‹ Neuf filles et un garçonChapitre 5 sur 47 · LES PRÉFÉRENCES DE MADAME RENARD · texte numérisé non relu

LES PRÉFÉRENCES DE MADAME RENARD

C'est le printemps, non pas dans sa verte et riante parure, mais le printemps à peine dégagé des rudes liens de l'hiver. Les arbres sont toigours nus ; les bourgeons frileux ne sont pas encore ouverts, et leur couleur brune se confond avec celle de Técorce. Point de fleurs encore. Quelques primevères brillent seules çà et là sur la terre dépouillée, et la violette ne se trahit que par le doux parfum qu'elle exhale. Patience I Si la nature est en retard, s'il n'y a guère ici de printanier que ce beau ciel , quelques jours tels que celui-ci auront bien vite réparé le temps perdu, et les oiseaux joyeux salueront de leurs chants le réveil de toutes choses. En attendant, il fait bien bon en ce moment, par ce gai soleil de mars, dans le petit jardin de Prosper Golinet.

Charlotte et la tante Loriot mettent à l'air, sur

les cordes que Prosper vient de tendre, le linge de la famille qu'elles ont blanchi elles-mêmes. Elles se disent qu'il séchera vite et se félicitent des beaux jours revenus, tout en surveillant de l'œil les trois petites filles qui jouent, assises par terre près de la maison. Les deux plus jeunes, Clara et Âugustine, ont été confiées à l'aînée, Mlle Sydonie, qui a déjà trois ans et demi, et qui est pénétrée de l'importance que lui donne sa supériorité d'âge. Pendant que son père, quiU pris une bêche, retourne la terre avec ardeur à quelques pas de là, elle dit gravement à ses sœurs :

c II ne faut pas vous saMr, il faut jouer propre-' ment, c'est ma tante qui l'a dit. Mon Dieu ! que ces enfants me donnent de mal 1 Nous allons faire un grand jardin. Apporte ici de la terre» Clara. Tiens, voilà un bateau qui passe ! Je voudrais bien aller en bateau. Âugustine, il ne faut pas aller du côté de la rivière, papa l'a défendu. Papa, Augustine veut aller du côté de la rivière !

— Qu'elle aille, dit le père en se rapprochant, mais béchantde plus belle, qu'elle aille, et Vhomme la prendra. »

Augustine, qui compte à peine ses dix-huit mois et qui trottinait menu du côté de l'eau, s'arrête à la formidable pensée de l'/wmwie, et, après avoir hésité un instant, revient sur ses pas.

« Grand'maman m'a dit, reprend alors Sydoniei

que, quand je serai grande, elle me mènera une fois en bateau avec elle.

— Et moi aussi /interrompt la petite Clara.

— Toi aussi, quand tu seras grande, poursuit ratnée, parce que tu es aussi la petite-fille de grand* maman.

— Et Augustine aussi, interrompt encore Clara.

— Non, pas Augustine, parce qu'elle n'est pas la petite-fille de grand*maman.

— Si.

— Non.

— Si, là I Maman a dit qu' Augustine est aussi la petite-fille de grand^maAan.

—Et à moi, grand*maman m'a dit qu'elle n'a que deux petiles-filles. »

Ici, l'innocente Augustine qui a été témoin attentif de ce débat et qui comprend vaguement qu'on lui conteste quelque énorme privilège, se noet à pousser des cris perçants et donne un libre cours à ses larmes.

Le père, la mère, la tante accourent et s'informent de la cause de ce désespoir subit. On craint que l'enfant ne soit tombée ou que ses sœurs ne lui aient fait mal, par mégarde ou autrement. Sydonie interrogée ne balbutie que des explications assez confuses : elle sent qu'elle peut s'attirer, en parlant, quelque réprimande de sa mère, et il faut que ce soit la petite Clara qui apprenne

aux parents intrigués ce qui a fait pleurer sa jeune sœur.

« Tu vois, « dit alors Prosper en échangeant un regard avec sa femme.

Celle-ci ne songe pas à gronder Sydonie; sa figure a pris une expression sérieuse, elle est préoccupée de certaines idées que cet incident a réveilléeSy et auxquelles son mari vient sans doute de faire allusion. Hais les enfants ont repris leurs jeux; la tante Loriot, qui avait enlevé dans ses bras sa chère petite Augustine, vient de Ifi déposer à terre et retourne au linge avec Charlotte, tandis que Prosper, un peu soucieui, continue de s'escrimer de la bêche et du r&teau.

Drelin 1 Drelin ! Drelin ! « On sonne, maman^ on sonne! 9 s*écrient à la fois les trois enfants , car la petite Augustine commence à mêler son gazouillement à la voix des deux autres. Mme Colinet veut courir, mais la tante l'en empêche, et, plus leste, malgré ses cinquante-cinq ans, elle court, les trois enfants pendues à ses Jupes, ouvrir la porte de l'appartement.

« Madame Renard ! s'écrie la tante avec un singulier mélange de déférence et d'embarras.

— Oui, c'est moi, mademoiselle Loriot. Pourquoi ne m'a-t-on pas amené Sydonie ce matin?

— Bonjour, grand'maman, crie Sydonie.

— Bonjour, grand'maman, répète Clara. »

Mais la petite Augustine, quoiqu'elle sache trèsbien le dire, n'ose pas crier : « Bonjour, grand' maman. »

c Bonjour, bonjour, mes enfants, dit Mme Renard en embrassant les deux atnées. Est-ce que Charlotte est dans le jardin ?

— Oui, madame, > repond la tante.

Ety prenant de nouveau dans ses bras la petite Augustine et la dédommageant par ses caresses du baiser qu'elle n'a pas reçu, elle suit Mme Renard qui traverse les chambres en tenant par la main Sydonie et Clara.

Dès qu'il aperçoit sa belle-mère, Prosper quitte la bêche et s'avance d'un air un peu déconcerté pour la saluer. Mais Mme Renard lui tourne le dos, et, interrogeant de l'œil la jeune femme qui vient aussi à sa rencontre :

« Pourquoi donc, répète-t-elle, ne m'a-t-on pas amené Sydonie ce matin?

— C'est que Prosper n'a pas été au collège, répond Charlotte. Les inspecteurs généraux ont donné un congé....

— Et c'est moi qui dois en pâtir, interrompt aigrement la dame?

— Ce n'est pas tout à fait à cause du congé que je me suis privé du plaisir de vous conduire ma fille, reprend timidement le professeur.

— Ce n'est pas vous que j'interroge, monsieur,

c'est Charlotte. Si j'avais su vous trouver ici, je n'y serais certes point venue.

— Ma bonne, dit M. Golinet en s*adressant à sa femme, il est impossible de différer plus longtemps, il faut absolument que tu fasses part à madame de l'embarras où nous nous trouvons.

— Si c'est un embarras d'argent, s'écrie la bellemère, il est inutile de m'en faire part, je ne vous prêterai pas un sou ; vous connaissez mes principes en pareille matière.

— Il n'est point question d'argent, repart Charlotte avec un peu d'impatience. Mais ma tante a éloigné les enfants ; si tu veux, nous allons causer en nous promenant. »

Prosper reprend son travail avec beaucoup de sang-froid, et la mère et la fille s'avancent en silence dans l'allée la plus large du petit jardin.

Tout à coup une idée traverse la cervelle de Mme Renard. Elle jette sur sa fille un regard de côté, un regard qui enveloppe toute la personne, et l'examen auquel elle se livre confirmant sans doute le soupçon qui lui est venu :

«t £st-ce que, par hasard ?... demande-t-elle.

— Il ne s'agit pas, non plus, de cela, fait Charlotte éludant la question ; il s'agit...»

— Mais j'ai des yeux, riposte Mme Renard avec énergie. Il n'y a plus à en douter. Pour la quatrième fois!

^ Eh ! bien, si ce que tu supposes se réalise, re^ prend Charlotte avec une certaine vivacité, si je dois avoir un quatrième enfant, je désire savoir, ma mère, si cet enfant est destiné à te rester complète* ment étranger, comme Test ma petite Augustine.

— Certainement, vous pouvez bien y compter. Je n'aurai jamais que deux petites^ûlles, Sydonie et Clara.

--- Ce n'est pas possible, maman, et c'est justement là-dessus que mon mari veut que je m'entretienne avec toi. Nous nous sommes aperçus que les distinctions que tu veux établir entre nos trois enfants, produisaient déjà des effets regrettables, et mon mari craint que cela ne devienne encore plus sérieux par la suite. Tu as commencé par concentrer toute ta tendresse sur Sydonie; ce n'est que depuis peu de temps que tu traites Clara comme sa sœur, et ma pauvre petite Augustine n'est pas même regardée par toi. Tout à Theure Sydonie lui disait qu'elle n'était pas ta petite-fille. C'est parce qu'elle te l'a entendu dire. Je vais avoir bientôt un qua-^ trième enfant, et je ne puis m'empécher de trem- i bler à la pensée des querelles et des dissensions que i tes préférences peuvent amener plus tard. Nous ai- I mons également nos trois enfants, et nous aime- ' rons de même tous ceux qu*il plaira à Dieu de nous ' donner. Nous avons donc décidé, mon mari et moi, ' que nous ne continuerions de t'envoyer tous les i

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jours Sydonie, qu'autant que tu consentirais à recevoir quelquefois aussi ma petite Âugustine,eomme tu as consenti à recevoir Clara. Ce n'est pas que je veuille t'imposer l'embarras d'une aussi jeune enfant : je ne te l'enverrai que de loin en loin, pour un quart d'heure ; mais il importe beaucoup à la tranquillité de notre intérieur et à l'éducation de mes filles, que chacune d'elles soit considérée par toi comme elle l'est par nous, que chacune d'elles soit ta fille comme elle est la nôtre. Pardonne-moi,' maman, d'avoir osé te dire cela, il y a longtemps que mon mari appelle mon attention là-dessus, et j'ai différé de t'en parler tant qu^ je l'ai pu. »

Mme Renard écoute, impassible, avec une colère froide cent fois plus terrible qu'une colère violente. On sent qu'un grand combat se livre dans son âme, que les entrailles de la grand'mère crient en vain en elle pour étouffer la voix de l'orgueil blessé. Enfin d'un ton qu'elle voudrait rendre aussi tranchant que l'acier:

< Avez-vous tout dit? demande-t-elle à sa fille.

— Oui, maman, répond celle-ci en tremblant.

— Ehl bien, je vais vous parler à mon tour et pour la dernière fois, reprend Mme Renard avec dignité. Vous vous êtes mariée contre mon gré; mais j'avais un cœur de mère, et j'ai surmonté pour vous l'invincible horreur que m'inspirait M. Colinet. C'est un homme comme il en existe peu, grâce au

ciel; je m'abstiens d'en dire davantage. Mais, si je vous ai plainte jusqu'ici du fond du cœur, je m'aperçois aujourd'hui qu'il vous a refaîte à son image, ou plutôt que la contagion vous a gagnée. Quelque répugnance que j'éprouve à revenir sur un pareil sujet, je vous dirai nettement ce que je vous ai fait entendre inutilement tant de fois ; dans la position où vous étiez, vous ne deviez avoir qu'un enfant, ou deux, et encore eût-il mieux valu peut-être que vous n'en eussiez pas. Au troisième, j'aurais dû cesser devons voir. J'ai été trop bonne, et vous avez pensé....

— Mais, maman....

— Ne m'interrompez pas, je vous prie. Je vous ai écoutée jusqu'au bout, sans vous interrompre. Jamais je ne reconnaîtrai d'autres petits-enfants que Sydonie et Clara ; tous les autres, nés ou à naître, me demeureront toujours étrangers. Je le jure par l'âme de feu votre père ! Jamais je ne sanctionnerai ce que je réprouve. J'avais averti votre mari, je lui avais fait part de mes intentions : il n'en a tenu aucun compte. Aujourd'hui, oubliant toute mesure et n'osant agir par lui-même, il me fait défendre par vous de venir embrasser mes petits-enfants, il vous charge de me mettre à la porte.,..

— Oh! maman, je te jure....

— Ne m'interrompez pas, ne m'interrompez pas. Il a prévenu mes désirs, du reste ; c'était bien à

mon corps défendant que je venais ici. Nous allons donc nous séparer pour toujours. Je le regrette pour vous et surtout pour ces deux pauvres petites, à Tentretien desquelles je ne pourrai plus veiller, car je vous jure bien que vous n'aurez plus rien de moi. Cependant, avant de vous quitter, je veux vous donner une dernière preuve de ma bonté. Vous concevez que je ne puis avoir dans l'avenir l'ombre d'un rapport avec votre mari ni avec vous, et que, si mes deux petites-filles n'existaient pas.... Mais c'est trop perdre le temps en paroles; écoutez ce que je vous propose. Je consens à me charger entièrement de votre fille atnée, à la loger, à la vêtir, à la nourrir, à la doter, et, à condition qu'elle n'entendra jamais parler de ses frères ou sœurs, excepté de Clara, vous serez libre de venir la voir quand vous voudrez. Vous aurez ainsi une enfant qui sera sûre de ne point mourir de faim. Abandonnez-moi Sydonie, et....

— Oh ! pour 'cela, non, jamais, s'écrie la jeune mère avec toute l'énergie de sa tendresse. Je ne veux aucune différence entre mes enfants, je veux qu'ils aient le même sort, et j'aime mieux la gêne et les privations pour tous que la richesse pour un seul au détriment des autres.

— C'est bien, réplique Mme Renard d'un air concentré. Vous ne me reverrez plus, mais vous entendrez parler de moi, je vous le promets. »

Et d'un pas rapide elle retraverse le jardin, suivie de la pauvre Charlotte qui essaye en vain de la retenir. Arrivée dans Tappartement, elle embrasse, sans mot dire, Sydonie et Clara. Celles-ci, surprises de ce silence et voyant pleurer leur mère, se mettent à pousser des cris aigus, et la petite Augustine se joint aussitôt à elles, h\ tante Loriot hasarde alors de sa voix douce quelques paroles de conciliation. Il en résulte un concert attendrissant qui ébranle Mme Renard elle-même^ toute ferme qu'elle est, et ses yeux se mouillent déjà malgré elle..,. Mais apercevant son gendre qui, attiré par le bruit et se doutant de ce qui se passe, croit devoir aussi tenter quelque chose pour la fléchir, elle renfonce vivement ses larmes, relève la tète d'un air menaçant, et s'enfuit dans la rue en criant à plusieurs reprises : < Adieu, adieu pour toujours ! »

Le professeur et sa femme, une fois seuls en face l'un de l'autre, envisagèrent, non sans tristesse, toutes les conséquences de la factieuse extrémité à laquelle ils avaient été forcés d'en venir.La rupture qu'ils avaient si longtemps évitée à force de sacrifices se trouvait accomplie brusquement, tous les rapports de famille se trouvaient rompus entre eux et Mme Renard. Quelle impression cet événement devait-il laisser dans l'esprit des enfants, sinon des deux plus jeunes , du moins de Sydonie , assez grande déjà pour en être frappée ? Puis ce n'était pas

seulement l'intérêt moral de leur petite famille qui les préoccupait, c'était aussi l'intérêt matériel. Quoique Mme Renard ne fût point naturellement généreuse, Tafifection qu'elle portait à ses petites-filles la faisait souvent sortir de son caractère, et, comme elle éprouvait une jouissance d'orgueil à les voir bien mises, elle les avait comblées de cadeaux de toute espèce. L'entretien des enfants n'avait guère coûté jusque-là aux parents, qui ne pouvaient se défendre eux-mêmes d'une secrète satisfaction à ridée que Sydonie et Clara n'avaient rien à envier aux plus riches. Et il fallait renoncer à cette douceur I car ce n'était pas avec ce qu'ils avaient, ni avec ce qu'ils gagnaient, qu'ils pouvaient s'imposer de bien lourds sacrifices pour la toilette. Le cœur de la mère saigna en secret; Prosper s'en apergut et en souffrit pour elle. Mais, comme ils ne manquaient de bon sens ni l'un ni l'autre, ils ne tardèrent point à reconnaître que les inconvénients de la rupture seraient amplement rachetés par les avantages qu'ils en retireraient, que la distinction que Mme Renard avait voulu établir entre les trois enfants était impossible à admettre, et qu'en la tolérant, comme ils avaient fait jusque-là , ils auraient détruit à l'a*vance Tharmonie et, par conséquent, le bonheur et le repos de la famille.

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