LA NEURASTHÉNIE
La neurasthénie n’est point une maladie moderne, il suffit de parcourir l’histoire pour reconnaître qu’elle a toujours existé. Le nom seul est nouveau ; il date de 1880, époque où le médecin américain Beard l’employa pour la première fois.
Qu’est-ce que la neurasthénie ? C’est un trouble fonctionnel du système nerveux, fonctionnel parce qu’il ne repose sur aucune lésion organique, ce qui différencie essentiellement la neurasthénie des autres affections nerveuses.
C’est là un fait capital, qui doit être une consolation pour les neurasthéniques et qui explique pourquoi la neurasthénie est facilement guérissable tandis que d’autres maladies nerveuses, reposant sur des lésions anatomiques, ne le sont pas.
Les symptômes de ce trouble fonctionnel consistent en une fatigabilité et une excitabilité exagérées de l’individu. Les neurasthéniques ne sont plus en état de vivre dans le milieu auquel ils sopt accoutumés ; ils ne peuvent plus supporter les fatigues d’autrefois, ils sont déprimés ou excités d’une manière exagérée par les moindres événements et les consé-
quences de cet état nerveux anormal sont, souvent très funestes non seulement pour le neurasthénique lui-même, mais aussi pour ceux qui l’entourent.
Le malade a pleinement conscience de son état, il sent ses forces diminuées, sa puissance intellectuelle affaiblie, sa volonté anéantie, il s’effraye'et souvent se désespère. C’est alors qu’il se livre parfois aux scenes de pleurs les plus déchirantes que ne peut .comprendre le commun des mortels, mais que n’oubliera jamais celui qui a été atteint une fois de neurasthénie. Il se décide à aller voir un médecin qui lui prescrit quelque remède et lui donne quelques conseils superficiels, il essaye un certain temps ce traitement, son état ne change pas, il va vers un autre médecin qui ne réussit pas mieux que le premier. C est ainsi que le pauvre neurasthénique se trame a travers le monde jusqu’à,ce qu’il rencontre un médecin qui reconnaisse l’origine psychique de son mal et lui porte secours.
C est là un tableau bien noir mais réel du neurasthéniqùe. J’en appelle à tous ceux qui ont passé par des moments pareils et je leur demande s’ils ne trouvent pas, eux aussi, qu’il est d’une nécessité absolue que le monde médical s’occupe sérieusement de la chose.
Les neurasthéniques ne sont généralement pas compris; dans leur famille on les regarde souvent comme des gens de mauvais caractère, ou', ce qui leui fait encore plus de mal, on les traite de fous.
Au lieu de leur prodiguer l'affection nécessaire, on les brusque, on lçs contrarie, ce qui ne contribue qu’à aggraver leur état. Parmi les symptômes psychiques de la neurasthénie, nous trouvons certaines idées impulsives. C’est ainsi qu’un jeune médecin de mes amis me racontait un jour le fait suivant : « Chaque fois que je passe sur un pont, je suis poussé à me jeter en bas ; c’est une idée très drôle, je l’avoue, mais je ne peux pas m’en débarrasser. » Quelques semaines après, son état nerveux s’était amélioré et l’idée avait disparu. On rencontre aussi des cas d’une incertitude exagérée. On cite le cas d’un médecin qui chaque fois qu’il avait fait une ordonnance était tourmenté à la pensée de s’être trompé et courait chez le pharmacien pour la vérifier. Je me hâte d’ajouter qu’il n’eut jamais la moindre faute à corriger. Ces faits prouvent combien la neurasthénie entraîne de désagréments avec elle et combien il est important de conserver sa santé nerveuse T
L’excitabilité exagérée des neurasthéniques les rend très susceptibles. Il n’est pas besoin d’en traiter beaucoup pour s’en rendre compte ; c’est le secret du médecin psychothérapeute que de savoir remonter son malade sans jamais le blesser. C’est certainement une grande difficulté, que l’on surmonte facilement lorsqu’on aime et comprend ses malades.
Je n’ai parlé que des symptômes psychiques de la
neurasthénie, mais, chaque organe étant sous l’influence du système nerveux, chaque organe aussi pourra être l’écho du trouble fonctionnel général.
C’est ainsi que le système respiratoire pourra être aussi victime de troubles neurasthéniques, tels que l’asthme des nerveux, l’aphonie hystérique. Le système circulatoire n’est pas épargné non plus, et il n’est pas rare de rencontrer des palpitations de cœur ou des troubles vaso-moteurs.
C’est pourtant le système digestif qui est le plus généralement attaqué et les dyspepsies: nerveuses sont si- fréquentes qu’elles forment la plus grande partie des affections'de l’estomac.
Je reviendrai sur ces symptômes corporels en citant quelques cas, et je m’efforcerai de démontrer qu ils ne dépendent que du trouble nerveux général du malade et que dès que l’état psychique est de nouveau normal ils disparaissent aussi.
Quelles sont les causes de la neurasthénie ? Il y en a beaucoup et chaque malade peut trouver une cause différente de sa neurasthénie. Les mêmes causes rendront neurasthéniques les uns et laisseront intacts les autres, car la neurasthénie ne dépend pas tant de la cause que de la prédisposition du malade. Ceux qui deviennent neurasthéniques sont généralement prédisposés par hérédité. Je ne crois pas cependant que l’hérédité suffise, et je crois qu’un individu prédisposé peut rester en bonne santé s’il se trouve dans les conditions hygiéniques nécessaires.
Il faut encore des causes déterminantes pour que la neurasthénie se déclare et ces causes résident dans l’éducation et les circonstances extérieures. Il est à regretter que des enfants prédisposés à la neurasthénie soient souvent élevés par des parents névropathes eux-mêmes qui ne peuvent pas les élever dans les conditions nécessaires à leur santé. C’est pour cela qu’il est si important de séparer un neurasthénique de son entourage, et de le souse traire à un milieu qui risque de lui être nuisible.
Les circonstances extérieures qui peuvent déterminer la neurasthénie sont innombrables. Les chagrins, le surmenage, les soucis’ tout en un mot ce qui cause une impression de peine ou de tristesse à l’individu. L’équilibre de son état nerveux dépend des impressions de joie ou de tristesse qu’il perçoit; si les dernières l’emportent sur les premières et que son système nerveux soit prédisposé à la neurasthénie, il en devient victime.
' Or, tout individu n’éprouve pas la même joie ou la même tristesse pour une même cause. L’impression favorable ou défavorable qu’il éprouve dépend de son caractère. C’est ce qui explique que pour chaque individu la cause de la neurasthénie peut être différente.
Une personne avide de richesses deviendra neurasthénique à la suite de la perte d’une grande somme d’argent. Une autre plus sentimentale le deviendra à la suite d’un chagrin d’amour. C’est
ainsi que dans presque chaque cas' de neurasthénie on peut trouver une cause déterminante qui agit parfois sans que le malade lui-même en ait conscience. On rencontre très fréquemment des cas de dyspepsie nerveuse à la suite de chagrin ou de sur- ' ménagé, où le malade n’entrevoit pas la camuse et pense qu’il a un cancer d’èstomac.
Ôn cite souvent le surmenage intellectuel comme cause de la neurasthénie, il n’est pas rare d’entendre parler de telle ou telle personne qui a trop travaillé et se trouve être neurasthénique. Ce qui importe, à mon avis, n est pas la quantité de travail accompli, mais la disposition avec laquelle il a été fait. Si 1 on travaille avec plaisir, avec intérêt, sans avoir la préoccupation de quelque examen, on se fatigue beaucoup moins que si on le fait à contrecœur et en se laissant troubler par diverses pensées déprimantes. Je ferai comprendre ma manière de voir par l’exemple suivant : J’ai connu deux étudiants en médecine ; l’un d’eux, plus philosophe et : plus raisonnable que l’autre, travaillait chaque jour un peu, sans se faire trop de soucis. Il réservait une partie de la journée pour prendre un verre de bière et faire une partie de cartes avec ses amis. L’autre . était un jeune homme qui aurait cru son avenir perdu s'il avait consacré une demi-heure par jour à ses amis, il travaillait continuellement et céla en se faisant beaucoup de soucis à propos de l’examen qu’il devait passer quelques mois plus tard. Plus l’exa-
men approchait, plus il prenait peur et redoublait ses efforts fiévreux. Il fît si bien qu’au moment de 1 : examen il se trouvait neurasthénique et déprimé à tel point qu’il n'osa pas se présenter. Son camarade passa brillamment, il avait su travailler plus raisonnablement et moins fiévreusement.
Le souci que l’on se fait avant un examen contribue davantage à vous rendre neurasthénique que le travail lui-même. C’est un facteur négatif qui s’ajoute à celui de la fatigue. Si, par contre, on travaille avec joie sans penser à l’examen, le plaisir éprouvé est un facteur positif qui contrebalance le déchet psychique causé par la fatigue. L’homme fatigué tend à se laisser déprimer ; il suffit de s’observer soi-même pour se rendre compte qu’après un long travail intellectuel ou un effort corporel pénible et de longue durée on se trouve mal disposé, peu en train : c’est l’effet dé la fatigue ; si à cet effet s ajoute celui d’une pensée .anxieuse et déprimante quelconque on se remettra plus difficilement de cette fatigue passagère, que si l’on a le plaisir du travail accompli et la satisfaction intellectuelle de ce que l’on a appris de nouveau. Dans les deux cas, Je travail est le fnême, la seule chose qui diffère c’est la disposition d esprit avec laquelle on l’a accompli.