UN VEUF INCONSOLABLE
Qu'était-ce que M. Gorenflot? GommeBt n'ai-je point encore parlé de M. Gorenflott
M. Gorenflot avait été l'ami d'enfance , le plus intime ami de feu M. Renard et le parrain de Charlotte. Ses parents tenaient un petit commerce de mercerie, dont il hérita naturellement , étant fils unique. Il n'avait pas voulu se marier, tant qu'ils avaient vécu, de peur de les gêner, car il n'y avait pas place pour deux ménages dans l'étroite maison qu'ils habitaient; mais cette maison lui sembla bien grande, quand il les eût perdus.
Charles Gorenflot qui était, à cet époque, un garçon d'environ trente ans, doux comme une fille, incapable de dire un mot désobligeant à qui que ce fût, joignait à ces qualités morales des avantages physiques qu'on ne dédaigne dans aucun pays : on le citait comme un des plus jolis garçons de la ville.
Et UN GARÇON. 95
Pouvant enfin se marier sans gêner personne, mais se défiant de ses propres lumières, il pria le icuré de sa paroisse de lui choisir lui-même une compagne. Le curé eut la main malheureuse, n fit épouser au pauvre Gorenflotla fille unique d'un riche quincaillier, Itflle Adèle Ledaim, qui cachait, sous une ressemblance assez prononcée avec un agneau , le caractère le plus détestable et l'humeur la plus revèche qu'on puisse imaginer.
Elle commença par le brouiller avec tous ses amis. Au bout de six mois, défense lui fut faite par elle de remettre jamais les pieds chez Mme Renard. Mme Gorenflot était jalouse comme une tigresse, sans l'ombre d'un motif assurément, Charles Gorenflot étant le modèle des époux, comme il avait été le modèle des fils.
U supporta avec une patience d'ange tous les tra* vers de sa chère moitié, n'opposa qu'un étemel silence à ses éternelles criailleries, et ne répondit que par des caresses aux soufflets qu'elle se permit quelquefois de lui appliquer. Rien ne put la toucher. Sa rage s'exaspéra encore de voir qu'elle n'avait point d'enfant , car elle en attribua, comme de raison , toute la faute à son mari.
Cependant, leur commerce prospérait , elle avait hérité de la fortune de ses parents , et , au bout de quelques années, Gorenflot, pour lui faire plaisir, s'était retiré des afl'aires. Elle n'en eut que plus de
temps pour le tourmenter. On ne sait ce qui fut advenu pour le digne homme de cette persécution intime et journalière » car la patience humaine a des bornes, si la mort, qui se platt parfois à jouer le rôle de la justice divine , n'eût enlevé tout à coup cette furie aux traits d'agneau. Et vous croyez peut-être que Charles Gorenflot se trouva bien débarrassé? Au contraire» il se trouva sincèrement le plus malheureux des mortels , répandit plus de larmes que n'en répandraient dix maris, à la fois en semblable circonstance, et commanda pour son Adèle un monument en marbre blanc, qui n'eût rien laissé à désirer à l'épouse la plus accomplie.
Il y avait deux mois que la catastrophe était arrivée, lorsqu'étant allé rendre visite à quelques amis pour les remercier des preuves de sympathie qu'il avait reçues d'eux, ilcrut qu'ilne pouvait se dispenser d'entrer en passant chez Mme Renard qu'il n'avait pas vue depuis près de vingt ans, et on conçoit que, la revoyant dans ces tristes circonstances, il ne fut pas maître de son émotion.
Mme Turpin, qui connaissait à peine M. Gorenflot, mais qui était au courant des choses, jugea qu'il serait indiscret à elle de demeurer plus longtemps ; elle se retira, et elle eut tort.
« Il est venu bien mal à propos, dit-elle à son amie qui la reconduisait jusqu'à la porte.
— Ne m*en parlez pasi répondit celle-ci d'un air distrait.
— Mais quelle est votre réponse, reprit Mme Turpin. M. Guilain est impatient comme un jeune homme*
— Nous recauserons de tout cela, fit la veuve en souriant. Excusez-moi. Adieu. J'irai vous voir d'ici à quelques jours. » -
Mme Renard s'empressa de raitrer dans sa petite salle, et courant auprès du veuf inconsolable :
c Mon bon, mon excellent M. Gorenflotl s'écriat-elle pour la seconde fois. Que c'est bien à vous d'avoir pensé à vos amis! Mais embras8ons*nous donc encore. »
M. Gorenflot se précipita de nouveau dans les bras de Mme Renard, et ses sanglots redoublèrent.
« Je conçois cela, je conçois cela, reprit la veuve en le faisant asseoir et en s'asseyant près de lui. J'ai passé par les mêmes épreuves. Si vous m'aviez vue au moment de la mort de Renard ! (Ici elle tira son moudioir de sa poche, et essuya ses yeux qui n'avaient été mouillés, pourtant, que par les larmes de M. Gorenflot.) Nous n'étions pas cependant tou* jours d'accord ensemble. Vous le connaissiez, il avait ses défauts, commq Mme Gorenflot avait les siens ; mais la mort efface tout, et on ne pense plus qu'aux qualités de ceux qu'on a perdus.
— J'ai perdu tout ce qui faisait ma joie en ce
98 vvav hlles
monde, balbutia M. Gorenflot. Mon Adèle était une
femme qu'on ne pouvait apprécier comme elle ie
méritait....
— Qu'en vivant avee elle, je le sais, inter-^ rompit la veuve. Néanmoins elle avait ses dér fauts, je le répète, et je lui en ai voulu longtemps de nous avoir brouillés. Que lui avais-je fait? J'avais de l'amitié pour vous, j'en eenviens; mais avait^Ue le droit d'en être jalouse, n*étiezvous pas l'ami de mon mari, le parrain de ma fille?
^ Elle était jalouse de tout le monde : c'était par excès d'amitié pour moi.
— D'accord, monsieur Gorenflot, mais vous avez eu cruellement à souffrir de cette amitié-là. Pour ne parler que d'une scène dont je fus témoin, et où elle s'oublia jusqu'à lever la main sur vous.... Mais ne réveillons pas ces souvenirs. Quant à moi, je lui ai pardonné. Paix à son /Imel Tai même été à son enterrement, et, l'autre jour, eu me promenant, j'ai poussé jusqu'au cimetière pour voir le beau monument que vous lui faites élever.
— Je l'aurais commandé plus beau encore , madame Renard, si Je n'avais craint qu'on y vit* un effet de l'orgueil plutôt que de la douleur. I>public est si méchant l Ne m'a-^t-on pas déjà dit, pour me consoler, que mon Adèle me rendait la vie dure?