CHAPITRE VII
LES FRONTIÈRES DE LA. NEURASTHÉNIE. — LA NEURAS- THÉNIE DANS LA FAMILLE NÉVROPATHIQUE
La neurasthénie n'a3'ant, à l'heure actuelle, et ne devant peut-être jamais avoir de substratum anatomique, ou de caractéristique chimique, elle se trouve limitée, d'une part, par l'ensemble des symptômes qui en font un processus clinique particulier, et, d'autre part, par les symptômes qui ne lui appartiennent pas et qui servent à déterminer d'autres étals névropathiques.
C'est dire, en d'autres termes, qu'elle est déterminée par ses stigmates et que les autres états névropathiques s'en différencient par les stigmates qui leur sont propres.
En notant ces signes distinctifs, on n'établit pas seulement le tableau exact de certains types, de certaines combinaisons cliniques assez souvent réalisées; on établit réellement des processus différents. Ces stigmates ont une autre utilité que de servir à la description et d'aider la mémoire, ils spécifient des états
morbides destinés, suivant toute probaîilité, à une éooiulion particulière. Cela ne suffit-il pas pour leur donner une wériloble individualilé?
Nous montrerons tout à l'heure quelle place doit tenir l'individualité morbide dénommée neurasthénie dans l'ensemble des maladies nerveuses.
C'est par ses stigmates que nous avons en somme défini la neurasthénie, et il n'y avait pas d'autre définition possible. Rappelons en quoi ils consistent : c'est la céphalée, l'insomnie, la dépression cérébrale, l'asthénie neuro-musculaire, la rachialgie, la dyspepsie.
Les possibilités cliniques sont assez variables, en raison des combinaisons que peuvent réaliser ces symptômes, de leur intensité variable dans les différ ents cas. Quelques-uns de ces stigmates peuvent manquer, il est vrai ; mais cependant le diagnostic de la neurasthénie s'impose encore. C'est ainsi qu'on voit faire défaut, la rachialgie, l'insomnie, la dyspepsie. Les stigmates de la neurasthénie sont-ils donc absolument tout chez les neurasthéniques ? Evidemment non, car, chez eux, on peut et on doit admettre encore deux éléments; la prédisposition nerveuse particulière, antérieure à l'apparition du syndrome neurasthénique, et d'un autre côté une variété très grande de manifestalions accessoires, do second ordre, qui peuvent présenter cependant dans quelques cas un intérêt très grand. Ces manifestations secondaires, qui no méritent pas de rentrer dans le cadre des stigmates, ont clé pssées en revue à propos de la description patholo-
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gique de la neurasthénie ; occupons-nous ici de la prédisposition, du terrain spécial sur lequel seul elle peut éclore.
Ce terrain, c'est le nervosisme ou la névropathio vague ; c'est le fonds commun sur lequel peuvent germer et croître les différentes branches de la famille névropathique dont nous nous occuperons tout à l'heure. Pour devenir neurasthénique, il faut donc être tout d'abord un névropathe, mais on peut être et rester toute sa vie névropathe, sans jamais devenir soit un aliéné, soit un neurasthénique, soit un goutteux ou un diabétique.
Le nombre des névropathes non différenciés est donc encore considérable, en dehors des névropathes que des circonstances propices ou une hérédité plus impérieuse ont spécialisés
Nervosisme. — Névropathie vague. — Il existe donc, en dehors de l'hystérie, de la chorée, de la maladie de Basedow et des autres névroses qui portent nom, des états de nervosisme, de névropathie qui ne sont pas la neurasthénie.
En quoi consiste ce nervosisme? Avant tout — à notre sens, — dans un état particulier d'excitabilité et — volontiers aussi — de dépression facile. Les névro-
1. Il y a quelque difficullé à bien établir la dislinclion qui précède sans créer de nouveaux mois. En assignant, aux larmes nervosisme, névropnthip. varjuc, névropalhie, la signification que nous leur donnons, nous ne faisons que suivre un exemple donné déjà par M. Levillain. Quand la confusion n'exisle pas dans les idées, il esL essenliel qu'elle n'existe pas non plus dans les mois.
NEURAS'niÉNIE
pathes de cet ordre ont souvent le caractère difficile ; ils sont d'humeur changeante et instable ; ils ont une tendance marquée à passer par des périodes successives d'excitation et de relâchement. Quelquefois il s'agit de gens en apparence très gais, de rapports agréables, qui, dans leur intérieur, sont grognons, soupçonneux, insupportables. Souvent aussi les individus de cette catégorie présentent une grande émotilité.
Chez les nerveux, on peut relever des phénomènes qui les rapprochent plus ou moins, soit des mentaux, soit des névropathes qualifiés, soit des arthritiques, sans que cependant on puisse leur donner une place définitive dans l'un quelconque de ces groupes particuliers.
Par leur singularité, l'excès de leur ambition, leurs désirs insatiables, la faiblesse ou l'incohérence de leurs sentiments affectifs et moraux, certains arrivent plus ou moins près de la frontière de la folie ou de l'anomalie mentale, sans que pour cela on puisse dire cependant qu'ils l'ont atteinte et dépassée. Les autres ontune tendance à la fatigue, à la dépression, après des périodes de confiance et d'entrain qui les rapprochent des neurasthéniques. D'autres encore ont des douleurs rhumatoïdes, de la migraine, de la céphalée facile. Ils sont particulièrementsensibles aux substances toxiques, à l'alcool, au tabac ; ils ont facilement de l'urticaire, en particulier sous l'influence des morsures d'insectes. Peut-être un jour auront-ils d'une façon nette du rhumatisme déformant, de l'uricémie ou du diabète.
Tout cela, chez les mêmes individus, peut se combiner de la façon la plus variable ; de là des types extrêmement nombreux qui échappent à toute espèce de classification 11 semble évident qu'il y a beaucoup de ces nerveux qui n'ont pas abouti et qui n'aboutiront jamais à une névropathie qualifiée. Les circonstances occasionnelles leur ont peut-être fait défaut ; la prédisposition personnelle était peut-être insuffisante ; mais il est à craindre que leurs descendants n'aillent plus loin qu'eux et qu'ils ne franchissent réellement le seuil de la dégénérescence.
Quelques auteurs ont fait rentrer cette névropathie vague dans la neurasthénie; c'est une confusion contre laquelle ont protesté vivement M. Charcot et ses élèves.
Voici à ce propos comment s'exprime M. Levillain (p. 11).
« D'après Arndt, la neurasthénie s'étend du symptôme aspiration vague vers quelque chose de nouveau, jusqu'au syndrome épileptique ou hystérique. — Ce n'est plus de la nosographie clinique, c'est de la haute fantaisie pathologique ; neurasthénie par ci, neurasthénie par là, s'écrie-t-il, c'est la maladie à la mode !
« Neurasthéniques, ces personnes irritables, emportées, mécontentes de leur sort, aspirant toujours à quelque chose de nouveau, même si cela ne vaut pas mieux que ce qu'elles ont: Socrate, Alexandre, Gatilina, Yercingétorix, Auguste, Tibère, Séjan, Frédéric II, Voltaire, Robespierre, Kossulh, Garibaldi, Gambetta,
Napoléon P'', Pie IX, Luther, Loyola, Rousseau, tous des nerveux, des neurasthéniques,
« Neurasthéniques (car il y a des races, des peuples, des épidémies neurasthéniques), ces descendants énervés des Mérovingiens, Carlovingiens, Capétiens, ces Egyptiens, ces Perses, ces Romains, ces Américains de la décadence. [iCS Allemands d'aujourd'hui ne sont pas non plus épargnés, non seulement en eux-mêmes, mais aussi et surtout dans leur descendance. Yoyez la fréquence croissante des suicides chez ces jeunes gens cultivés qui sortent des- écoles ! Voyez cet envahissement des affections mentales ! Les femmes sont toutes irritables, nerveuses ; bientôt on n'en trouvera plus une seule bien portante, même à la campagne.
« Neurasthéniques, ces armées du salut, ces hgues d'antivivisectionnistes, tous ces névropathes qui cherchent toujours et partout la satisfaction de sentiments et d'aspirations exaltés, d'agitations morbides! etc., etc.
«Névropathes! Oui, conclut Levillain, mais non neurasthéniques, du moins d'après cette description. »
Comprendre les choses de cette façon, c'est évidemment retomber dans le chaos et la confusion. Parmi ceux qui sont confonJus en bloc dans la neurasthénie, il y a de tout, même peut-être des neurasthéniques ! Les uns sont des monstruosités cérébrales, des génies, les autres des mentaux dégénérés, les autres encore des nerveux de divers ordres. On y trouve en particulier
des représentants des trois branches de la famille névropathique.Qu'onles élimine, etilresteraencorelesner-
veux mal déterminés, que l'on ne peut classer à l'heure actuelle. Il n'est pas impossible que, dans ce résidu, on trouve encore les éléments de types morbides particuliers formant des groupes naturels, par l'analogie de leurs symptômes et de leur évolution. En tout cas, à l'heure actuelle, on peut reconnaître qu'il sont un trait commun, l'excitabilité nerveuse, à expression variable, dont nous avons parlé.
Parmi les névroses qualifiées, celle dont il importe le plus de nettement différencier la neurasthénie, c'est l'hystérie.
Celle-ci a, pour la distinguer, ses stigmates particuliers : l'anesthésie, le rétrécissement du champ visuel, les points hystérogènes, etc. U y a une véritable affinité entre les deux névroses, que Ton voit souvent se combiner ou se superposer, comme dans l'hystéroncurasthénie traùmatique. Elles peuvent survenir et surviennent souvent sous l'influence des mêmes causes, les grandes émotions, les commotions physiques ou morales. Cependant il est assez facile, chez le même individu, de reconnaître ce qui appartient à la neurasthénie et à l'hystérie. (Charcot.)
Enfin, chez les neurasthéniques, on peut constater parfois un certain nombre de syndromes nerveux, qui sont évidemment sans la dépendance delà névropathie générale, fondamentale, sous être sous la dépendance directe de la neurasthénie. Ainsi la tachycardie paroxystique que M. Bouveret considère, — dans certains cas
tout au moins, — comme d'origine et de nature neurasthénique '.
1. Il en rapporte deux exemples, l'un appartenant à la forme bénigne, l'autre à la forme grave.
La première malade (forme bénignej est âgée de GO ans. « En moins d'un an, elle a perdu ses trois enfants et son mari- En plus, d'une grande aisance, elle est tombée dans une situation voisine de la pauvreté. Tout cela s'est passé il y a cinq ans. Depuis cette époque, elle est malade. Elle présente les symptômes cardinaux de la neurasthénie : la céphalée, l'insomnie, l'asthénie motrice, la forme sévère de l'atonie gastro-intestinale, le refroidissement des mains et des pieds. Elle est triste, abattue, sans courage, pâle et notablement amaigrie. » Elle éprouve des palpitations et son pouls varie habituellement de 120 à 180 pulsations. Il n'y a aucun signe ni de lésion cardiaque, ni d'asystolie. Il n'y a ni exophtalmie, ni tuméfaction du corps thyroïde, ni tremblement, et l'on est pas en droit de diagnostiquer maladie de Basedow.
« La seconde malade (forme grave) est âgée de 68 ans. Elle tousse depuis longtemps, et, pendant l'hiver, elle est toujours plus oppressée et tousse davantage. » Elle est atteinte d'emphysème et d'asthme bronchique.
« Elle avait péniblement amassé quelques économies sur lesquelles elle comptait pour sa vieillesse ; brusquement elle a tout perdu. » Après une vive excitation, elle est tombée dans la neurasthénie : « Plus de bon sommeil, mais de l'insomnie et des cauchemars pendant la nuit, plus de forces, plus d'appétit, et surtout de l'oppression et des palpitations. » Les palpitations sont très violentes, il y a de 170 à 190 pulsations par minute, quelquefois même 300. Il n'y a ni exophtalmie, ni tremblement, mais un goitre vulgaire existant depuis très longtemps. Le pouls est petit; il y a quelquefois un souffle systolique léger à la pointe du cœur. La mort survient en pleine asyslolie. A l'autopsie, un peu de dilatation du cœur, mais sans lésion valvulaire. Les artères coronaires étaient saines.
Mais quand même la nature névropathique de cette tachycardie serait démontrée, faudrait-il en faire un facteur de la neurasthénie ? Ce serait attribuer à la neurasthénie une individualité pathogénique qu'elle n'a peut-être pas. 11 peut très bien y avoir ici une combinaison semblable à la combinaison hystéro-neurasthénique, mais, cette fois, avec une manifestation morbide de moindre envergure, dont l'existence et la détermination ne suffisent pas pour caractériser un processus pathologique à évolution définie.
Il en est de même de l'angine de poitrine, qui, elle non plus, n'est pas une maladie définie.
C'est de la même façon encore que l'on peut envisager la migraine des neurasthéniques, bien que beaucoup de migraineux soient des neurasthéniques. La céphalée a, au contraire, la valeur d'un stigmate, c'est-à-dire d'un symptôme propre et d'allure spéciale.
On peut dire du phénomène du doigt mort ce que nous avons dit de la tachycardie permanente, de l'angine de poitrine, et de la migraine : ce sont des symptômes névropathiques fréquents chez les neurasthéniques, ce ne sont pas des manifestations de nature neurasthénique.
LA NEUIUSTUÉNIE ET LA FAMILLE NÉ VROI'ATUIQUE.
Nous sommes maintenant amené à aborder une
M. Bouvcret repousse l'idée de toute endopériarlérile, de toute myocardilc: il faut dire cependant qu'il n'a pas pratiqué re.N;araen hislologique, ce qui est dans celte observation une grave lacune.
quesLion du plus haut intérêt : les rapports de la ncu ■ rasthénie et de la famille névropathiquc.
Qu'est-ce donc que la famille névropathique? '
S'agit-il de la famille dans le sens que l'histoire naturelle donne à ce mot, ou de la famille que crée la parenté entre des êtres issus d'un ancêtre commun?
Les rapports qui unissent les uns aux autres, les faits observés sont-ils dus à l'hérédité ouà l'analogie de leurs caractères ?
Chacun de ces deux éléments joue un rôle particulier dans la constitution de la famille névropathique. La meilleurefaçon de le faire comprendre est de montrer, en suivant l'évolution des idées, comment on en est arrivé à la conception actuelle.
Le point de départ a été donné par l'étude de la pathologie mentale.
J. Lucas - est le précurseur de cette évolution, il est suivi de près par Trélat, père.
Trélat ^ déclare que « la cause des causes » de 1 folie, c'est l'hérédité.
Morel a été le véritable initiateur du mouvement moderne; il est allé plus loin que ses prédécesseurs dans l'étude et surtout la systématisation philosophique de l'action réciproque de ladégénérescence et del'hérédité^
\. Féré, La famille névropalliique. (Archives de Neurologie.)
2. Traité philosophique et physiologique de l'hérédité naturelle,
3. Des causes de la folie. Ann. de méd. psycliol., S» série, t. II, 1856.