‹ Neurypnologie. Traité du sommeil nerveux ou hypnotismeChapitre 80 sur 92 · PREMIERS FAITS PROBANTS · texte numérisé non relu

PREMIERS FAITS PROBANTS

Mes expériences, faites dans le but d’élucider cette question, furent absolument concluantes. Elles prouvèrent l’exactitude de mes vues théoriques, et sont, de plus, confirmées par tout ce que j’ai constaté dans mes recherches depuis dix-huit ans. Ma méthode d’hypnotisation ordinaire et la façon de produire la plupart des phénomènes sont décrites dans la première partie de mon travail de 1843; j’y renvoie le lecteur.

Au sujet des cas de guérison remarquables par l’hypnotisme, j’invite le lecteur à consulter les différentes brochures ainsi que mon livre de 1843 où ils sont relatés. J’ai considéré comme suffisant un certain nombre d’exemples notables; j’aurais pu les multiplier en puisant dans ma pratique journalière. On trouvera à la page 38 de mon travail sur les transes, ainsi qu’aux pages 94-97 de mon ouvrage sur la magie, la sorcellerie, etc., un exemple saillant de la nature subjective de l’influence et de la force des idées dominantes à l’état de veille.

Depuis la publication de mon premier livre, j’ai poursuivi mes études sur l’hypnotisme; je suis donc en mesure d’éclairer certains points demeurés obscurs jusqu’à présent. Je les ai déjà mentionnés dans plusieurs de mes écrits, mais je me propose ici de réunir les plus importants d’entre eux, afin qu’avec cet appendice la traduction de mon travail de 1843, que va publier M. Masson, présente unrésumé complet et exact de mes recherches sur un sujet si remarquable et si intéressant h

On a vu, dans ce qui précède, comment quelques individus pouvaient, par leur propre tension d’esprit, se plon-

1. M. Masson m’a renvoyé mon livre et a abandonné l'idée d’une traduction complète du volume : j’ai donc écrit les pages suivantes comme appendice et je les ai envoyées à M. Velpeau, en vue d’une communlcatiop à l’Institut ; j’adresse maintenant cet exemplaire au Dr. Azam. (James Braid.)

DE l’hypnotisme

ger seuls dans un état semblable à celui que l’on peut provoquer par des manœuvres mesmériques. Le moyen le plus rapide et le plus sûr consiste à faire fixer au patient un objet quelconque, de nature non excitante ; l’objet doit être maintenu au-dessus du front de façon à être perçu distinctement par les deux yeux, et en même temps i’individu doit concenti-er toute son attention sur l’acte qu’il accomplit.

Ce procédé prouvait la nature subjective de l’infLuencê mise en jeu. Ce qui confirmait ma conclusion, c’est que la variété des objets que l’on faisait regarder fixement ne semblait, en aucune sorte, modifier les symptômes déterminés. Chez certains sujets très impressionnables, les résultats dépendaient manifestement de l’attente de quelque événement ; aussi une combinaison matérielle quelconque suffisait pour amener le sommeil; cela avait lieu quand leur attention était mise en éveil par l'affirmation positive qu’ils s’endormiraient; d’un autre côté, un instant plus tard, on pouvait les soumettre aux mêmes conditions sans amener le sommeil, si, par suggestion ou d’une façon quelconque, on leur persuadait que la combinaison matérielle était actuellement ineffn-ace. Ainsi que je l’ai montré également, chez des individub très sensibles, la simple supposition qu’il se passait au loin quelque chose capable de les endormir, suffisait pour produire le sommeil, bien qu’il ne se passât absolument rien. Quant à la prétention qu’ont certains opérateurs d’influencer les sujets de près ou de loin par la seule volonté, je peux affirmer, après une étude consciencieuse de la question, sur la foi de mon expérience, que je n’ai jamais pu exercer la moindre influence sur les patients par ma seule volonté. Mais les patients semblaient comprendre rapidement et subtilement les manières, le regard, la voix, les gestes mêmes de l’opérateur, et devenaient affectés dans le sens qu’ils leur prêtaient. L’opérateur, cependant, pouvait avoir voulu absolument le contraire.

Les procédés mesmériques habituels sont très nom-

NATURE SUBJECTIVE DES PnÉNOlIÈNES 23o

breux, mais, d’après ce que j’aivu à ce sujet et d'après ma manière ordinaire d'hypnotisation, la vraie cause des phénomènes est simplement la suivante : les différentes méthodes dont on use favorisent la production de cet état d’abstraction ou de fixité d'attention, dans lequel l’esprit est absorbé par une idée unique. Alors, le patient tombe dans l’indifférence, il est fermé, pour ainsi dire, à toute pensée, à toute influence étrangère à l’image que lui retrace son esprit. Dans cet état, son imagination devient si vive, que toute idée agréable, développée spontanément ou suggérée par une personne à laquelle il accorde, d’une façon particulière, attention et confiance, prend chez lui toute la force^de l’actualité, de la réalité. Plus on provoque ces phénomènes fréquemment, plus il devient facile et commode de les provoquer ; telle est la loi de l’cissociation et de l’habitude. En effet, l’esprit se trouve dans un état voisin du rêve ; la différence est que les patients non seulement pensent, mais encore sont à même de mettre leurs pensées et leurs désirs à exécution.

A l’appui de ce qui précède, je rappellerai la difficulté de fixer l’attention chez les idiots ; tous mes efforts pour hypnotiser ces derniers sont restés sans résultats, malgré une longue persévérance. J’ai rencontré une patiente très sensible dans l’état de santé, entièrement réfractaire à l’influence hypnotique pendant le délire de la fièvre.

Après une série d’expériences délicates, j’ai pu, dans mon travail intitulé The power of the mind mer tb' bndy, publié en 1846, établir le point suivant : le fait de diriger l’attention d’une façon continuelle sur une pai-tie du corps amène en quelques minutes un changement dans la fonction de l’organe longuement considéré; cette molificalion est, en général, un accroissement dans l’intensité delà fonction. Mais, chose remarquable, chez bon nombre d’individus, le contraire avait lieu, en raison de la préexistence d’une impression différente ou de l’interprétation capricieuse d’une suggestion auditive. L’imagination est excitée, l’attention est, pour ainsi dire, rivée, la foi du patient

DE l’iIYI'XOTISME

est robuste ; alors surgissent infailliblement les phénomènes; on les constate même chez cjuelques individus à l’état ordinaire de veille. Grâce à ma méthode d’hypnotisation, les phénomènes physiques peuvent se produire d’une manière plus sûre, plus rapide et plus intense, parla concentration de l’esprit, même si l’on tient les yeux ouverts, qu’à l’état de veille ordinaire. Mais quand de tels individus sont plongés dans un état hypnotique aussi profond que l’est celui qui donne lieu à l’apparition du dédoublement de la conscience, les suggestions de toutes sortes deviennent alors toutes-puissantes. En effet, l’hypnotisme ne comprend pas qu’un état, c’est plutôt une.|érie de différents points susceptibles chacun de varier inc^miment, depuis la rêverie la plus légère avec élévation clnns les fonctions, jusqu’au coma profond avec absence complète de connaissance et de volonté ; on peut cependant, par des moyens très simples, rappeler rapidement, en partie ou complètement, le patient à lui-méme.

Je soutiens donc que l’opérateur'agit comme un mécanicien qui mettrait en action les forces dans l’organisme même du patient, les contrôlant et les dirigeant d’après les lois qui gouvernent le commerce del’espritetdela matière pendant notre existence actuelle..

Les extraits suivants, de mon travail The power of the mind over the body, me feront mieux comprendre du lecteur. J’admets volontiers que les expériences du baron Reichenbach ont été faites avec soin, et qu’elles étaient bien appropriées à la démonstration de faits physiques, mais il me semble, qu’elles péchaient à l’égard du rôle très important que joue l’esprit du patient dans de telles expériences : il se représente les résultats ou les modifie indépendamment de toute influence extérieure. On a seulement comme preuve de la prétendue nouvelle force, certains phénomènes produits sur le système nerveux de quelques personnes très sensibles. Ainsi que mes expériencesle démontrent clairement, des phénomènes du genre précité, chez des individus aussi vivement impressionna-

FORCE ODIQÜE DE REICEENBACU 237

blés que ceux chez lesquels le baron réussit, peuvent être p?oduits par la seule concentration de l’esprit du patient, surtout lorsqu’il s’attend à ce qu’il se passe quelque chose. L’effet pouvait être accru notablement, quand le patient voyait ou sentait qu’on lui passait quelque objet sur une partie quelconque du corps ; l’objet qu’il voit ou qu’il sent aide encore à la concentration plus intense de son esprit sur la partie où l’on opère, et il n’est pas besoin d’üne émanation secrète ou d’une influence extéi’ieure provenant de l’objet ou de l’opérateur et agissant sur le patient. A ce sujet, nul doute possible. Je tire les faits suivants de l’écrit susmentionné.

Dans ses expériences, le baron Reichenbach commençait par faire passer l’aimant lentement depuis le poignet jusqu’au bout des doigts, sans contact immédiat avec la peau; c’est ainsi qu’il apprit de certains sujets, qu’il nomme sujets sensibles, qu’ils sentaient, sous le pôle magnétique, une impression de fraîcheur, une aura; quand l’aimant était dirigé dans le sens contraire, Vaura semblait chaude. Prenait-il, au lieu de l’aimant, un cristal, il produisait chez les individus les mêmes phénomènes ; il les produisait encore si, au lieu de l’aimant ou du cristal. Use servait d’une substance inerte quelconque. L’extrémité de ses doigts suffisait pour produire le même effet chez les individus sensibles.

Il pria quelques-uns de ces derniers de regarderies pôles d’un fort aimant dans l’obscurité ; ils déclarèrent voir des flammes de différentes grandeurs et de couleurs variées qui s’en échappaient ; ils virent aussi des flammes plus petites sortir d’autres parties de l’aimant. Ensuite, ils virent des lueurs et des flammes sortir de. cristaux et d’autres objets inertes ainsi que de l’extrémité des doigts.

Ces faits semblèrent au baron Reichenbach entièrement distincts des phénomènes ordinaires du magnétisme. Il crut avoir découvert une nouvelle force, qui se distinguait de toutes les autres forces connues ; il lui donna le nom de « Od » ou force odique. Il faisait fausse route ; il ne tenait

DE l’uYI’NOïISME

pas compte de l’influence considérable de l’esprit chez des sujets nerveux, influence que l’on ne saurait négliger comme leferontbiencomprendrelesexpériences dont jevais parler.

« Chez presque tous les patients que j’ai examinés, et dont beaucoup n’avaient jamais été hypnotisés ou mesmérisés, le passage lent de l’aimant, ou d’un autre objet, du poignet jusqu’à l’extrémité des doigis, produisit des effets variés : changement de température, tressaillements, fourmillements, picotements, crampes musculaires, catalepsie des doigts ou du bras, ou des deux ensemble. Quand on modifiait la direction du mouvement, un autre symptôme se développait à causes des changements provoqués dans l’imagination. La plupart du temps, quand l’individu se représentait à l’avance ce qui allait se passer, ou quand son imagination était excitée par la parole pendant l’expérience, les phénomènes prenaient pour lui toute la puissance de l’actualité. Sil’on priait le patient de regarder de côté, ou si on interceptait sa vue par un écran et si, affectant de recommencer l’expérience, on lui demandait ce qu’il voyait, il affirmait voir les mêmes phénomènes, bien que tout se bornât, en fait de phénomènes réels, à ses réponses et à leur annotation . Le patient croyait que l’expérience était renouvelée et, dirigeant son attention sur les organes intéressés, excitait sa propre activité physique. C’est ainsi qu’il s’imaginait vraiment que ses sensations étaient provoquées par une cause extérieure.

Dès l’apparition de mon opuscule sur The power of the raind ' ver the body, je reçus ’ une lettre de sir Henry Holland, autorité très compétente en ces matières ; il me témoignait la satisfaction que lui causaient mes expériences et leur interprétation ; les spéculations de Reichenbach, ajoutait-il, sur la force odique, lui semblaient désormais ne pas exiger d’autre réfutation. Le Brhish and foreign medieo-chirurgical Review, le Quarterly Revew, le North British Beyiew^ s’exprimèrent de la même façon, ainsi que bon nombre d’auteurs bien connus

INFLUENCE DES SUGGESTIONS

dans le domaine de la physiologie et de la médecine pratique. J’avais montré, sans aucun doute, que l'esprit du patient seul était capable de produire les effets attribués à la force nommée « odique » par Reichenbach, et que chez de tels individus les suggestions auditives peuvent aussi amener les mêmes phénomènes. Voilà plus de treize ans que mon petit travail a paru et les objections que j’ai soulevées contre la valeur de la découverte de Reichenbach n’ontpas provoqué de sérieuses réclamations.

J’emprunte encore au même opuscule les faits suivants : « Une dame âgée de o6 ans, qui avait été somnambule dans sa jeunesse, mais qui, depuis.longtemps. n’avait plus eu . d’accident et dont la santé était parfaite^ fut conduite dans une chambre sombre ; on la pria de regarder un aimant puissant composé de neuf éléments, et de décrire ce qu’elle voyait. Après un temps assez long, elle déclara qu’elle ne voyait rien. Je lui dis de regarder de nouveau avec attention et lui annonçai qu’elle verrait du feu sortir des branches de l’aimant, elle vit aussitôt des étincelles, puis il lui sembla qu’elles sortaient comme celles d’une éruption artificielle du Vésuve qu’elle avait vue dans un jardin public. Je laissai tomber le couvercle de la boîte qui contenait l'aimant, sans la prévenir, mais elle continua de 'voir les mêmes apparitions et de les décrire. On lui demanda, toujours de façon insinuante, de dire ce qu’elle voyait dans une autre partie de l’appartement, où il n’y avait absolument que le mur nu ; elle se mit à décrire des étincelles et des flammes, suivant dans sa description les questions que je posais en vue de modifier ses premières impressions. Ces expériences furent renouvelées à plusieurs reprises avec la même personne et donnèrent toujours des résultats identiques.

Chose plus remarquable encore, on amena cette patiente dans la même chambre dont on avait enlevé l’aimant à son insu, et elle déclara voir encore les mêmes apparitions de lumière et de flammes ; il n’y avait cependant rien dans la chambre, pour provoquer ces phénomènes

DE l’ HYPNOTISME

que des murs nus ; quinze jours plus tard, comme elle avait pénétré seule dans la chambre, la simple association d’idées suffit pour lui faire revoir les phénomènes de lumière et de flammes, et il en était ainsi chaque fois qu’elle entrait dans cette pièce.

De même, si on lui faisait toucher les pôles de l’aimant tandis quelle était à l’état de veille, elle n’éprouvait aucun phénomène d'attraction de la main à l’aimant ; mais dès que je lui faisais croire que la force d’attraction de l’aimant allait la retenir, et qu’elle n'en pourrait pas détacher la main, le fait se produisait ; une nouvelle suggestion suffisait pour la délivrer. Si, alors, lui ayant affirmé que l’aimant n’exercerait plus d’attraction, elle le touchait de nouveau, le phénomène négatif avait lieu. Je suis convaincu que cette dame était incapable de simulation ; il est plutôt probable qu’elle se faisait illusion à elle-même et qu’elle était surprise par l’apparition de phénomènes préconçus ; elle n’était pas moins étonnée de la puissance de l’instrument que les témoins qui assistaient à la scène.

Il en fut de même avec d’autres patients que je conduisis dans la chambre noire et qui n’y purent rien voir jusqu’au moment où on leur fit regarder fixement un certain point d’où devait s’élever des lumières et des flammes. Les phénomènes annoncés eurent lieu rapidement ; toutefois, les patients, bien éveillés, ne regardaient que les murs dégarnis. J’ai encore pu me convaincre qu’une forte impression, même en plein jour, chez certaines personnes dont rimaginalion est vive et qui sont capables d’une puissante contention d’esprit, suffit pour produire de telles illusions. Le cas suivant en est une preuve marquante.

Il s’agit d’un jeune homme de 24 ans, atteint d'épilepsie depuis onze ans. Ce malade avait été soigné pendant toute cette période par les remèdes ordinaires sans voir son état s’améliorer, mais l’hypnotisme avait enfin réussi a diminuer la force et la fréquence de ses crises. Conduit dans la chambre, il n’y vit d’abord rien, mais quand j’eus

INFLUENCE DES SUGGESTIONS

attiré son attention sur les lueurs et sur les flammes, il déclara les voir parfaitement, non seulement où était Faimant, mais encore en d’autres points de la chambre. Ce patient, comme les deux précédents dont il a été question, voyait des flammes et des couleurs dans la chambre chaque fois qu’il y entrait, quoique depuis longtemps l’aimant en eût été emporté.

Dès que l'on faisait regarder à cette même personne l'extrémité d’un fil de cuivre, on pouvait lui faire croire qu’il voyait une espèce de flamme ou de couleur \ il la voyait s’échapper du fil, même en plein jour; si on lui faisait toucher le fil du doigt en lui disant qu’il lui serait impossible de le retirer, l’imagination suffisait pour paralyser sa volition ; les muscles se raidissaient et c’est avec étonnement qu’il remarquait son état ; mais dès que j’avais déclaré V attraction passée et le retrait 4^ la main possible, il la retirait aussitôt. A peine avait-il un peu écarté le doigt que j’affirmai hardiment qu’il ne pourrait plus le rapprocher du fil, car celui-ci le repousserait ; cette nouvelle impression paralysait sa volonté et malgré des essais pénibles et répétés, il ne pouvait renouveler le contact. Je suggérai alors que cette dernière influence venait de prendre fin, la raideur du bras et delà main cessa aussitôt; me tournant ensuite vers une des personnes qui assistaient à l’expérience, je lui dis, assez haut pour être entendu, que le patient allait sentir sa main attirée vers le fil de laiton d’une manière irrésistible ; à peine avais-je parlé que le phénomène se réalisa. Personne n’avait touché au fil en question depuis longtemps, et ce n’était, sqmme toute, qu’un fil de laiton recourbé, détaché de la garniture de la cheminée. C’est à une force semblable que Virgile aurait fait allusion dans ces mots :

Possunt, quia posse viJentur. ’

J’avais fait part à un de mes amis delà vivacité remarquable de l’imagination de ce patient, de sa foi aveugle et de sa crédulité, qui le poussaient à admettre comme des Braid. li

faits toutes les impressions que lui suggérait autrui. .Je priai doiic mon ami qui vint dans la chambré avec le même patient de vouloir bien regarder vers le fil de cuivre et de me répondre, chaque fois que je lui demanderais la couleur de la flamme qu’il voyait, comme si, en effet, il voyait quelque chose de nouveau à chaque question.

Le patient mordit à l'hameçon et vit tous les phénomènes annoncés sans se douter qu’on le trompait.

Il sortit plus convaincu que jamais de la réalité physique de tout ce qu’il avait vu et décrit ; il déclarait voir des phénomènes semblables chaque fois qu’on l'éprouvait à ce sujet.

J’ai donné cette observation tout au long ; elle fournit un excellent exemple d’une classe de patients qui se laissent facilement prendre par les suggestions, sans avoir — comme je vais le montrer — la moindre intention de tromper personne, sans même se douter, en aucune façon, qu’ils sont eux-mêmes trompés. J’ai, comme preuve de tout ce que j’avance à ce sujet, les déclarations unanimes de nombreux patients, dont la sincérité est pour moi hors de conteste, et qui sont parfaitement en état de rendre compte de leurs sensations ; il n’existe, pour moi, aucun doute au sujet de tous ces faits.

On peut donc, en agissant fortement et par suggestion sur l’esprit des patients à l’état de veille, modifier l’activité physique des organes ou de la partie qui sert à la transmission des fonctions organiques, et leur faire croire qu’ils voient des formes et des couleurs diverses, qu’ils ont des impressions mentales variables, que des forces irrésistibles les attirent, les repcmssent, les paralysent.

Il y a plus : j’ai montré que la même influence peut s’exercer par rapport au son, à l’odorat, au goût, à la -chaleur ou au froid; alors l’insinuation mentale et la concentration de l’esprit suflisent chez quelques individus, pour évoquer des images non vagues, mais absolument précises, pour faire percevoir des odeiu-s distinctes, pour permettre au sens du goût de distinguer les substances,

1NFLÜE^’CE DES SUGGESTIONS

ainsi qu’à celui du tact, la chaleur ou le froid, comme si les sensations répondaient ici à des faits positifs. Ainsi que je l’ai montré, c’est le cas de certaines personnes, à imagination impressionnable et colorée à l’état de veille et sans qu’il y ait manifestation réelle de couleur, de son ou de saveur; j'ai montré, d’une façon évidente, que par de simples questions, en demandant aux patients quelle chanson, quelle odeur, quel animal, quel goût, quel objet enfin ils percevaient présentement (et cela dit avec emphase afin de provoquer un changement dans leur esprit), je pouvais développer dans leur esprit des images bien différentes de celles qui existaient dans le mien au moment actuel.

Les personnes sur lesquelles j’ai institué ces expériences étaient à l’abri de toute suspicion au point de vue de la véracité, de la droiture, et de la faculté de décrire leurs sensations et leurs pensées ; tous ces l’ésultats si remarquables doivent donc être attribués à la réaction mutuelle de l’esprit et du corps ; réaction que j’ai si souvent indiquée. Un des plus beaux exemples de ces phénomènes « de veille » ou phénomènes « électro-biologiques », comme on les nomma plus tard à tort, exemple relatif à tous les sens, me fut fourni par une personne douée de grandes connaissances littéraires, scientifiques et philosophiques. Il n’avait jamais assisté à aucune expérience de cette nature avant de s’y prêter lui-meme. Après que j’en eus fini avec les divers phénomènes que je voulais provoquer chez lui, il me demanda l’explication de ce qui s’était passé. Je le priai de lire mes écrits. Il me dit, après les avoir lus avec soin, qu’il se tenait pour entièrement satisfait et qu’il croyait que j’avais découvert la vraie solution du problème, telle qu’elle se trouve dans les remarques qui précèdent. On peut la formuler ainsi: la vraie cause de ces phénomènes de veille [vigilant phe’iomena) n’est pas une influence externe physique, c’est une illusion interne et intellectuelle, qui survient souvent à la suite d’affirmations positives que fait une autre personne. Celte autre personne possède, selon la conviction des patients

DE L’iIYPXO'nSME

une certaine force mystérieuse et toute-puissante. Cette croyance enraye le jugement et la volonté, et surexcite l’imagination à un tel point que, pendant la durée du charme, ils ne sont plus, pour ainsi dire, que des marionnettes aux mains de leur enchanteur du moment, et celuici les gouverne d’une façon irrésistible. Ils ne- peuvent alors voir, entendre, goûter, sentir, toucher, agir, qu’à l’unisson avec la volonté exprimée et les desseins d’une toute-puissance qui pour eux existe en fait ; toute leur attention étant concentrée sur ce ({w: ordonne ou ce que dit cette personne.

C’est ainsi que l’influence mono -idéo- dynamique, que je vais décrire présentement, s’affirme de toute sa force, au sujet de chaque fonclion mentale et physique. Quelques individus peuvent se laisser duper par les paroles impériemes d’autres individus, mais un nombre bien plus considérable tombent dans le même état après avoir été hypnotisés par la fixation continue de l’œil sur un objet et la concentration de l’esprit. Cet état peut encore s’établir avant que les paupières se soient feinnées ou qu’une tendance prononcée à dormir se soit fait sentir. L’impressionnabilité peut aussi être augmentée par la vue de patients en expérience, et cela en vertu des lois de la sympathie et de l’imitation.

A parler rigoureusement, le mot hypnotisme devrait être réservé aux patients seuls qui tombent en effet en état de sommeil, et qui oublient au réveil tout ce qui s’est passé pendant cet état. Quand celui-ci fait défaut, il n’est question que d’assoupissement ou de rêverie. Il serait donc à propos d’établir une terminologie, répondant à ces modifications dues au procédé hypnotique ; en effet, sous le rapport des affections rebelles à la médication ordinaire et susceptibles de guérison par l’hypnotisme, à peine un patient sur dix arrive-t-il jusqu’à la phase de sommeil inconscient (tout au moins pendant la durée des procédés). Le mot hypnotisme peut alors les induire en erreur et leur faire croire qu’ils ne tirent aucun profit d’un procédé dont

DIFFÉRENTE PÉRIODE DE l’üYPNOTISME 245

les effets caractéristiques et évidents ne paraissent paêtre ceux qu’indique leur qualification. Après mûres réflexions, j’estime que l’on peût combler cette lacune de la façon suivante :

On donnera le nom d’hypnotisme à la production du sommeil artificiel, quand il y a perte de la mémoire, de façon qu’au réveil, le patient n’ait aucun souvenir de ce qui s’est passé pendant le sommeil, mais qu’il se souvienne cependant, lorsqu’il est de nouveau plongé dans le même degré de l’hypnotisme. Cette expression comprend, par conséquent, ce que l’on a appelé le dédoublement de la conscience. 11 n’est peut-être pas de fait mieux établi que l’existence de ce genre de cas; plus encore : des faits particuliers, passés depuis de longues années, et toujours oubliés pendant la veille, sont revenus à la mémoire, d’une manière tout à fait précise, pendant l’état hypnotique.

Le nom de coma hypnotique sera donné à cette phase de sommeil plus avancé, dans laquelle le patient n’a aucune connaissance des impressions extérieures, où il a perdu toute volition, et où les suggestions d’autrui faites soit par parole, soit par action, peuvent lui revenir à l’esprit au réveil ou à une étape quelconque d’une hypnotisation ultérieure. Les individus de ce genre, et le nombre en est relativement petit, • sont les seuls dont on puisse avec certitude affirmer la faculté de supporter les opérations chirurgicales sans douleur ni plainte aucune. Il est, toutefois, des patients qui, à un degré moins avancé de l’hypnotisme et ayant conscience de l’opération dont ils sont l’objet, ne sentent pas de douleur intense, surtout s’ils sont persuadés qu’il doit en être ainsi. Mais dans ce cas, l’affirmation précise d’un des assistants, soutenant que maintenant ils vont sentir la douleur, ou un courant d’air d’une porte ou d’une fenêtre ou d’une direction quelconque et venant frapper le patient ou la partie opérée, suffit pour rompre le charme ; alors le malade éprouve la douleur de la façon la plus sensible. On comprendra d’autre part, sous le nom de :

DE l’hypnotisme

Mono-idénlagie, la science de 1 influence des idées prédominantes sur l’activité intellectuelle et phy sique ; de

Mono-idéisme, l'état de l’esprit sous l’influence d’une impression dominante ; de

Mono-idéiser, l’action de produire l’état de mono-idéisme ; de

Mono-idéisé, l’état de la personne dans la phase, de mono-idéisme; de

Mono-idéo-dynamique, les modifications physiques et psychiques, lés excitations aussi bien que les dépressions^ qui se développent sous Tinfluence du monoidéisme.

Le D'' W. B. Carpenter avait proposé, il y a quelques années, le nom de idéo-moteurs pour qualifier les mouvements musculaires réflexes ou automatiques qui ne se produisent que sous l’influence d’impressions associées à ces mouvements, sans que la volonté ait aucune part dans le développement de ces phénomènes. En 1853, le Dr Noble vint faire remarquer que l’expression de Idéo-dynamique serait préférable, en ce sens qu’elle s’appliquerait à un plus grand nombre de phénomènes. Je fus entièrement de son avis, car je savais qu’une suggestion pouvait aussi bien arrêter que '[movoquer un mouvement musculaire de caractère automatique. Mes recherches avaient aussi démontré que des suggestions dominantes et attendues peuvent dominer et modifier toutes les aub^es fonctions du corps humain de même que les mouvements musculaires ; c’est pour cela que j’avais adopté l’expression de mono-idéodynamique qui indiquait de la façon la plus générale et la plus caractéristique les relations entre les modifications et les réactions spirituelles d’une part, et les mêmes phénomènes dynamiques, d’autre part; et cela par rapport a toutes les fonctions du corps sous l’influence d’idées et de suggestions dominantes, surtout pendant l’état anormal qu amènent les procédés hypnotiques, plus particulièrement chez les personnes qui arrivent au dédoublement de la conscience.

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