie w mnUte pas, iâouta44l d'un air inquiet : il commence ^ faire auit; si tu veux, nous irons au-devant d'elle* >

K Je m'éloignai vivement.de la porte, où j'étais restée sous le coup d'une profonde émotion» |e fis un peu de bruit dans l'antichambre et j'entendis mon mari qui disait :

« — Ah I la voilà enfin î Elle aura été à l'église. »

« J'entrai dans la chambre et souhaitai le bonsoir à M. Mireil le plus naturellement qu'il me fut possible. Il ne resta que quelques instants. Ëmilien le prévint qu'il ne le reconduirait point parce que j'étais souffrante et qu'jl ne voulait pas me laisser seule.

< Dès que M. Mireil se fut retiré, Ëmilien commença par me dire qu il n'aimait pas les prêcheurs, les sermonneurs, les gens qui se mêlaient de donner des avis qu'on ne leur demandait pas. Il finit peu à peu par me raconter en détail la discussion qu'il avait eue avec son ami, et dont ce que j'avais entendu n'était que le résumé. Il entra même dans des développements que je crois inutile de te rapporter. On sentait que les réflexions de M. Mireil l'avaient frappé, et que c'était parce qu'il en comprenait la justesse, qu'il était de si mauvaise humeur contre lui.

« — Il prétend, par exemple, que je pe t'aime pas^ s'écria-t-il avec violence. Tu sais bien que je t'aime, n'est-ce pas? et que, pour toi, s'il le fallait, je me ferais couper un. bras ou une jambe.

ff — Oui, j'en suis sûre, lui répondis-je; mais tu

conviendras qu'il n'en peut pas être aussi sûr que moi. Tu n'as jamais rien fait, ni rien dit qui ait pu le lui faire supposer. Ta conduite envers moi...,

« — Ma conduite! ma (conduite I il y a dft-huit mois que nous sommes mariés : je ne puis pas toujours être à tes pieds comme un amoureux.

« — Non , assurément, mais il y a certains égards. . . • « — Voilà les égards à présent ! Oh î j'aurais bien parié d'avance que tu serais de son avis.

« — Ne crie pas si fort, reprîs-je, je ne me sens pas à mon aise. Mais, je le répète, il y a certains égards que tu pourrais avoir pour moi. N'allons pas plus loin qu'hier. J'avais besoin de la potiche qui est sur notre armoire à glace; je te l'ai de- , mandée, et, comme tu étais couché sur le lit et occupé à fumer, tu m'as répondu : « Prends-la toimême. » Eh bien! j'ai dû lever les bras, et cela m'a fait mal.

c — Vrai? fit-il aussitôt avec émotion en m'attirant à lui. Je suis un goujat, un misérable, j'en conviens à présent, et Gustave a raison, et il faut que je change de système. Mais je désespère d'y parvenir, et c'est ce qui me rend furieux î »

« J'essayai de l'apaiser, mais j'y eus beaucoup de peine. Il arpentait la chambre d'un pas retentissant et se frappait le front en murmurant des mots sans suite ou en proférant des jurements auxquels je n'étais que trop habituée. Quand il fut un peu calmé et qu'il se fut assis, car je lui avais fait enfin comprendre que l'agitation où je le voyais me donnait la fièvre, je lui dis :

226 ms COUDEES FRANCHES.

« — Toutes les observations que ton ami t'a faites ne sont que trop justes, et lui ont été inspirées par l'intérêt sincère qu'il nous porte. Ma mère me les a\^it faites avant lui , d'une autre façon sans doute , mais au fond c'est la même chose. Je n'ai pas voulu écouter ma mère, j'ai résisté à ses larmes, j'ai préféré me régler en tout sur toi, me faire en tout semblable à toi : c'était un excès de tendresse dont tu n'aurais pas dû me savoir gré et dont je commence à merei^entir. En luttant un peu contre toi, je t'aurais facilement amené à te régler sur moi, ce qui eût mieux valu. Depuis que j'ai quitté Hordeaui, depuis que je suis seule avec toi loin de ma famille, j'ai réfléchi, j'ai reconnu la justesse de tout ce que disait ma mère, et je me reproche chaque jour tout bas le chagrin que mon aveuglement lui a cau^é. Aujourd'hui je voudrais la voir, la consulter, m'éclairer de son expérience au sujet du cher petit être que nous attendons. Je n'aurais pas osé t'en parler ce matin, mais ce soir tout est changé. Elle viendra, tu le lui demanderas toi-même dans une lettre bien affectueuse. Ne tourne pas la tête pour me refuser. Il le faut, Émilien. Tu ne m'as déjà que trop appris à moins chérir, à moins respecter ma mère, à traiter enfin mes parents comme tu traites les tiens. Songe que notre enfant peut les venger un jour, et qu'il sera peut-être pour nous ce que nous avons été pour eux!

« — C'est vrai, murmura-t-il avec un mouvement d'eflroi qu'il ne put dissimuler , c'est vrai ! J'ai été bien coupable, mais c'est que je n'avais ja-

LES GOUDKES FRANCHES. 227

mais trop réfléchi à tout cela. Je vivais sans pçn ser, comme une brute. Il faut une réforme radicale. Il faut nous observer, il faut nous maîtriser, comme dit Gustave. Mais comment nous y prendre? Que faire? Il me semblera toujours que nous jouons la comédie.

« — Qu'importe, lui dis -je en l'embrassant, qu'importe si les rôles sont beaux et si le dénouaient est heureux ! »

« C'est à partir de cette soirée, nia chère Suzanne, que mon vrai bonheur a commencé. Dès le lendemain, je fis mettre en ordre mon appartement. J.e n'eus pas de peine à reprendre des habitudes que je n'avais pas encore complètement perdues, et je fus étonnée de l'empire qu'Émilien eut aussitôt sur lui-même et de la façon dont il observa les nouvelles lois qtie nous nous étions posées. Ma mère arriva, qui fut ravie de nous trouver en si bonne intelligence. Mon mari eut pour elle toutes sortes d'attentions qui la surprirent beaucoup et qui me le rendirent plus cher> Enfin notre enfant vint au monde. C'était un filsl Je crus qu'Émilien en deviendrait fou dé joie. Depuis lors, ce n'est plus le même homme; il gagne chaque jour quelque noun velle qualité, quelque nouvelle vertu, il ne sait qu'imaginer pour m'alléger mes devoirs de mère. Ne va pas croire pour cela que notre bonheur soit sans nuages ; avec sa nature vive, JÉmilien retombe quelquefois en faute : on n'échappe pas ainsi sans retour à son passé. Mais quand les choses vont trop loin, je n'ai qu'à lui montrer ce berceau, il se

calme comme par enchantement, me demande pardon et me serre dans ses bras. .

« Nous rendons grâces tons les jours de notre sort à M. Gustave Mireil, car il a été Tinstruraent dont Dieu s'est servi pour nous redresser et nous améliorer. Nous le voyons très-fréquemment. Je Tai remercié moi-même de l'immense service qu'il nous a rendu, je lui ai demandé de nouveaux conseils; nous ne faisons presque plus rien sans le consulter. Son cœur est aussi bon et aussi tendre que son esprit est vaste et élevé. J'avais été d'abord quelque peu tenue en respect par sa froideur apparente, mais je m'y suis accoutumée, et maintenant je sens la chaleur intérieure sous la glace du dehors. Je me suis liée avec sa femme. Je t'ai dit combien elle est douce et aimable, dans quel bon accord ils vivent, et comme ils semblent faits l'uft pourj'autre. Il est impossible de trouver deux êtres mieux assortis. Cependant, quoiqu'ils soient heureux et qu'ils comprennent leur bonheur, ils ont une secrète disposition à la mélancolie, et je les ai quelquefois surpris à échanger un regard mouillé de larmes après avoir embrassé leur belle petite fille. C'est qu'apparemment ils ont le bonheur triste, tandis qu'ÉmiUen et moi nous avons le bonheur gai. »

La princesse avait écouté ces confidences avec une attention soutenue, et quand Mme Delorme eut fini, elle lui adressa encore bien des questions et lui demanda bien des détails. Il semblait qu'elle trouvât de vagues rapports entre son propre sort et celui de son amie, et qu'elle cherchât des leçons

LES COUDEES FRANCHES. 229

pour elle-même dans Texpérlence d*une autre. Mme Delorme qui, de son côté, était curieuse d'apprendre ce qui était arrivé à Suzanne, lui rappela que c'était maintenant à elle de parler. Mais Suzanne avait à peine commencé que M. Delorme rentra. Il fut tout interdit de trouver une si belle dame installée chez lui^ plus interdit encore quand on lui eut nommé la princesse de Valberg. Celle-ci le considéra avec intérêt. C'était un homme de moyenne taille, d'une constitution robuste et dont la physionomie un peu dure, quoique agréable, avait toute la vivacité méridionale. Les premières phrases de politesse échangées, Suzanne jugea qu'il était temps qu'elle se retirât, et, après avoir embrassé l'enfant qui venait enfin de se réveiller, et qu'elle proclama beau comme les anges, ce qui, par parenthèse, lui concilia aussitôt toutes les sympathies du père, elle prit congé du jeune ménage et dit tout bas, en sortant, à l'oreille de Marie :

« A demain , après la messe , à Saint-Germain l'Auxerrois.» ^

XH

LA ROBE BRITLIÈE.

Mme Delorme fut exacte au rendez-vous; Après avoir prié à côté Tune de l'autre comme elles l'avaient fait bien des fois aux beaux jours de leur enfance, les deux amies sortirent de l'église, montèrent en voiture, et la princesse donna l'ordre de revenir à l'hôtel dont elle voulait faire les honneurs à sa compagne. Marie se récria de surprise et d'admiration & la vue de toutes ces splendeurs. Elle en félicitait vivement Suzanne, lorsque, s'apercevant que celle-ci avait des larmes dans les yeux, elle oublia tout le reste pour réclamer les confidences qui lui avaient été promises en échange des siennes.

La princesse l'emmena dans son boudoir, ce boudoir si cher autrefois et plein encore de si doux souvenirs, et la faisant asseoir à côté d'elle, à la place même qu'Amédée avait si souvent occupée, et lui serrant fortement la main :

« Ma porte est défendue, .nous pourrons bavarder

à notre aise, dit-elle avec un sourire triste ; il n'y a pas de danger que le prince vienne nous interrompre comme hier ton mari ! »

Elle commença alors le récit du bonheur réel qu^elle. avait goûté pendant plus de deux ans, car, h cette distance, elle ne songeait plus aux premiers nuages qui avaient troublé le ciel, les détails sombres disparaissaient dans l'ensemble lumineux de ces deux années. Elle peignit Amédée comme le plus charmant des hommes, mais aussi comme le plus terrible. Une femme indigne (elle ne voulut pas nommer Mme de Lassy par égard pour Gustave Mireil), une coquette éhontée s'était jetée entré eux; l'épouse avait vaincu une fois, mais la maîtresse avait fini par remporter. Et maintenant le prince n'avait plus même pour sa femme une ombre d'affection ; ils vivaient ensemble sous le même toit, mais ils étaient devenus étrangers l'un à l'autre, ils ne se parlaient plus, ils ne se voyaient plus, A ce peint du récit les larmes que Suzanne retenait s'échappèrent avec abondance. Elle fut tentée, contrairement à ce qu'elle s'était juré à elle-même, de raconter tout au long à son amie l'injure suprême, l'injure mortelle que le prince lui avait faite en la laissant libre de faillir à son tour, en lui accordant la réciprocité de l'outrage! Mais elle craignit de se dégrader elle-même aux yeux de Marie, et elle garda au fond de son cœur ce souvenir qui la brûlait.

Mme Delorme, malgré toute la sympathie que lui inspirait Suzanne, trouva peu de consolation à donner à des douleurs qu'elle comprenait sans

doute, mais qui se compliquaient d'un isolement où elle ne concevait pas qu'un mari pût tenir sa femme. Eu effet, il lui semblait que, lorsqu'on vivait dans la même maison, on devait au moins se rencontrer plusieurs fois pjir jour, et qu'il était facile, par conséquent, de s'acheminer vers un rapprochement. Elle ignorait jusqu'à quel point la fortune et le rang changent les conditions de la vie conjugale, quelles entraves ils imposent d'un côté, quelles commodités ils procurent de l'autre. Puis il lui semblait aussi que, si son mari à elle Tavait trompée, si elle en avait eu la preuve, elle n'eût pu demeurer avec lui et se fût réfugiée auprès de sa mère. Mais elle se garda bien d'émettre cette idée; elle avait deviné, à quelques mots échappés à Suzanne, que Mme d'Airaery n'était point en position de protéger sa fille, et, au lieu de chercher avec elle un remède sérieux à ses maux, elle se borna à lui prodiguer de tendres caresses et de vagues paroles d'encouragement et d'espoir. Le terrain sur lequel elle marchait ne lui était pas assez familier pour qu'elle hasardât un conseil sur la direction à suivre.

Les deux amies se séparèrent donc enchantées l'une de l'autre comme la veille, toujours heureuses de s'être retrouvées, la grande dame enviant le sort de l'humble bourgeoise, l'humble bourgeoise plaignant de tout son cœur le malheur de la grande dame, mais celle-ci mécontente, au fond, de ne s'être livrée qu'à demi, et triste de n'avoir pu obtenir de celle-là les impressions sincères, la sympathie expansive, enfin lé secours moral qu'elle en attendait*

La princesse retourna plusieurs fois chez Mme Delorme, puis elle s'abstint tout à coup d*y aller, de peur d*y rencontrer Gustave Mireil. Ce ne fut pourtant là qu'un prétexte. Elle n'avait pas tardé, en effet, à se trouver dépaysée dans cet intérieur bourgeois; elle avait mesuré, malgré elle, la distance qui la séparait de Mme Delorme, et elle avait été forcée de reconnaître que, pour le charme des relations régulières, il ne suffit pas d'être lié par la sympathie, qu'il faut l'être encore par l'éducation, par les habitudes, par les goûts, et même par les préjugés. Le bonheur de son amie perdit bientôt à ses yeux tout son prestige; M. Delorme, tout réformé qu'il était, lui parut grossier, ou, du moins, dépourvu de distinction naturelle; il n'y eut pas jusqu'à l'enfant qui, par ses cris, par ses pleurs, par les soins qu'il exigeait sans cesse, ne finît aussi par lui déplaire. L'instinct maternel sommeillait encore dans le cœur de Suzanne.

D'ailleurs, depuis quelques jours, une révolution s'opérait en elle: des désirs bizarres l'agitaient, des idées qui ne lui étaient jamais venues auparavant s'emparaient d'elle et la plongeaient en d'étranges rêveries. Ce n'étaient plus les tableaux calmes de la vie intime qu'il lui fallait, c'étaient les tableaux animés du monde; ce n'était plus à Dieu, dans les églises, qu'elle allait demander la résignation et la force d'âme, c'était auprès déjeunes femmes comme elle, dans les salons les* plus brillants de Paris, qu'elle allait chercher la distraction, le plaisir et des émotions inconnues.

L€ printe ne la conduisant plus nulle part, elle reparut arec sa mère dans les soirées et dans les bals. Le monde fut favî de la revoir; on Taccueillit comme une jeune reine qui rentre dans ses États , on s'empressa autour d'elle, on la combla d'hommages. Ces hommages lui répugnaient et lui sou* riaient en même temps. Tout en pensant plus que jamais à son mari, tout en sentant grandir .encore son amour pour lui en proportion même de l'indifférence croissante qu'il lui témoignait, elle s'enivrait des regards attachés sur elle, frémissait au contact d^une main qui touchait la sienne et s'abandonnait avec volupté au rapide tournoiement de la valse. Chacun des hommes qu'elle voyait lui déplaisait personnellement, mais en masse ils exerçaient sûr elle une espèce de fascination. C'est qu'il ne lui suffisait plus d'aimer sans partage un ingrat, c'est qu'elle avait besoin d'être aimée comme elle l'avait été d'abord, c'est que son cœur de vingt ans se révoltait contre l'injurieux délaissement auquel elle était condamnée. Trop fière pour faire au prince la moindre avance, elle jetait autour d'elle des regards égarés, elle attendait, elle voulait.... Elle ne se rendait pas compte de ce qu'elle voulait, mais son âme s'élançait d'une aile hardie vers les séduisantes régions de la chimère. Sa soif était ardente; le fruit défendu était là qui tentait sa main. Défendu? Que dis-je! Ne lui avait-on pas permis de le cueillir, et n'était-elle pas, après tout, trop scrupuleuse ? Elle entendait de tous côtés exalter l'amour , elle voyait l*indulgence du monde

pourlesfaiblesses transparentes àe certaines femmes, elle était sûre d'avance de Timpunité. Épuisée d'une lutte vaine, d'une résistance sans objet, elle aspirait à appuyer son front brûlant contre un cœur qui ne bâtirait que pour elle et oix elle pourrait puiser peut-être le calme qu'elle avait perdu. Ohl si, parmi tous ces hommes qui tourbillonnaient devant ses yeux» elle en distinguait un qui ne lui parût point ridicule, qui Taimât véritablement, qu'elle pût essayer d'aimer!... A peine rentrée chez elle, lorsque ces idées lui revenaient en tête, elle pâlissait de honte, tombait à genoux et demandait à Dieu avec larmes qu'il mit fin à ce supplice et qu'il lui rendit la tendresse de son mari. Mais le lendemain la fièvre la reprenait, elle ne songeait tout le jour qu'à sa toilette, et, le soir, elle courait se mêler à la foule inàifférente, rechercher les mêmes émotions et s'exposer aux mêmes dangers.

Une grande fête devait avoir Jieu, un de ces bals monstres qui réunissent les diverses sociétés de Paris et qui confondent quelquefois ce qu'on a rhabitude de séparer ailleurs. Suzanne avait appris indirectement que Mme de Lassy était parvenue à s'y faire engager, et, bien qu'elle évitât ordinairement Mme de Lassy, obéissant cette fois à je ne sais quel caprice de femme, elle résolut de s'y rendre aussi. Cette résolution contraria beaucoup le prince. Quoiqu'il eût tout à fait renoncé au monde, il avait promis h Elina de se trouver à cette fête et il ne put se dissimuler qu'il serait singulier de voir la

femme et le mari arriver chacun de son côté. Ils n'étaient point brouillés officiellement, ils habitaient toujours le même hôtel : il était au moins inutile de constater ainsi la rupture de leurs rapports intimes. Bref, pour trancher la difficulté, il fit proposer à sa femme de l'accompagner.

Suzanne accepta cette proposition inattendue avec un transport de joie. Elle fit mander aussitôt sa tailleuse pour s'entendre avec elle sur la confection d'une robe unique, d'une de ces robes qui font époque et qui causent moins de plaisir à celles qui les portent qu'elles n'inspirent d'envie à celles qui les voient. La tailleuse avait du génie : elle réalisa un vrai chef-d'œuvre. Voilà tout ce que je veux dire de la robe, laissant le reste à l'imagination de mes lectrices et me bornant à ajouter que Suzanne se promit bien de joindre aux fleurs et à la dentelle les diamants qu'Amédée lui avait donnés lors de son mariage et qui étaient les plus beaux de Paris.

Le fameux soir venu, le prince fut exact au rendez-vous. C'était la première fois qu'il remettait le pied dans la chambre nuptiale depuis la scène violente dont le jeune René de Soyaucourt avait été la cause ou le prétexte, et Suzanne éprouvait une émotion qu'il est facile de concevoir. Son mari s'arrêta devant elle comme ébloui.

, « Vous êtes superbe, madame, lui dit-il au bout d'un instant,

— Vous m'accompagnez si rarement h présent, répondit-elle, que j'ai voulu vous faire honneur. »

Il n'eut pas l'air d'avoir entendu , et se laissa

930 LKS COUDÉKS FHANCIiJaS.

tomber dans un fauteuil comme pour atteadre qu'elle fût prête. Elle prit bien vite ses gants, son éventail» et| comme elle se tournait vers lui en silence, il se leva pour lui offrir le bras. Dès qu'ils furent montés en voiture» il dit qu'elle avait eu tort de lui faire un reprocbe indirect devant ses femmes (ses femmes étaient encore là^ en effet, lorsqu'elle lui avait répondu), et il ajouta que les gens qui savent vivre ne se donnent jamais en spec* tacle. La pauvre Suzanne fut si consternée de ce nouveau grief allégué contre elle^ qu'elle ne trouva pas une parole pour se défendre, et, la distance étant fort courte de l'hôtel à l'endroit où ils se rendaient, ils étaient arrivés avant qu'elle eût pu abor^ der un autre sujet.

« Puis-je compter sur vous pour me reconduire, lui demandait-elle timidement en descendant de voiture.

— Je n'avais pas trop songé au retour^ répondit* il avec contrainte. Comment faites^vous pour vous retirer lorsque je ne suis pas là?

— Je me retire seule ou avec ma mère.

— Votre mère sera sans doute à ce bal. -^ Je ne crois pas.

-^ Eh bien , si vous avez absolument besoin de moi, je serai à vos ordres. »

Us entrèrent. Les vastes salons du palais où se donnait la fête étaient déjà pleins d'habits noirs, d'uniformes de toute espèce, de toilettes plus éclatantes les unes que les autres* Les yeux éblouis et char- ^més ne savaient où se fixer. Mais dès que Suzanne

parut, tous les regards volèrent à elle, un murmure d'admiration courut de bouche en bouche ; on se la montra, on répéta son nom à voix basse, on se précipita sur ses pas pour mieux la voir. Toutes les autres furent oubliées en un moment. Ainsi la reine des nuits, se dégageant soudain d*un nuage, fait pâlir les milliers d'étoiles qui brillaient au ciel en son absence.

Le prince, tout mari qu'il était, ne put s'empêcher d'être flatté de ce triomphe, et il promena sa femme k travers les salons plus longtemps qu'il ne l'aurait fait, à coup sûr, si elle eût été moins belle et moins admirée.

Cependant, ayant avisé un groupe de gens con^* nus, Mme de la Mornais et ses deux allés avec 1^ vicomte de Nancey, il les aborda et engagea Suzanne à s'asseoir^ puis, profitant des çompli^ ments qu'échangeaient les dames, il disparut dans la foule. Suzanne ne prêta plus alors qu'une oreille distraite aux phrases banales de Mme de la Mornais et à toutes les jolies choses que débitait le vicomte, mais elle jeta avidement les yeux sur les couples qui passaient et repassaient devant elle au bruit de l'orchestre* Elle cherchait son mari, elle cherchait sa rivale. Tout à coup elle se troubla : elle avait aperçu, dans l'embrasure d'une fenêtre, le jeune René de Soyaucourt qui était venu seul à ce bal et qui la contemplait de loin et n'osait approcher pour la saluer. Leurs regards s'étaient croisés. Le timide amoureux , dont la passion avajt résisté aux incompréhensibles rigueurs qui avaient

si brusquement succédé aux premiers encouragements, rougit, pfllit et s'éloigna.

Suzanne n*avait pas l'intention de danser, elle avait déjà refusé plusieurs cavaliers, mais elle comprit qu'en restant toujours à la même place, elle avait moins de chance d'entrevoir Mme de Lassy, et elle eût accepté l'invitation de René, s'il se fût enhardi jusqu'à lui en faire une. Elle n'eut, du reste, qu'un mot à dire. Le vicomte de Nancey le saisit au passage et sollicita la faveur d'un tour de valse, quoiqu'au début de la soirée il eût fait la sourde oreille au même désir exprimé beaucoup plus nettement par la comtesse d'Heudicourt qui était aussi à ce bal, et qui valsait maintenant avec rage sous prétexte que la valse faisait maigrir.

Le vicomte, tout triomphant d'avoir à son bras la reine de la fête, l'emmena dans le salon principal, où les danseurs et les spectateurs étaient plus nombreux, et la princesse put plonger à loisir son œil curieux parmi ces flots de dentelle et de soie. Elle ne découvrit rien. Ils firent le tour du salon : rien encore. Le prince et Mme de Lassy avaient-ils déjà quitté le bal, ou aimaient-ils mieux s'entretenir plus librement dans quelque salle éloignée?

Les dernières mesures se faisaient entendre, Suzanne s'abandonnait triste et découragée aux bras de son cavalier, lorsque soudain elle pousse un cri, un cri étouffé, et s'arrête. Son épaule vient ^d'être effleurée par le bracelet d'une danseuse. Elle se retourne. Qui voit-elle? Mme de Lassy dans les bras du prince, Mme de Lassy qui s'arrête elle même

comme pour adresser un mot d'excuse à celle qu'elle vient de toucher en passant! Elles se reconnaissent, se mesurent du regard. Cependant Ëlina, payant d'audace, redouble d'excuses polies et affecte de parler à la princesse comme à une personne de sa connaissance intime. Mais celle-ci, sans prononcer un mot, détourne fièrement la tête, entraîne son cavalier et laisse son impudente rivale frémissante et comme écrasée sous le poids* de ce silence.

Oh 1 si en ce moment le prince a des yeux, si la passion ne l'aveugle pas, s'il peut être juge impartial entre ces deux femmes, la cause de Suzanne est gagnée, son triomphe est complet, car, non-seulement elle est la plus belle, mais elle a revêtu sa beauté d'un éclat suprême, de cet éclat que le contact du vice communique à la vertu indignée!

On se range pour lui livrer passage. Quelques personnes seulement ont été témoins de cette scène rapide, deux ou trois à peine en ont compris la véritable signification. C'est assez, la nouvelle circule, et, quand la princesse parvient enfin à regagner sa place, la comtesse d'Heudicourt est déjà au courant de tout. Elle est enchantée, cette chère comtesse, quoiqu'elle soit l'intime amie de Mme de Lassy, elle est enchantée que celle-ci ait regu un petit affront public. Depuis qu'elle engraisse, elle aime à parler morale, et dit plus que jamais qu'il faut respecter les usages reçus. Elle accourt donc auprès de Suzanne, s'assied à côté d'elle, la complimente sur son succès, et.... Qu'y a-t-il encore? Pourquoi

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