‹ NeurasthénieChapitre 13 sur 27 · HÉRÉDITAIRE · texte numérisé non relu

HÉRÉDITAIRE

La neurasthénie peut se combiner à des manifestations mentales qui appartiennent de plein droit à la dégénérescence. II ne s'agit pas là de la neurasthénie héréditaire qui est quelque chose de difl'érent.

ÏAULEAU GÉNÉRAL. — SÉMÉIOLOGIE, ETC. 109

La neurasthénie héréditaire est la neurasthénie des gens dont rhérédité est très chargée. Elle se montre plus tôt, à un âge moins avancé, est plus grave et plus tenace. Peut-être la neurasthénie grave des femmes que l'on a appelée neurasthénie féminine n'est-ellc qu'un cas particulier de celte neurasthénie héréditaire.

L'éclosion de la maladie résulte de deux facteurs, d'une part la prédisposition névropathique, et de l'autre l'intensité des causes occasionnelles : le même résultat peut être atteint avec une prédisposition marquée, et des causes occasionnelles légères, ou, au contraire, avec une prédisposition moins marquée, un héritage névropathique moins lourd, et des causes occasionnelles plus importantes. Ainsi s'explique sans doute l'apparition plus rapide, l'intensité et la persistance de la neurasthénie héréditaire.

Il existe évidemment un trouble d'ordre mental très accentué chez ces femmes qui se considèrent comme ■incapables de se lever, de se tenir debout, de marcher, qui éprouvent une véritable angoisse à la seule pensée de quitter leur lit ou leur canapé, qui sont prises de tremblement ou de sueurs froides à l'idée de sortir de leur maison. Il y a là, certainement une phobie qui représente une des nombreuses variétés des folies du doute, et que l'on peut rapprocher de ces cas variés et curieux d'angoisse psychique que nous allons maintenant énumérer,

A l'état normal, on trouve, en germe en quelque sorte, cet élément d'indécision qui, anormalement dé-

110 NEURAST11ÉNI13

veloppé, constitue la folie du doute. Quel est celui qui n'a jamais éprouvé une sensation d'appréhension exagérée d'angoisse illogique? Cela se produit surtout la nuit, et bien des gens sont, dans les ténèbres, dans un état de crainte, de susceptibilité anxieuse que rien n'explique, raisonnablement. A l'état pathologique, cette disposition prend des proportions telles que l'anomalie pathologique devient évidente. Donc, pas de transition brusque entre la santé et la maladie.

Le passage est moins brusque encore lorsqu'il s'agit de la neurasthénie.

Un neurasthénique s'inquiète facilement ; il voit l'avenir en noir, il redoute les pires catastrophes ; il est pessimiste dès qu'il s'agit de sa santé. Quoi d'étonnant? N'éprouve t-il pas des troubles cardiaques ou des phénomènes dyspeptiques qui l'amènent à redouter l'existence d'une lésion grave et fatalement progressive de son cœur ou de son estomac? Contrairement au nosomane, celui-là réellement vésanique, il ne demande qu'à être rassuré, remonté, il est accessible aux encouragements et à la raison. 11 n'en est pas de même de l'aliéné mélancolique qui, lui, bâtit sa désespérance systématique sans point de départ logique et demeure absolument inaccessible à toute espèce de remontrance ou de démonstration. Il devient étranger (alienus) à tout ce qui serait capable de convaincre un homme sain d'esprit.

Entre le mélancolique vrai et le neurasthénique triste, il y a toute la distance qui sépare le découragement de l'aliénation.

A ce compte, les diverses phobies doivent être considérées comme étrangères à la neurasthénie ; elles seraient fonction de dégénérescence héréditaire. Point de doute à ce point de vue, lorsqu'elles sont extrêmement marquées; mais, une fois de plus^.où marquer la limite entre la neurasthénie et la dégénérescence? Où tracer la frontière entre la raison et .la folie ? On n'est pas en droit, en somme, de rejeter du cadre de la neurasthénie les faits dans lesquels les phobies sont en quelque sorte à l'état rudimentaire. On n'est même pas en droit de déclarer que ces cas indiquent une hérédité névropathique plus dense.

Voici les principaux états de ces phobies, que l'on peut, avec M. Levillain, qualifier de symptômes de complication.

Vagoraphobie, a été pour la première fois signalée par Westphal. C'est la peur des grands espaces. Au moment de s'engager sur une place publique, au moment même de traverser une rue, les malades sont pris d'une peur, d'une anxiété qui peut, irrésistiblement, les clouer sur le trottoir. Ils éprouvent un malaise très grand, une sorte d'état vertigineux. Leurs jambes se dérobent, ils ont des palpitations, du tremblement, des sueurs froides. Quelquefois cela disparaît s'ils sont accompagnés de quelqu'un. Il leur suffit de s'appuyer sur le bras d'un ami, et même de n'être pas seuls pour que cette angoisse disparaisse. On cite à ce point de vue des faits anecdotiques bien curieux. Un officier ne pouvait traverser les places publiques lorsqu'il était en civil ; au contraire, en uniforme et le sa-

bre au côté, il le faisait sans aucune hésitation, avec l'allure la plus crâne.

^ Pour Beard, l'agoraphobie n'est que le cas particulier de la phobie des lieux, la topophobie. M. Bail a signalé la dauslrophobie, qui est exactement le contraire de l'agoraphobie. Ceux qui en sont atteints ne peuvent supporter d'être enfermés dans une chambre: ils déclarent étouffer, ne pouvoir respirer, se sentir écrasés.

Beard, rapporte deux ou trois autres cas de topophobie, auxquels il serait difficile, et bien inutile du reste, de consacrer une appellation grecque. Un américain ne pouvait à New- York se promener dans la célèbre cinquième avenue, parce qu'elle est bordée de riches hôtels, dont les portes fermées ne lui offraient aucun refuge en cas de danger (de danger chimérique du reste.) En revanche il se trouvait très à l'aise sur ■celui des étages du pont de Brooklyn qui est réservé aux piétons, parce que les magasins dont il est garni, lui offraient au contraire un facile abri.

Autre exemple. Un médecin (la neurasthénie n'est pas rare chez eux) ne pouvait s'éloigner à plus d'un mille de sa maison. C'est là chose peu commode pour un médecin ! II refusait donc toute visite ou toute consultation au-delà du cercle permis. Venu à New- York pour consulter Beard, il sortit avec lui dans la rue: mais chaque fois que dans leur promenade ils s'éloignaient sensiblement de l'hôtel dans lequel il était descendu, il éprouvait une angoisse qui le forgaità s'en rapprocher. Il pouvait perdre l'hôtel de vue, à condi-

tion de le sentir à proximité, il ne pouvait s'en éloigner beaucoup.

La peur des tunnels n'est pas rare ; un médecin neurasthénique et arthritique avait renoncé à faire en chemin de fer même des trajets assez courts s'il y avait sur la ligne quelque tunnel.

Peut-on dire que ce soit là simplement une faiblesse de volonté, de variété d'aboulie? Non, certainement. Pour que des personnes, du reste très raisonnables et même fort intelligentes soient sujettes à de semblables accidents, il faut de plus, une véritable aberration.

Citons encore quelques exemples de phobies.

Anthropophobie : par ce terme on désigne deux choses différentes. La peur des foules, ou, au contraire, la peur de telle ou telle personne, ou même l'impossibilité •de se trouver en présence de n'importe qui sans ressentir un pénible sentiment de malaise et d'anxiété.

Monophobie. — C'est, au contraire, la crainte d'être seul.

Gynophobie. — Peur de la femme,

Astrophobie. — Peur des orages et plus particulièrement des éclairs. Les névropathes sont du reste facilement excités lorsque l'atmosphère est surchargée d'électricité.

Palhophobie. — Crainte des maladies.

Panlophobie. — Peur de tout. Etat d'angoisse, ■d'anxiété permanente pour tout et pour rien.

Phobophnbie. — Peur d'avoir peur.

Misophobie. — Peur de la saleté. Certaines personnes se lavent les mains et le visage d'une façon excessive,

trente, cinquante, cent fois par jour, pour se débarrasser d'une impureté absolument imaginaire.

On sait que dans la folie du doute avec délire du toucher, les malades considèrent souvent comme impures des matières absolument indifférentes. Un tel redoute le cuivre, par exemple. Après avoir touché un objet de cuivre, un bouton de porte, il n"a ni assez d'eau, ni assez de savon pour se laver de ce contact impur. Cela se voit fréquemment chez les névropathes atteints de la maladie des tics. (Charcot, Gillc de la Tourette.) On voit souvent en même '•emps la manie des nombres; tel nombre est favorable, tel autre, de mauvais augure, doit être soigneusement évité.

Les tics peuvent très bien se rencontrer chez les neurasthéniques j'en ai vu pour ma part plusieurs exemples. Ils sont, plus encore que les phobies, un signe de dégénérescence héréditaire.

Nous n'avons épuisé ni la liste des phobies, variable à l'extrême, ni la liste des phénomènes nerveux, attribuables à la dégénérescence héréditaire, que l'on peut voir chez les neurasthéniques, débordant, comme nous l'avons dit, le cadre de la neurasthénie. On pourrait en rapprocher encore bien d'autres manifestations, les crampes professionnelles, la paralysie faciale, etc. On sait, depuis les recherches de M. Neumann, que la paralysie faciale doit être considérée comme la marque d'un état névropathique héréditaire. C'est une manifestation à l'usage exclusif des membres de la famille, ou si l'on veut, des familles névropathiques.

Page 1