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CHAPITRE V

L'Orfèvrerie. — La Faïence : historique, technique, évolution des formes et du décor. La Verrerie. — Les Emau.x soufflés à la lampe. — La Porcelaine.

ly'art de l'orfèvrerie semble avoir atteint à Nevers, au cours du moyen âge, une réelle prospérité. I^a corporation s'était groupée dans une rue de la paroisse Saint- Arigle. Les deux plus anciens noms d'orfèvres nivernais qui nous soient parvenus sont ceux de deux monétaires du vii*^ siècle, Anadligil et Beroaldus. A partir du xv" siècle, les inventaires en signalent un grand nombre, qui travaillent pour la cour comtale ou pour la ville. Manus, Humbert Allery, Jehan Charton, Jehan Menin, Jehan Clavel sont parmi les plus réputés. Mais leurs œuvres, difficiles à identifier, n'ont encore fait l'objet d'aucune étude spéciale.

A la fin du xvi^ siècle, la céramique supplante l'orfèvrerie.

La faïence de Nevers a acquis une renommée universelle et les amateurs passionnés du type de Gardilanne, décrits par Champfleury, sont aujourd'hui légion. C'est au duc Louis de Gonzague (1565-1595) que revient le mérite d'avoir introduit cette industrie dans notre ville. C'est lui, semblet-il, qui attira à Nevers le maître faïencier italien Dominique Conrade. A quelle époque précise, on a longtemps discuté. Ce qu'il y a de sûr, c'est que, si le nom de Domiiiique Conrade n'apparaît pas sur les registres de la paroisse Saint-Genest avant 1602, cet artiste avait reçu,, dès 1578, des Lettres de naturalisation de Henri III. Kt, jusqu'à preuve du contraire, il faut admettre que c'est à Nevers qu'il s'établit tout d'abord. On signale bien, en 1592, la présence à Nevers d'un autre « potier » nommé Scipion Gambin, mais tout porte à croire que ce dernier n'y joua qu'un rôle secondaire, car il n'est plus jamais question de lui, alors que l'atelier des Conrade prend une extension considérable. Cette première manufacture de faïence

était située, non pas rue Saint-Genest, comme l'avance M. du Broc de Segange, mais rue de la Tartre (aujourd'hui rue du Quatorze- Juillet). Dominique Conrade appela auprès de lui ses deux frères Baptiste et Augustin. Nous ignorons à quelle époque arriva Baptiste. Mais, pour Augustin, qui prend le titre de « maistre pothier en œuvre blanche et avec couleurs en forme de faïence », nous possédons un document précis, l'inventaire dressé après sa mort, le 26 septembre 1612, et où il est donné comme « demeurant dans la ville de Nevers depuis plus de vingt-sept ans ». Ce qui nous reporte vers 1584.

Le xvii^ siècle fut l'âge d'or de la faïence de Nevers. Vers 1640, elle brillait déjà d'un vif éclat et rayonnait sur la France. C'est Nevers, ne l'oublions pas, qui, à cette époque, initia aux secrets de la fabrication de la faïence les potiers de Rouen.

Les Conrade conservèrent la direction de la manufacture familiale jusqu'en 1652. A ce moment, un autre maître potier d'origine italienne, Pierre Custode, fonde, au n" 11 de la rue Saint-Genest, une nouvelle fabrique, bientôt rivale de la première, dont elle continuera la tradition jusqu'au milieu du xviii*' siècle. En 1723, il existait onze faïenceries à Nevers. Outre les deux dont nous venons de parler, c'était, au no 20 de la rue Saint-Genest, la fabrique de « l'Ecce Homo », exploitée en 1658 par Nicolas Estienne ; c'était, au n° 4 de la rue de la Tartre, la fabrique Dumont-Champesle ; au n" 6, la fabrique dite « de Bethléem » ; au n° 11, la fabrique Halle ; au n° 14, la fabrique Boizeau-Deville ; au n° 26, la fabrique Ollivier ; puis, rue de la Cathédrale, la fabrique Gounot ; place Mossé, la fabrique de Prysie ; enfin, au n» 10 de la rue du Croux, la fabrique « du Bout du Monde ». En raison de l'énorme quantité de bois consommée par les fours, un arrêt du Conseil, en date du 9 aoiit 1723, confirmé le 19 février 1743, interdit la création de nouvelles manufactuies. Aussi fut-ce par privilège spécial qu'en 1755 Gauthron et Mottret furent autorisés à ouvrir, au rfl 14 de la rue du Singe, une douzième fabrique, laquelle, en souvenir de sbn origine, prit le nom avantageux de « Manufacture royale ». '9-

Les faïenciers formaient autrefois une corporation puissante, imbue d'un vif esprit de solidarité. Leur société de secours nmtuels, fondée au xviii'^ siècle, était florissante. Leur confrérie, sous le patronage de saint Antoine, se réunissait dans cette vieille église Saint-Genest, qui était leur sanctuaire de prédilection et au clocher de laquelle leur piété avait fait l'hommage d'une pittoresque couverture de tuiles émaillées.

La plupart des fabriques dépérirent sous le règne de Louis XVI et fermèrent leurs portes au début du xix^ siècle. Les survivantes végétèrent

pendant de longues années. En 1863, cependant, un groupe d'amateurs et d'artistes, en tête desquels il faut citer M. Ristori, attristés de voir l'état d'abaissement extrême dans lequel était tombée la faïencerie, tentèrent un effort sérieux pour la relever. Une exposition, destinée à faire connaître les plus belles pièces sorties des ateliers du xv!!*^ et du XYiii^ siècle, fut organisée. On rechercha les meilleurs procédés d'autrefois, on reprit les modèles anciens, on essaya de retrouver la tradition perdue. Ces louables initiatives, intelligemment secondées par M. Montagnon, produisirent des résultats heureux. Mais, pour réaliser la « renaissance » attendue, il reste encore beaucoup à faire et à oser. Les fabriques modernes, au premier rang desquelles figurent celles de MM. Montagnon et Hiver, sont trop souvent de simples manufactures de copies et, en s'attardant dans l'imitation étroite du passé, elles oublient que l'art ne vit pas de routine et de réminiscences, mais d'originalité et de hardiesses.

Avant d'exposer l'évolution des formes et du décor, disons quelques mots de la technique qui a été importée de vSavone et d'Albissola par les Conrade.

1,3. pâte dont se compose la faïence de Nevers est formée de deux parties d'argile et d'une partie de marne. ly'argile est extraite, depuis le xvie siècle, d'un champ situé à droite de la route de Paris, à i kilomètre au nord de l'hospice de Nevers. C'est une terre glaise, gisant à i'",30 de profondeur et colorée, soit en jaune par l'hydrate de peroxyde de fer, soit en gris par la silice et l'alumine. On mélange ces deux terres dans la proportion d'un tiers de grise contre deux tiers de jaune. Pour alléger et, eu quelque sorte, dégraisser cette argile, on l'additionne de chaux sous forme de marne, dont le gisement se trouve à un mètre au-dessous du sol, sur le bord de la route de Nevers à Marzy, au lieu dit « les Terres blanches «. I,a pâte, après avoir été soigneusement tamisée et battue, est modelée sur le tour ou mise en moule. I,a pièce ainsi formée subit dans le four une première cuisson et donne ce qu'on appelle improprement un « biscuit ». Ce biscuit est trempé dans l'émail, qui est un silicate à base d'étain et de plomb, et la pièce une fois sèche est livrée au peintre-décorateur. Elle est ensuite remise telle quelle au four, où elle subit une deuxième cuisson d'environ vingt-quatre heures. Quand elle en sort, elle est terminée. lyCs faïenciers de Nevers ont simplifié la technique italienne, en supprimant la « couverte » transparente appliquée comme un vernis sur les couleurs.

I/e travail du peintre-décorateur est, de toutes ces opérations, la plus délicate et mérite de retenir davantage notre attention. I,es couleurs, délayées à l'eau, doivent être posées franchement au pinceau sur la

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couche d'émail. Celle qui joue le principal rôle est le bleu de cobalt. Le jaune s'obtient par un composé d'oxyde de plomb, de sulfure d'antimoine et d'alun. Le violet ou le noir s'obtiennent par l'oxyde de manganèse. Le vert est un mélange de bleu et de jaune ou s'obtient directement avec l'oxyde de cuivre. Quant au rouge, il a toujours été la grande lacune des faïenciers nivernais, qui, n'ayant à leur disposition qu'une couleur très instable comme le minium, en évi-

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tent le plus possible l'emploi et le remplacent dans la plupart des cas par du jaune.

Essayons maintenant de donner un aperçu de la faïence de Nevers, que nous suivrons dans son évolution, de la fin du xvi'^ à la fin du XVIII*' siècle, en nous rappelant qu'elle a toujours eu plus d'aptitudes à imiter qu'à créer, à contrefaire qu'à inventer.

Afin d'introduire quelque clarté dans la classification un peu subtile adoptée par M. du Broc de Ségange, nous laisserons de côté le terme d' « époque », qui prête à des confusions, et nous nous contenterons de distinguer les grandes séries d'après les caractères dominants du style. Ces séries, qui se sont formées successivement, peuvent se ramener à cinq : dans la première et la plus ancienne figureront les faïences d'inspiration italienne ; dans la seconde, les produits d'inspiration japonaise et chinoise ; dans la troisième, les pièces d'inspiration française ; dans la quatrième les pièces d'inspiration allemande ; dans la cinquième, enfin, les pièces d'inspiration populaire nivernaise.

I. — Les faïences de la première série, qui se constitue et fleurit surtout entre 1578 et 1660 environ, ne sont guère que des imitations littérales des majoliques italiennes. On y reconnaît les types répandus par les fabriques de Faenza, d'Urbino et de Venise ou par l'atelier des délia Robbia. Ce sont des aiguières élégantes, des buires, des bouteilles, des potiches, des plats

rtliiiud.

Une manufacture de faïences à Nevers. — Le tour.

de grandes dimensions, des statuettes. Les scènes qui les décorent sont presque exclusivement empruntées à la mythologie et situées de préférence §ur les flots de la mer figurée par des traits bleus ondulés ; quelques-unes ont lieu dans des paysages verdoyants. On voit le Triomphe d'Amphitrite, avec son cortège de tritons, de dauphins, de néréides et d'amours, Persée délivrant Andromède, Junon auprès de Jupiter, des chasses et des pastorales, lycs contours des objets, terrains, rochers, arbres, personnages, sont indiqués au manganèse. Les chairs sont ordinairement modelées en jaune sur fond bleu, à l'inverse du procédé habituel aux Italiens qui peignent plutôt en bleu sur fond jaune. Les motifs décoratifs les plus usités sont formés de rinceaux de feuillages. Les pièces polychromes offrent des couleurs éclatantes, mais harmonieuses. Les camaïeux sont de manganèse sur fonds bleus.

C'est vers 1635 qu'apparaissent les premières pièces inspirées de Venise et caractérisées par l'emploi de ce « blanc fixe », que les Vénitiens tenaient eux-mêmes des Persans et dans le maniement duquel les faïenciers nivernais acquirent une telle maîtrise qu'ils dépassèrent souvent leurs modèles. On distingue trois variétés de « blanc fixe ». Dans l'une, le procédé consiste à recouvrir la pièce d'un fond uniforme de bleu intense qu'on rehausse ensuite de dessins à la gouache blancs et jaunes. Le jaune, qui formerait du vert en se mêlant au bleu, est isolé de celui-ci par une couche intermédiaire de blanc. Les motifs décoratifs les plus fréquemment employés sont des ramages, des fleurs, des oiseaux, que l'artiste interprète avec beaucoup de fantaisie. Un des plus beaux spécimens de cette catégorie est un plat du Musée de Nevers où l'on voit Vénus tenant l'Aniour par la main et marchant derrière Mercure vêtu en guerrier. La seconde variété de blanc fixe Comprend des pièces, aujourd'hui fort rares, portant des dessins blancs et bleus gouaches sur un fond jaune sombre ou orangé. La troisième a pour caractéristique un décor polychrome en vert et manganèse appliqué sur fond blanc.

Quant aux statuettes, véritables sculptures émaillées, consacrées à la Vierge, au Christ ou aux saints, elles sont généralement polychromes, les traits du visage, comme les plis des draperies, étant rehaussés de manganèse. Le musée de Nevers possède en ce genre une pièce datée de 1636 et qui peut passer pour un chef-d'œuvre, c'est une statue de la Vierge tenant sur ses bras l'enfant Jésus, qui joue avec une pomme.

IL — Les faïences de la deuxième série, qui se forme vers 1660 et qui a produit des pièces exquises, ne sont le plus souvent que des pastiches des porcelaines de Chine et du Japon à la façon du Delft.

III. — Celles de la troisième série, qui apparaît vers le même temps et

dure jusqu'à la fin du xyiii" siècle, sont d'inspiration plus originale ou, eu tout cas, plus « nationale ». Elles marquent une réaction très sensible contre les sujets mythologiques traités à la manière italienne. I^es éléments du décor sont d'origine diverse. Tantôt, exécutés en bleu sur fond blanc, ils sont empruntés aux œuvres des grands maîtres français de l'époque, propagées par la gravure, aux compositions de Pérelle, de Jacques Stella, de Bérain, de

IMioLo (iuérot.

Faïences de Nevers, i™ série (.wii'-' siècle), Musée municipal.

Simon Vouet, de Poussin, I^ebrun, Watteau, Natoire, etc. Ce sont surtout des sujets religieux. Tantôt, l'artiste nivernais, frappé de l'avance prise par les ateliers de Rouen qu'il avait initiés, se contente de leur demander à son tour des inspirations. Il reproduit, ou essaye de reproduire, autant que ses moyens le lui permettent, les décors en broderie blanche sur fond bleu, les dessins en quadrillé vert semés de marguerites jaunes, les « rocailles » composées de coquillages variés, de végétations, de papillons, de fleurs en jaune et vert. Mais comme il n'a pas le beau rouge de Rouen à sa disposition, il renonce aux cornes d'abondance. D'autres fois, enfin, il emprunte au Mous-

tiers ses légers réseaux d'arabesques et de candélabres, ses gracieux rinceaux à l'antique peints en jaune sur fond bleu.

IV. — Dans la première moitié du xviii'' siècle apparaît la quatrième série, caractérisée par les imitations de la porcelaine de Saxe, dont le faïencier nivernais s'efforce vainement de reproduire les formes précieuses et la copieuse polychromie.

V. — Entre temps s'était constituée la cinquième série, composée de produits originaux, certes, par l'inspiration, mais trop souvent de qualité artistique inférieure. Et avec ces œuvres commence et s'achève l'irrémédiable décadence du Nevers. Peu à peu, le faïencier renonce aux grands modèles d'autrefois, qu'il ne sait plus rendre, pour se confiner dans la fabrication de menus objets, d'un goût douteux, petits sabots, petits violons, petits fauteuils, ou de la vaisselle courante, assiettes, bouteilles, saladiers, pots de pharmacie, etc., dont il inonde le marché. Il exécute volontiers des pièces de circonstance, qu'il couvre de figures de bons saints et d'inscriptions familières, à l'occasion d'un événement heureux, une naissance, un baptême, un mariage, une fête de confrérie ou de corporation quelconque. I^a mode est aux « faïences patronj-niiques ». Après 1789, s'inspirant de l'actualité politique, il traduit par des figures symboliques soulignées de devises ou d'exclamations naïves les sentiments populaires. Mais ces essais « patriotiques » sont plus curieux qu'admirables.

En même temps que l'industrie de la faïence, lyOuis de Gonzague introduisit à Nevers l'art de la « Verrerie de cristal à la façon de Venise ». I^e premier maître verrier qui s'étabht à Nevers était un Italien du nom de Jacques Sarode, originaire de la petite ville d'Altare, près de Gênes. On relève son nom en 1585 sur les regitres de la paroisse Saint-Laurent. Il eut pour successeur vers l'an 1600 son neveu, Horace Ponté, et son frère, Vincent Sarode. Il est vraisemblable que l'Hôtel de la Verrerie, rue de la Tartre, appartenait à ces derniers. En 1647, la manufacture passe aux mains des Castellan et, en 1726, dans celles d'un de leurs neveux, Bernard de Borniol qui la dirigea jusqu'à sa mort survienne en 1745. 1,a verrerie survécut tant bien que mal quarante-cinq ans. Elle ferma définitivement ses portes vers 1786.

Les produits de cette verrerie nivernaise, qu'on appelait « le petit murano de Venise », n'ont jamais atteint, semble-t-il, une haute valeur artistique. C'étaient des objets usuels : bouteilles, verres, carafes, sahères, lampes, bocaux, bénitiers, etc., dont les spécimens sont sans doute très rares aujourd'hui. Un des plus jolis que l'on connaisse est un élégant gobelet à boutons et anneaux conservé au musée municipal.

C'est encore I<ouis de Gonzague qui, à la même époque, paraît avoir appelé à Nevers le premier fabricant de verre tiré ou d'émaux soufflés à la lampe. Mais sur ce point son initiative aura été moins heureuse. I^es « émailleurs », groupés dans le quartier Saint-Sauveur, étaient ordinairement hôteliers et ne travaillaient qu'à temps perdu. Ce ne furent jamais de véritables artistes. I^es produits sortis de leurs mains, figurines, paysages, bouquets plus ou moins pittoresques, sont d'un intérêt assez médiocre.

En 1816, une autre industrie artistique, celle de la porcelaine, a été importée à Nevers par M. Neppel. Cette industrie, après avoir pris une certaine extension, est tombée. I^es pièces sorties de la première fabrique, décorées d'un semis d'étoiles dorées sur fond bleu turquoise, offrent un réel cachet, qui les fait rechercher aujourd'hui des amateurs.

Vase en faïence de Nevers dalé de 1734 (Musée municipal.)

l'hoto Ouérot.

Musée municipal Frédéric Blandin. (Ancien évêché; xviii'^ siècle/

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