‹ NeurasthénieChapitre 6 sur 27 · Us grandes capitales. Sainl-Pélersbourg · texte numérisé non relu

Us grandes capitales. Sainl-Pélersbourg

ÉÏIOLOGIE 19

lions sagement mesurées de la Flûte enchantée ou de la Dame blanche !

M. Levillain s'en prend également aux tendances du théâtre et de la littérature modernes. « Les tendances réalistes de l'école littéraire moderne poussent l'excès jusqu'à produire sur la scène les passions où les vices les plus malsains, les réalités les plus tristes de la vie, les maladies même les plus navrantes. On aime à donner en spectacle le tableau des plus noires misères ou des folies les plus extravagantes : on est allé jusqu'à jouer au théâtre l'hystérie, l'épilepsie et la folie. »

Est-ce aux tragédies anciennes qu'il faut attribuer l'existence notée par Hippocrate des phénomènes de la neurasthénie chez les Grecs. La distinction faite par M. Levillainpeulparaître un peu littéraire, et, en fait de genèse de la neurasthénie il serait difficile d'établir la responsabilité relative de l'ami Fritz et de l'Assommoir. -

Dans cet ordre d'idées, il ne faut pas non plus aller trop loin sous peine d'exagération, il faut laisser aux chroniqueurs la tirade à effet contre l'immoralité et le détraquement de nos contemporains. ,

La vie américaine, nous fournit des exemples très nets de surmenage permanent, d'excitation et de labeur sans repos suffisant dont la neurasthénie est l'aboutissant à peu près obligatoire. Les deux faits suivants que nous empruntons à Ziemssen méritent d'être cités, parce qu'ils sont aussi nets et aussi démonstratifs que possible. Ce sont de véritables expériences faites

20 NEURASTUBNIE

sur l'homme' et des expériences véritablement méthodiques.

« Un négociant d'un certain âge déjà, dirige un grand établissement à New- York ; depuis des années il éprouve de l'insomnie, une sensation de compression de la tête, de l'anxiété, etc. Voici les renseignements qu'il donne sur son genre de vie ; Je travaille d'une façon appliquée de 8 heures du matin à 10 heures du soir. Je n'ai presque pas le temps de manger. Le plus souvent, je mange debout des mets refroidis et insipides. Le soir à 10 heures, je suis tellement fatigué que ce n'est qu'à grand'peine que je puis mettre mes livres au courant. Pehdant la nuit, les affaires de la journée me trottent dans la tête de telle sorte que ce n'est guère que le matin que je puis trouver quelque repos. En me levant, je suis éreinté, et je dois boire quelques petits verres de cognac pour pouvoir me remettre au travail.

» Un jeune commerçant est incapable de tout travail intellectuel depuis des mois; il a de l'insomnie, de l'agoraphobie. Voici quelle est son existence depuis des années. Nous travaillons de 8 heures du matin à 8 heures du soir. Pour déjeuner, nous n'avons qu'un quart d'heure. Le soir, les affaires terminées, nous nous réunissons quelques jeunes gens dans un café où nous mangeons et buvons joyeusement jusqu'à 2 ou 3 heures du matin. Je ne dors jamais assez, puisqu'à sept heures il faut que je sois debout. Lorsque j'ai à voyager pour mes affaires, je le fais la nuit, de façon à avoir mes journées libres. »

BÏIOLOGIE • ■ . 21

Nous sommes loin ajoute Ziemssen de la formule de Kant : 8 heures de travail, 8 heures de récréation et. 8 heures de sommeil.

Nous n'avons pas besoin d'en dire plus long pour montrer comment la vie sociale de nos jours mène à la névrose. On se surmène pour se créer une situation. On prépare et l'on subit des examens ou des concours. On se surmène pour gagner de l'argent. On se surmène pour se faire un nom, pour éclipser ses rivaux. On se surmène encore sous prétexte de plaisir et de repos.

Lorsque ce surmenage s'accumule de génération en génération ; lorsque les individus absolument sains deviennent de plus en plus rares, l'état névropathique peut être la caractéristique du tempérament de familles entières, de toute une race. De là la fréquence des maladies nerveuses et de la neurasthénie chez les Juifs, les Américains, les Slaves des hautes classes ; nous y reviendrons en temps et lieu.

Nous allons maintenant passer en revue, en les analysant de plus près, les principaux facteurs étiologiques de la neurasthénie : ce qui précède a surtout pour but de bien mettre en relief l'influence du milieu social.

Le milieu familial peut avoir aussi une importance considérable, et, comme pendant à la folie à deux, on voit quelquefois des malades faire de la neurasthénie à deux : la mère et la fille dans un cas de Bouveret. Weir Mitchell a du reste très bien fait ressortir l'influence du milieu familial, et il en a tiré parti au point de vue de la thérapeutique et delà guérison. Eu effet l'apitoiement des proches, de la mère pour la fille, devient un aliment

de la névrose. Il y a une certaine volupté à être plaint et dorloté, et, de la part des malades, une certaine tendance inconsciente à se complaire dans les soins attendris et dans la compassion attentive de ceux qui les entourent. 11 se fait un échange continuel de suggestion réciproque. Le milieu familial est une serre chaude pour la neurasthénie comme pour rhystérie. C'est làune notion dont lesconséquences ontune grande importance pratique.

Le surmenage sous toutes ses formes est un des facteurs sur lesquels nous avons déjà le plus insisté. Il convient f y insister encore pour préciser quelquesuns de ses modes.

A propos du surmenage intellectuel, se pose une question pleine d'intérêt. Existe-t-il chez les enfants? Le fameux surmenage scolaire a-t-il toute Timportance que certains lui ont attribuée?

Les auteurs paraissent d'accord pour refuser le surmenage intellectuel et la neurasthénie aux jeunes enfants et même aux adolescents. On ne le verrait poindre chez les jeunes gens, qu'à la lin de leurs études, au moment des examens terminaux, des baccalauréats et des concours d'entrée dans les grandes écoles publiques. 11 ne serait pas rare, en particulier, chez les polytechniciens.

« Le surmenage, dit M. Charcot, se produit seulement par des eiïorts de volonté dont les enfants sont incapables... Quand il s'agit à l'âge de seize, dix- sept, dix-huit ans, de commencer une carrière libérale, de passer des examens, le baccalauréat, par exemple, ou

ÉTIOLOGIE 23

ceux qui sont exigés pour l'admission dans une école spéciale, alors la neurasthénie se montre fréquemment, et elle sévit souvent avec force et ténacité*. »

Le surmenage moral a une grande importance : il comprend toutes les passions dépressives.

La neurasthénie survient fréquemment à la suite de chagrins, d'anxiété prolongée, de revers de fortune, de projets contrariés, d'amours malheureuses...., etc.

La maladie et la mort des proches parents, de l'un des époux, des enfants, ont souvent une influence de ce genre. Tout se réunit ici pour amener la dépression nerveuse : les fatigues et les angoisses provoquées par la maladie, et, enfin, la perte de l'être aimé après une période plus ou moins longue de surmenage physique et moral. Voici un exemple emprunté à M. Bouveret : « Une mère de famille perd en quelques mois ses trois enfants et son mari ; elle reste seule avec sa mère ^nfirme et presque démente ; elle était riche, des spéculations malheureuses de son mari, découvertes après la mort de celui-ci, la mettent dans une situation précaire, voisine de la misère. Elle est malade depuis ces événements tragiques, depuis cinq ans ; elle présente tous les symptômes cardinaux de la neurasthénie, elle est extrêmement amaigrie, presque cachectique, et elle souffre de troubles cardiaques tellement intenses, qu'on l'a crue atteinte d'une affection organique du cœur qui sûrement n'existe pas-. »

Page 1