‹ NeurasthénieChapitre 24 sur 27 · Leçons de Sainte- Anne, i832-18S · texte numérisé non relu

Leçons de Sainte- Anne, i832-18S

l'O NEURASÏUI2NIE *

oQt, de plus, fait sur ce même sujet des publications inspirées par lui.

L'école de la Salpêtrière a encore étendu le domaine de la dégénérescence ; et M. Féré, dans une étude sur la famille névropathique a cherché quelles sont les relations réciproques des différentes branches de cette famille.

Si l'idée première de Morel était exacte, s'il y avait toujours, dans les progressions de la dégénérescence, la régularité indiquée, la famille des dégénérés ne représenterait pas seulement un groupement de faits nosologiques, mais aussi une succession d'individus unis entre eux par les liens de l'hérédité.

Nous aurions ainsi le tableau suivant :

A. Nerveux (excités, agités, bizarres).

B. Hystériques. Epileptiqucs. Hypochondriaques. G. Aliénés.

D. Idiots. Imbéciles. Stériles.

Les aliénés ayant des grands-pères nerveux seraient entre eux comme sont les cousins germains dans une famille ; les idiots et les imbéciles, comme les cousins issus de germains ; la dégénérescence s'arrêterait ainsi après la quatrième génération.

La dégénérescence tend certainement à s'aggraver lorsque les facteurs sont convergents, lorsque, par exemple, deux dégénérés sont unis ensemble ; mais, en cas contraire,, en cas de divergence, il y a souvent un arrêt ou même un retour en arrière. Le fils d'un aliéné peut être, par exemple, simplement un bizarre; un 1 . Archices de NeurologiCj VI j p.

nerveux quelque peu déséquilibré peut avoir pour frère un idiot, etc.

Si l'on considère que beaucoup de ces tares sont équivalentes entre elles, on voit quelle variabilité clinique présente la famille névropathique ; malgré cela, on peut la subdiviser en trois groupes, en trois branches qui auraient en histoire naturelle le rang de genres, ces gen res comprenant eux-mêmes des espèces dinérentes.

/ l Aliénés.

\ Criminels.

Branche mentale / Suicides.

(cérébraux) J Géniaux!

f Imbéciles.

Hystérie.

Epilepsie.

Migraine.

Chorée.

Tabès.

Paralysie générale.

1 Rhumatisme vague.

Branche arthritique. ) Rhumatisme défor-

(arthrilisme) ^ „ m&nl.

' I Goutte.

I Diabète.

Cette disposition en groupes n'est donc plus basée en première ligne sur la succession héréditaire, par degrés successifs, des accidents névropathiques, etlaforme des manifestations observées n'implique pas forcément un rang dans la descendance.

Dans la même famille (dans le sens social du mot), on pourra trouver en même temps des individus qui seront soit des cérébraux, soit des névrosés (hystériques, épileptiques), soit des arthritiques, des goutteux et des diabétiques, par exemple.

IJ

La transmission héréditaire de l'état névropathique ne se fait que rarement sous la même forme clinique. Le fils, nous l'avons dit, n'est pas forcement plus malade que son père et son grand-père.

Toutefois il est plus grave, plus menaçant de naître d'individus profondément tarés, que d'individus qui ne le sont que faiblement. Le danger augmente, lorsque les facteurs de dégénérescence se sont accumulés dans les générations précédentes.

Il en résulte que le croisement avec des individus sains eux-mêmes et d'origine pure, est la meilleure condition d'arrêt et de retour en arrière dans la voie de la dégénérescence.

En revanche, les causes de dégénérescence peuvent s'accumuler sur un ensemble de familles et même sur toute une race. La race juive en est un excellent exemple : les faits de névropathie appartenant aux trois branches de notre tableau y sont très fréquents. Depuis des siècles, les descendants des mêmes familles s'allient entre eux en vertu de la dispersion de la race et des préjugés de religion ; les individus issus de ces alliances sont soumis aux mêmes influences sociales et morales. La situation, la profession d'un certain nombre de familles juives les exposent d'une façon particulière au surmenage intellectuel et moral. 11 y a là, se développant depuis des siècles, et sous nos yeux encore, comme une grande expérience faite sur tout un peuple. On ne saurait trop méditer l'enseignement que nous donne l'histoire pathologique des Israélites. (Charcot.) La puissance, la valeur, la résistance de la race, malgré

l'accumulalion et la longue durée des influences héréditaires et des causes occasionnelles, montre bien que Morel avait grand tort de faire aboutir les dégénérés à la destruction par stérilité, au bout de quelques générations, après avoir passé par l'imbécillité.

Les divers états morbides que nous avons énumérés peuvent coïncider et coïncident souvent chez le même individu. Le mélange a lieu en proportions très variables.

Ces états morbides, dans une classification naturelle auraient le rang d'espèces. Sont-ce donc réellement des espèces distinctes?

C'est là une question à laquelle il est bien difficile de répondre, et qu'il est pour le moment aussi inutile de chercher à résoudre que la quadrature du cercle.

Hystérie, épilepsie, migraine : ces termes servent à désigner des états morbides assez différents pour chacune de ces maladies pour que l'on puisse dire qu'il y a des hystéries, des épilepsies, des migraines. Toutefois les diverses variétés de ces névroses se ressemblent plus entre elles qu'elles ne ressemblent aux variétés diverses des autres névroses. Ce qui fait la spécificité de ces états morbides, ce sont à la fois ces ressemblances et ces différences, mais aussi et surtout la communauté dans l'origine et laparité dans l'évolution.

Lorsqu'on a posé le diagnostic d'épilepsie, d'hystérie, d'aliénation et qu'on en a déterminé la variété, on a par là même fixé le pronostic, l'évolution probable dans la mesure du possible : c'est là ce qui importe le plus au médecin, et, pour le moment du moins

le renseignement le plus précieux qu'il puisse demander à la pathologie, lorsqu'il s'agit de maladies dont la connaissance relève exclusivement de la nosographie.

Neurasthénie et dégénérescence. — Quels sont donc les relations de la neurasthénie et de la dégénérescence ?

Indiquer, préciser ces relations, c'est en somme marquer la place, le rang de la neurasthénie dans la famille nerveuse.

Tout d'abord il importe de s'entendre sur la signification du terme : dégénérescence.

Ce terme sert à désigner deux choses diflérentes : l'ensemble des états névropathiques transmissibles par hérédité et, d'autre part, un étatparticulier de déviation mentale.

C'est surtout le premier sens que lui attribuait Morel, ainsi que nous l'avons exposé plus haut. La dégénérescence héréditaire est le caractère principal de la famille névropathique ; c'est le trait d'union de ses différentes manifestations cliniques. C'est elle, en somme, qui, dans des générations successives, se traduit par des'expressions symptomatiques multiformes. Dégénérescence par hérédité, dégénérescence progressive dans lesgénérations successives, ainsi peut se résumer ladoc-

ti-ine de Morel.

M. Magnan attribue encore une importance très grande, primordiale, à l'hérédité, mais il donne un tableau clinique très net et très spécial de l'état mental des dégénérés. Ces malades peuvent se reconnaître à leur façon d'être cérébrale, et même, lorsqu'on ne possède aucun renseignement sur leurs ascendants ou

leurs collatéraux, on peut en toute certitude les appeler des dég-énérés. Dégénérescence correspond ici à un ensemble clinique et à une évolution parliculière dans le temps.

Les cérébraux dégénérés présentent un grand caractère londamental, c'est la déséquilibration de leurs facultés. Les facultés intellectuelles sont souvent, chez eux, beaucoup plus développées que les facultés morales : delà, dans leur conduite et leurs tendances, de singulières anomalies.

Cette désharmonie fondamentale est ce qui les caractérise le mieux.

Episodiquement, en quelque sorte, on les trouve sujets k des impulsions, à des obsessions, à des idées fixes de l'absurdité desquellesilsont conscience. Gesontde véritables tics moraux auxquels ils ne résistent pas mieux qu'aux tics physiques dont ils sont parfois atteints (maladie des ticsdeCharcotet Gilles delaTourette.— Folie du doute avec délire du loucher de Legrand du Saule.)

Lnfin le délire, lorsqu'il se montre, apparaît chezeux avec une très grande rapidité. Ce délire n'a pas une marche uniforme, régulière, une évolution qui puisse être prévue d'avance. Son allure est essentiellement incohérente, heurtée, sujette à des paroxysmes successifs, à des ressauts irréguliers et imprévus.

Tout cela forme une espèce clinique parfaitement distincte, bien dégagée^par M. Magnan et son école. On la rencontre le plus souvent, mais non toujours, chez les héréditaires ; il faut admettre, en tout cas, que celte dégénérescence peut être aussi le résultat des

^^■^ NELHASTIIÉNIE

maladies du Jeune âge (Cotard), ou des maladies de la mère pendant la grossesse (Boucliereau).

L'extension de la déséquilibration mentale qui ressort à la dégénérescence est extrême; elle comprend depuis le dégénéré supérieur, qui peut être un véritable génie, surtout un génie partiel, jusqu'à l'idiot et à l'imbécile, en passant par les toqués, les bizarres et les vésaniques vrais.

On peut appliquer cette conception à la neurasthénie, mulaiis muiandis.

La neurasthénie peut être acquise ou héréditaire. Elle ne se produit sans doute que chez des individus prédisposés; mais parfois les causes occasionnelles jouent un rôle considérable, prépondérant ; parfois, au contraire, c'est la prédisposition. Dans le premier cas, il s'agit souvent de formes relativement bénignes, assez facilement curables, de la maladie. Dans le second, la neurasthénie est beaucoup plus grave, beaucoup plus tenace.

La neurasthénie dans la famille névropathiqne peut être considérée comme fille et comme mère. Parfois, dans les formes les plus graves, elle est en quelque sorte la fille des états névropathiques observés chez les ascendants du malade : c'est la neurasthénie héréditaire. L'hérédité est ici rarement similaire. Le neurasthénique peut être fils d'un diabétique, d'un bizarre, d'un déséquilibré ou d'un aliéné, pour prendre des exemples concrets.

En revanche, si la neurasthénie n'est pas toujours fille , elle peut toujours devenir mère \ toujours, qu'elle

soit accidentelle ou héréditaire, elle peut donner naissance à des états névropathiques très variés. Le fils d'un neurasthénique peut être un bizarre, un excité, un goutteux, un épileptique, un migraineux et aussi un neurasthénique.

Dire que la neurasthénie peut toujours être 7nère dans la série névropathique, mais qu'elle n'est pas toujours ^//e; qu'elle peut apparaître dans une lignée jusque-là vierge de tare névropathique, c'est dire, en d'autres termes, que l'on peut entrer dans la névropathie par la neurasthénie, de même qu'on peut y entrer aussi par l'alcoolisme. Le neurasthénique, l'alcoolique peuvent faire au même titre souche de névropathes.

Voyons maintenant quels sont les rapports de la neurasthénie et de la vésanie des dégénérés.

Des phobies de divers ordres sont fréquemment observées chez les neurasthéniques. V agoraphobie e&t une des plus frappantes ; c'est elle qui a tout d'abord attiré l'attention. On sait en quoi elle consiste. Les individus qui en sont atteints éprouvent une angoisse extrême lorsqu'ils ont à traverser un grand espace vide, une place publique, par exemple ; ils deviennent tremblants leurs jambes fléchissent et refusent de les porter, ils sont pris d'une sueur froide. Aussi préfèrent-ils faire un long détour en rasant les maisons. L'angoisse diminue ou disparaît s'ils sont accompagnés de quelqu'un, parfois même simplement s'ils ont une canne pour se soutenir. Souvent, chez les personnes sujettes à l'agoraphobie, la peur, le vertige des hauteurs, existent également à un degré marqué. Quelques-uns

ne peuvent regarder par la fenêtre d'un second ni d'un premier étage. On en a vu refuser obstinément à se loger ailleurs qu'au rez-de-chaussée. Chez quelquesuns, la vue d'une fenêtre ouverte donnait la sensation d'un vide béant, d'un précipice destiné à les engloutir. La claustrophobie est le contraire de l'agoraphobie ; ceux qui en sont atteints se sentent mal à l'aise dans une chambre. (Bail.) Etre enfermés, portes et fenêtres closes, leur procure un malaise extrême; ils ne peuvent respirer, ils ont comme un poids qui les oppresse. Les joAoôtes possibles sont nombreuses et variées. J'ai eu récemment l'occasion d'en constater deux curieuses et qui ne sont pas encore classiques ; je les rapporte pour montrer quelle peut être la variabilité, et, pour ainsi dire, la fantaisie possible de ces angoisses morbides. Un médecin nerveux, arthritique, atteint de colite pseudo-membraneuse, ne peut supporter de traverser un tunnel dans un train. 11 est pris d'un tel malaise qu'il préfère, même contre son désir et son intérêt, ne pas entreprendre un trajet en chemin de fer, dès qu'il existe sur le chemin à parcourir même un tunnel de courte étendue. Un malade hystérique a peur de l'ombre. Lorsqu'il chemine dans la rue, il évite de franchir soit l'ombre d'un arbre, soit l'ombre d'un réverbère. II aime mieux faire un détour que de passer outre. Avoir le soleil derrière lui le met dans une situation insupportable qu'il évite en changeant de direction, ne pouvant supporter la vue de son ombre projetée devant lui sur le sol.

Les phobies, fréquemment observées chez les neu-

rasthéuiques, sont-elles doncun symptôme possible de la neurasthénie, ou l'indice de l'alliage de la neurasthénie et de la dégénérescence ? Pas' de doute, comme l'enseigne M. Charcot, lorsque ces phobies, qui ne sont en somme que des espèces d'obsessions ou d'impulsions avec conscience, présententun degré accentué. En estil de même dans les cas où les phobies sont peu marquées, dans les cas, par exemple, où elles n'existent qu'à l'état d'inquiétude surmontée après une lutte plus ou moins pénible, mais dont le malade sort vainqueur sans avoir besoin de demander assistance à une personne étrangère ? En est-il de même, par exemple, de l'inquiétude nocturne qu'on observe assez fréquemment chez les neurasthéniques? M. Ballet (comm, orale pense que ces états de phobie peuvent appartenir à la neurasthénie et s'expliquer par elle seule.

Nous nous rangerions volontiers à cet avis parce qu'en somme on peut concevoir que l'inquiétude exagérée, qui constitue les phobies, résulte, chez les neurasthéniques, du simple affaiblissement de la volonté et du contrôle personnel.

Nous côtoyons constamment des dangers que l'habitude et l'éducation nous font oublier dans l'état habituel ; mais la perte de la confiance en soi, si fréquente dans la neurasthénie, peut faire perdre le bénéfice de cette éducation et de cette accoutumance, de là un véritable état de phobie qui tend à se spécialiser sur telle ou telle circonstance de la vie. Cela n'est certainement pas absolument l'équivalent d'une impulsion ou d'une obsession irrésistible.

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Il en est de même de l'hypochondrie des neurasthéniques.

Les aliénés mélancoliques ont des craintes absurdes, illogiques, sans raison d'être aucune ; les neurasthéniques hypochondriaques ont, au contraire, des raisons de s'inquiéter, bien qu'ils s'inquiètent outre mesure. Ils voient trop en noir des choses qui existent réellement; ils les interprètent dans unsens pessimiste. Les aliénés ont de véritables hallucinations mélancoliques ; ils s'attribuent des maladies qu'ils n'ont nullement. La différence est capitale.

Il va de soi que la combinaison est possible entre la neurasthénie et la dégénérescence à forme mentale, c'est là une circonstance qui s'explique souvent par une hérédité plus chargée, plus concentrée et qu'il importe de relever au point de vue du pronostic.

Combinaisons cliniques de la neui'asthénie. — Les combinaisons cliniques de la neurasthénie sont fréquentes. Elle se lie souvent soit à l'arlhî'ilisme, soit aux maladies qui en émanent, le rhumatisme, la goutte, le diabète.

Elle s'unit fréquemment à Vlvjslérie et nous nous en sommes occupé à propos de la prétendue névrose traumatique, qui n'est qu'une combinaison ou une superposition de la neurasthénie et de l'hystérie, comme le veut M. Charcot.

De la neurasthénie unie à la cérébropathie des dégénérés héréditaires, il vient d'être question, et nous n'y reviendrons pas.

Nous signalerons encore la coïncidence, pas très rare

chez les mômes sujets, de la neurasthénie etde certaines maladies à lésions déterminées de l'axe cérébro-spinal, à la sclérose en plaques, au tabès. (Charcot.)

La neurasthénie unie à certaines déviations morales, unie quelquefois aussi à des qualités intellectuelles, par certains côtés supérieures, c'est là une combinaison que l'idée qu'on se fait à l'heure actuelle de la famille névropathique rend a priori parfaitement réalisable. L'observation la montre assez souvent réalisée.

Nous n'en donnerons qu'un seul exemple, mais un exemple éminent, celui de J.-J. Rousseau,

J.-J. Rousseau a pu être considéré comme un véritable dégénéré (Mœbius) ; on peut invoquer, en faveur de ce diagnostic rétrospectif, le fait d'avoir écrit ses GonfessionSjl'abandon aux Enfants trouvés des enfants qu'il eut de Thérèse, sa maîtresse et plus tard sa femme, sa tendance à se croire persécuté, les bizarreries nombreuses dont il fait lui-même le récit.

Eh bien ! nous sommes persuadé que J.-J. Rousseau était également ua neuraslhénique.

11 signale successivement ' sa faiblesse très grande, a tristesse, sa dyspepsie, ses vertiges, ses étourdissements, ses palpitations, son insomnie, son amaigrissement. Il s'était, à l'époque ù laquelle il vivait avec madame de Warens, surmené par un travail excessif. Il faut ajouter à cela peut-être que madame de Warens , voulant compléter son éducation, était devenue sa maîtresse et qu'elle était peut-être un professeur trop consciencieux. Dès qu'il eut quitté les Charmettes, il

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