‹ Neuf filles et un garçonChapitre 6 sur 47 · LA QUATRIÈME ET LA CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LA QUATRIÈME ET LA CINQUIÈME

Mon héros ne regrettait donc pas le parti qu'il avait pris, et Charlotte elle-même commençait à se remettre du chagrin qu'elle en avait ressenti, lorsqu'une circonstance imprévue et très-grave en ce sens qu'elle compromettait l'avenir de Prosper comme professeur, vint leur inspirer à tous deux de nouvelles inquiétudes.

Le collège communal de Saint-Omer , sous une direction habile, était devenu un établissement fort ' important ; il était question , depuis quelques années, de le transformer en collège royal , et la transformation venait enfln de s'accomplir. Or, le titre d'agrégé était obligatoire pour professer dans un collège royal, et Prosper ne possédait point ce titre. Absorbé par sa femme, par ses enfants, par les répétitions qu'il donnait, et surtout (faut-il le dire?) par son petit jardin, dont il s'occupait avec passion,

il avait oublié ce qui avait été^ en un autre temps , le but de tous ses désirs, il avait négligé de se préparer à l'agrégation pour les classes de grammaire.

Qu'allait-on faire de lui? Où allait-on l'envoyer? Peut-être à l'autre bout de la France, peut-être dans quelque humble collège de troisième ordre, au fond d'une petite ville qui n'offrirait aucune chance de gain en dehors des appointements I Puis quelle dépense n'entraînerait pas un déplacement avec toute une famille, avec déjeunes enfants, avec une femme à la veille d'accoucher? Par bonheur, le ministre accorda une année ou deux aux professeurs de Saint- Omer pour «e mettre en règle, et Prosper, revenant avec ardeur au latin et au grec, ne consacra plus au jardinage que de bien rares moments. Il dut aussi renoncer à quelques-unes de ses répétitions. C'était diminuer encore les ressources du ménage; mais il n'y avait point à hésiter, et Charlotte ellemême fut la première à lui dire qu'il fallait sacrifier sans remords le présent à l'avenir.

Je ne sais pourtant comment elle aurait fait pour subvenir aux dépenses toujours croissantes de la famille, si la tante Loriot, avec cette générosité délicate qui sait choisir le moment opportun , n'eût mis à sa disposition le très-mince capital qu'elle avait amassé pendant ses années de travail. Charlotte n'en voulut accepter qu'une faible partie, et encore en plusieurs fois et à titre de prêt. On redou-

bla d*économie pour suppléer à ce qui manquait ; on 8*ingénia à se retrancher un superflu qui n'était souvent que le nécessaire, et on s'entendit pour laisser ignorer à Prosper la ressource suprême à laquelle il avait fallu recourir. Mais la tante Loriot n'y perdit rien ; Charlotte sentit grandir encore son affection pourjcette rare et précieuse amie, elle reporta sur elle tout ce que Mme Renard avait rejeté, de façon qu'à partir de cette époque la tante du mari devint la vraie mère de la femme.

Ce fut au milieu de ces alternatives de craintes, d'espérances, de privations matérielles et aussi de joies intimes, que Mme Golînet fut prise pour la quatrième fois des douleurs de l'enfantement. Elle désirait un garçon, sans oser l'espérer; elle croyait même, à certains indices, que ce serait encore une fille. Prosper disait, comme d'habitude, qu'il prendrait de bon cœur ce qui viendrait. Mais hélas ! ce ne fut pas un garçon, ce ne fut pas une fille.... « Pas possible, monsieur! s'écrie ici inon lecteur. Que fut-ce donc? » C'est ce que la tante Loriot fut chargée d'aller apprendre à la mère de Charlotte, et je vous assure que Texcellente demoiselle aurait préféré toute autre commission à celle-là.

« Entrez, entrez, mademoiselle Loriot, lui cria Mme Renard qui l'avait aperçue de loin et qui avait couru lui ouvrir ; parce que je ne vais plus chez votre neveu, ce n'est pas une raison pour que vous

ne veniez plus chez moi. Au contraire, je suis bien aise de vous voir. Je vous apprécie, mademoiselle Loriot, je vous estime, et j'ai dit souvent que ma fille était bien heureuse de vous avoir auprès d'elle. Il faudrait qu'elle prît quelqu'un, si elle ne vous avait pas, et avec quoi payerait-on les gages? Mais asseyez-vous donc , mademoiselle Loriot. Comme vous paraissez sérieuse aujourd'hui ! Ah ! je devine, vous venez m'annoncer une mauvaise nouvelle : ma fille est accouchée?

-*-- Oui, madame, balbutia la tante en s'asseyant timidement, Prosper serait venu lui-même vous en faire part...*

— Je Ten dispense, interrompit vivement Mme Bfenard. Et c'est sans doute une fille comme toujours?

— Pas précisément, madame. ...

— Comment, pas précisément? Serait-ce un garçon, par hasard?

— Oh I non.

— Alors, si ce n'est pas un garçon, c'est une fille.

— Mon Dieu! madame....

— Yousme faites bouillirlesang, mademoiselle Loriot.Expliquez-vous clairement. Est-ce une fille, est-ce un garçon, ou est-ce un monstre qui n'a pas de sexe ?

^ En vérité, madame, je ne sais comment vous dire.*.. Cela va bien vous contrarier.... C'est qu'au lieu d'une fille, il y en a deux.

— Deux filles ! Deux filles à la fois?

— Toutes petites et toutes mignonnes , et qui se ressemblent comme deux gouttes d'eau.

— Deux filles!

— Elles ne sont pas grosses à elles deux coaime était Augustine en venant au monde y et ma nièce pourra les nourrir de même sans se fatiguer.

— Deux l Parlez-Yous sérieusement, mademoiselle Loriot?

— Voudrais-je plaisanter , madame , sur un pareil sujet?

— Je vous jure que, si toute autre que vous me le disait, je ne le croirais pas. Mais non, ce n'est que trop vrai, je reconnais mon gendre. C'est pour me

-bi%ver..«.

— Oh l madame I

— C'est pour me narguer, vous dis-je, qu'il en a deux à la fois. Mais, Dieu merci, je ne suis pas encore une radoteuse, je suis encore capable de me venger, et je me vengerai, et avant qu'il soit peu, et il n'aura pas siget de rire. Dites-le-lui de ma part, je vous prie, et que je le dispense àl'avenir de vous envoyer ainsi m'annoncer ses prouesses. »

Latante Loriot se fit aussi petite qu'elle put, gagna la porte à reculons avec force révérences , et courut, toute saisie encore de la colère de Mme Renard, raconter à Prosper le résultat de son ambassade.

RBPRiSAILLES D'uNE BELLE-MÊRE OFFENSÉE.

Il y avait eu un peu de froid entre Mme Turpin et Mme Renard à l'époque du mariage d'Oscar, les liens étroits qui les unissaient s'étaient quelque peu relâchés; mais, comme elles ne pouvaient longtemps se passer l'une de l'autre , quoique chacune estimât l'autre très-inférieure à elle-même, elles n'avaient pas tardé à se revoir de plus belle, et la brouille passagère n'avait servi, en définitive, qu'à resserrer les anciens liens.

Tant que M. Renard avait vécu, c'était à Mme Turpin que Mme Renard avait raconté ses griefs contre lui ; ce n'était aussi qu'avec Mme Turpin qu'elle pouvait maintenant se répandre en liberté contre son gendre. Mme Turpin, de son côté, ne parlait volontiers qu'à Mme Renard des petits travers de M. Turpin. On ne se figure pas à quel point deux femmes deviennent nécessaires l'une à l'autre par

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le mal qu'elles se disent mutuellement de leur mari, de leurs enfants, ou des personnes avec lesquelles elles vivent. Ces liaisons-là ne peuvent être tranchées que par la mort, ou, pour me servir d'une comparaison classique, quand elles menacent de s'éteindre, il ne faut qu'une étincelle pour les rai* lumer.

Il était à craindre que la jeune femme d'Oscar ne vît pas de fort bon œil une recrudescence d'amitié entre sa belle-mère et Mme Renard, et que la facilité des confidences ne s'en trouvât diminuée; par bonheur, il n'en fut rien. La belle campagnarde avait été séduite tout d'abord par la bonne grftce et la distinction relatives de la mère de Charlotte, elle avait vu en elle un modèle à imiter. Denise Guilain sentait tout ce qui lui manquait encore pour être la digne compagne du premier brasseur de Saint-Omer (c'était ainsi qu'Oscar se désignait lui-même) , et elle eût été bien aise de se lier intimement avec quelques dames de la ville -^ mais elle n'avait rencontré que fort peu de sympathie parmi les personnes que voyait la famille Turpin : Mme Renard seule avait répondu convenablement à ses avances. Denise n'avait donc pas eu de peine à épouser toute la rancune de la mère contre la fille ; elle s'était même dispensée d'aller faire visite à celle-ci, d'autant plus volontiers qu'elle la jugeait fort au-dessous d'elle, et six mois ne s'étaient pas écoulés depuis son ma-

riage qu'elle était en tiers dans tous les entretiens des deux amies. Il est facile d'en conclure qu'au i)out de dix-huit mois l'intimité de ces trois dames ne laissait plus rien à désirer.

Ces explications données, nous pouvons nous borner à rapporter simplement un dialogue assez curieux dans son genre, et qui nous mettra au courant d'un projet qu'il n'était pas fort aisé de prévoir.

« La voilà ! s'écria Mme Turpin en voyant entrer son amie dans la petite salle qui servait aussi de bureau, et où ces daroesavaientl'babitudede se tenir. Ah I ma pauvre madame Renard, c'est affreux, le sort vous poursuit, on n'a pas d'exemple d'un acharnement pareil. C'est ce que je disais encore tout à l'heure à Denise, qui prend bien part, je vou9 assure, à ce qui vous arrive. »

Ici je me vois forcé d'interrompre Mme Turpin, pour prévenir le lecteur, qui pourrait s'y tromper, qu'il n'est survenu aucun nouveau malheur dans la famille de Mme Renard, et qu'il ne s'agit toujours que de l'accouchement de Charlotte et de la naissance des deux jumelles.

ff Tous savez donc toutt demanda Mme Renard d'une voix sourde.

— Tout, reprit Mme Turpin en repaissant ses yeux du spectacle de cette grande douleur. La servante l'a appris ce matin au marché et est accourue

aussitôt nous en avertir. Pauvre madame ïlenard! Gomment feront-ils, les malheureux? Tout augmente, il n'y a plys moyen de vivre, la volaille est hors de, prix. Il est vrai qu'ils ne mangent pas de volaille. Mais asseyez-vous donc, madame Renard ; prenez le fauteuil de Turpin, vous serez mieux. Cinq filles! Gela leur en fait cinq, si je sais compter, et il ne s'arrêteront pas là, vous pouvez en être certaine, ils ne s'arrêteront pas là. Denise, il me semble que l'enfant se réveille. Oui. L'entendez-vous î Cet enfant-là peut se vanter d'avoir de bons poumons, et je ne crois pas que les jumelles de M. Golinet feront jamais autant de tapage à elles deux qu'il en fait à lui tout seul. Il est vrai que nous le gâtons déjà.... Que voulez-vous. On n'a et on n'aura jamais que lui, comme dit Oscar. Voyez, voyez comme il boit avec fureur. Oh! il tient de son père!.... Bois, bois, mon ange, il n'y en a que pour toi, tout ce que nous avons est à toi.... Si tu avais quatre frères, ce serait différent, vois-tu, il faudrait partager, et tu n'aurais pas des chemises de batiste et des bonnets de dentelle. Vous n'avez pas vu le bonnet que je lui ai donné, madame Renard, ni son manteau de cachemire blanc? Il aura l'air d'un petit prince. Nous vous montrerons tout cela demain; aujourd'hui, vous n'avez le cœur à rien qu'à votre peine. Quoique vous ne pleuriez pa^, on voit bien que vous êtes navrée. Je bavarde, moi,

pour tâcher de vous remonter un peu, dé vous distraire, et je n'y réussis pas, ma pauvre madame Renard. Allons, allons, remettez-vous et parleznous, si vous en avez la force.

— Il a eu l'audace d'envover Mlle Loriot pour m'en faire part!

— Qui? Votre gendre? Mais c'est dans l'ordre, madame Renard, quoiqu'après tout il eût mieux fait de s'abstenir, ou, du moins, de ne vous en apprendre d'abord que la moitié. Vous avez dû être sufifoquée, je me mets bien à votre place. C'était déjà beaucoup sans doute d'en avoir une quatrième, mais deux à la fois ! Il est à craindre maintenant qu'il n'y en ait trois à la première grossesse.

— Vous ne devriez pas dire ces choses-là, maman Turpin, fit observer Denise dont l'enfant venait de se rendormir; c'est bien assez de ce qu'on a, sans aller prévoir ce qu'on aura. Moi, je crois que Mme Golinet s'en tiendra là, ou que, si elle a jamais un sixième enfant, ce sera un garçon. Si nous avions eu une fille, Oscar aurait voulu avoir un garçon. Je ne serais pas fâchée, quant à moi, d'avoir aussi une petite fille, une seule; mais j'aimerais mieux ne pas en avoir du tout que d'en avoir deux.

— Il croit que je digérerai cela en silence comme le . reste, reprit encore Mme Renard qui n'avait l'esprit occupé que de son gendre ; il ne me connaît pas, il ne sait pas de quoi je suis capable pour le punir.

— Bahl bahl fit Mme Turpin> vous n'êtes pas aussi méchante que vous voudriez en avoir Tair. Que n'avez-vous pas dit, lors de la naissance de la petite Augustine? Cependant votre colère s'est passée en fumée^ et vous finirez par la recevoir chez vous comme les deux autres.

— Non, oh l non, je vous le jure. Ils espéraient me réduire ; mais j'ai été ferme comme un roc. Aujourd'hui, un abime est ouvert entre eux et moi, un abtme que rien ne pourra combler, madame Turpin. Je ne veux plus entendre parler d'eux, je ne veux, sous aucun prétexte, remettre les pieds chez eux. D'ailleurs ne m'ont-ils pas chassée, ne m'ont-ils pas dit qu'il fallait renoncer à mes petitesfilles, ou accepter toutes celles qu'il leur plairait me donner? Plutôt la mort, plutôt!.... Pardonnezmoi, mes chères amies, je suffoquais, j'avais besoin de dégonfler mon cœur, et ces larmes me soulagent. Ohl le monstre! Ma fille ne le connaîtra tout entier que lorsqu'il l'aura mise sur la paille. Elle l'aura bien voulu, madame Oscar, elle aura elle-même broyé son malheur. Ce qui me désespère, c'est qu'ils comptent sur ma fortune pour avoir un jour un morceau de pain. Charlotte étant fille unique,

-ils pensent que tout ce que j'ai leur reviendra de droit. Oh! si j'avais une autre fille!.... Par malheur, je ne suis plus en âge d'avoir des enfants ; sans cela je me remarierais pour faire pièce à ma

iîlle et à mon gendre, pour leur apprendre à vivre. Mais j'y songe, je n'ai pas besoin d'avoir d'autres enfants, et, puisque je suis abandonnée aussi indi- , gnement, ne puis-je pas chercher un protecteur, me ménager une compagnie pour ma vieillesse, unir mon triste sort à celui d'un homme délicat et sensible, qui comprendrait ma rage impuissante et qui la soulagerait en la partageant? Oui, sans doute, ce serait le parti le plus sage, si tous les hommes ne se ressemblaient pas, s'ils n'étaient pas tous plus ou moins des tyrans, une fois qu'ils sont nos maîtres. Ah l si j'en trouvais un qui me convint vérita^ blementl....

— Quoi I madame Renard , vous vous remarieriez, demanda Denise en riant?

— Oui, répondit-elle en se dressant de toute sa hauteur, et je vous prie de croire que, si je suis restée veuve, ce ne sont pas les occasions qui m'ont manqué. J'ai été recherchée. Dieu merci I par des gens qui me valaient. Mais j'ai préféré demeurer fidèle à la mémoûre de feu Répard et me consacrer toute entière au bonheur de sa fille. Vous voyez comme j'en suis payée 1

— ^Yous ne le méritiez pas, madame Renard, dit à son tour Mme Turpin, vous ne le méritiez certes pas. Mais je ne vois pas non plus pourquoi, dans les circonstances actuelles, vous hésiteriez plus longtemps à vous remarier. Vous avez un an moins

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que moi, vous êtes bien conservée, et si le cœur vous en disait pour quelqu'un, vous seriez, ma foi! bien sotte de vous'géner.

— Ah I madame Turpin, mon cœur ne me parlera jamais pour personne. On n'aime qu'une fois. J'adorais feu Renard, et, quoique je n'aie pas été précisément heureuse avec lui, je l'ai pleuré longtemps, et je le regretterai toujours. Mais, malgré ce légitime tribut que je paye à sa mémoire, je le répète, si je rencontrais, par hasard, quelqu'un qui me convînt bien, pas un 'jeune homme (ohl non, je ne voudrais pas d'un jeune homme), mais un homme qui aurait à peu près mon âge ou même quelque chose de plus, d'un caractère facile à manier et d'une fortune qui cadrerait avec la mienne, je l'épouserais avec délices pour faire enrager mon gendre.

— - Il faudra que je vous cherche un mari, dit alors Mme Turpin que cette conversation intéressait vivement.

— Oui, nous vous trouverons quelqu'un , madame Renard, ajouta Denise avec empressement.

— Âh ! si Charlotte vous eût ressemblé, s'écria Mme Renard d'un air sentimental I »

Mais quelque charme que puisse avoir la conversation de ces trois dames, je négligerai d'en transcrire la suite pour vous faire part d'une idée qui venait de surgir dans la tète de Mme Turpin la jeune. Elle avait des inquiétudes, même avant son

mariage^ au siyet d'une certaine servante maîtresse qui dirigeait tout à la ferme et qui avait laissé percer d'ambitieuses prétentions. Denise aurait voulu attirer son père à la ville. Le père Guilain, quoique toujours très-vert, avait soixante-cinq ans sonnés ; il était assez riche pour se dispenser de travailler, et il se présentait justement une occasion de céder avec avantage le bail de la ferme qu'il faisait valoir. La servante en question s'y opposait de toutes ses forces, sentant bien que son empire en serait ébranle, sinon détruit. La jeune femme, avec cette finesse villageoise et cette sûreté de calcul qui la caractérisaient, se^dit, en voyant les dispositions où était Mme Renard, qu'il y avait un moyen de conjurer le danger qu'on redoutait, et peut-être de multiplier pour le p^tit Pierre les chances de fortune, et que ce moyen était de marier le père Guilain avec la veuve. Il y avait, d'ailleurs, dans cette nouvelle alliance, quelque chose qui flattait l'orgueil de Denise : son père deviendrait naturellement un bourgeois en épousant une bourgeoise. Elle attendit donc avec impatience la fin de la visite, et, dès que la mère de Charlotte fut partie, elle communiqua son idée à la mère d'Oscar.

Celle-ci en parut un peu surprise ; mais après y avoir réfléchi, elle entra dans toutes les raisons de sa belle-fille et les fortifia de sa pleine approbation. Il n'y avait pas de temps à perdre, il fallait agir avec

promptitude et vigueur. Elles convinrent toutefois qu'elles en parleraient d'avance, pour la forme, à Oscar et à M. Turpîn, qu'elles demanderaient leur avis, avec l'intention de ne pas le suivre , s*il était différent du leur.

Les deux hommes reçurent assez mal cette communication extraordinaire. Oscar déclara que le projet était absurde. A son point de vue, une femme légitime était bien autrement dangereuse qu'une servante; Mme Renard, qui était fine, saurait capter le vieillard et s'assurer des avantages à leur détriment. Il ne voyait pas quel intérêt ils pouvaient avoir à faire quitter la fermç au père Guilain , à l'entraîner à la ville, à en faire un monsieur, ce qui doublerait sa dépense et diminuerait de beaucoup ses profits. Son beau-père était vert et gaillard et pouvait bien encore travailler une dizaine d'années.

Mais quand sa femme lui eût fait valoir la position toute exceptionnelle dans laquelle se trouvait Mme Renard, la haine violente qu'elle portait à son gendre, la rancune qu'elle gardait à sa fille, et la tendre amitié qui l'unissait à Mme Turpin, Oscar changea de note et reconnut que la chose méritait considération. Si la péronnelle en question était assez madrée pour avoir un enfant, le père Guilain serait peutêtre encore assez fou pour l'épouser. Cette perspective que la jeune femme fit envisager habilement,

épouvanta le mari; il lui donna donc carte blanche» et MïAe Turpin, de son côté, ayant endoctriné M. Turpin, il fut décidé qu'on ne laisserait point refroidir la colère de la veuve, et qu'on profiterait de la première occasion pour sonder les dispositions du père Guilain.

L'occasion ne se fit pas attendre. Deux jours après^ le vieux fermier étant venu à Saint-Omer pour le miarché aux chevaux, comme il se reposait quelques instants près de sa fille et qu'il admirait la bonne mine et l'air éveillé de son petit-fils , Denise lui glissa en douceur qu'il était fâcheux qu'ils vécus* sent séparés l'un de l'autre , qu'elle s'ennuyait de rester quelquefois toute une semaine sans le voir, et qu'il ferait bien mieux de quitter la charrue pour s'établir à la ville, ainsi qu'il en avait eu le projet.

Le père Guilain , qui était, ce jour-là, assez mécontent de sa servante et qui avait rencontré sur la route le cousin qui lui ofirait de reprendre son bail, répondit qu'il quitterait volontiers la ferme pour se rapprocher de sa fille , qu'il avait assez travaillé et qu'il était temps qu'il se reposât, mais qu'il se demandait ce qu'il ferait tout seul à la ville et comment il se procurerait quelqu'un pour tenir son ménage. Il allait ainsi de lui-même au-devant de ce qu'on voulait lui insinuer. Denise lui dit alors que, si elle avait craint longtemps qu'il ne se remariât ^ elle le verrait aujourd'hui sans trop de peine pren*

dre ce parti , pourvu qu'il fit choix d'une femme convenable, c'est-à-dire d'un ftge et d'un rang proportionnés aux siens , et elle prononça le nom de Mme Renard. Les yeux du bonhomme s'allumèrent à ce nom. Il connaissait la veuve, il l'avait toujours trouvée fort à son goût, et il savait de plus qu'elle avait une maison à elle et des rentes. Quelques détails plus circonstanciés que lui donna sa fille achevèrent de l'enflammer.

Mme Renard étant survenue par hasard, il se mit en frais de galanterie , fit tout haut rénumération de ce qu'il possédait, et risqua même quelques allusions un peu trop transparentes aux idées qui venaient tout à coup de s'emparer de lui. C'était un homme déterminé, qui n'allait point à son but par quatre chemins. La veuve n'eut pas de peine à le comprendre. Flattée d'une conquête qui cadrait si bien avec ses projets, elle dit, en se retirant, à Mme Turpin qu'elle venait d'oublier ses peines pendant une heure et que M. Guilain n'y avait pas été étranger.

Mme Turpin ne manqua pas de répéter au fermier ce que lui avait dit son amie; il en fut si charmé qu'il la pria, séance tenante, de parler pour lui, et il est probable que les choses se fussent arrangées au gré de la femme d'Oscar, si un nouvel incident ne fût venu se jeter à la traverse et susciter au père Guilain un rival redoutable. Il était écrit, sans doute,

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qu'il ne pourrait y avoir, de près ni de loin, alliance matrimoniale entre les Turpin et les Renard.

Le jour même où Mme Turpin s'était rendue chez son amie pour lui faire une demande dans les règles, au moment où celle-ci s'apprêtait à lui répondre le plus gracieusement du monde , un homme de cinquante à cinquante-cinq ans entra dans l'appartement sans être annoncé, et quoiqu'il eût Pair trèstriste et qu'il fût vêtu de noir, sa vue seule changea le cours des idées de la veuve.

« Eh ! c'est ce bon M. Gorenflot, » s'écria-t-elle en allant à lui les bras ouverts, et elle se laissa baiser par lui sur les deux joues, ce qu'il fit, du reste, d'un air navré, et en répandant des larmes.

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