CHAPITRE VI
LES MUSÉES
Le Musée municipal Frédéric-BIandin. — Le Musée lapidaire de la Porte du Croux.
Lorsque, dans quelques jours, le Musée municipal, installé par la généreuse initiative de M. Frédéric Blandin dans les anciens bâtiments de l'évêché, ouvrira ses portes au public, la ville de Nevers pourra montrer ses richesses avec un légitime orgueil. On a réuni et classé dans ce magnifique local tout ce qui a été acquis depuis 1840.
C'est, comme de juste, la section céramique qui compose la partie essentielle du Musée municipal. Le premier fonds provient du cabinet Gallois acquis par la ville en 1847. On y trouvera le plus bel ensemble de faïences nivernaises qui soit au monde et l'amateur pourra suivre, sur les diverses pièces exposées, l'évolution de la technique, des formes et du décor, telle que nous l'avons esquissée au chapitre précédent. D'autres vitrines contiennent des spécimens des principales manufactures françaises et étrangères, notamment des séries de Rouen, de Moustiers, de Marseille, de Strasbourg, de Delft, d'Urbino et de Faenza. On remarquera entre autres une très belle pièce à reflets métalliques, rouge et or, de Francesco Xanto et une assiette
LES MUSEES
Terre cuite (xviu' iieùic, (Musée municipal) .
émaillée en grisaille de Pierre Rexman, datée de 1570, et représentant Psyché. Il y a aussi un joli buste en terre cuite émaillée de saint Jean-Baptiste (?), œuvre de l'atelier des délia Robbia. Parmi les émaux, on notera un fourreau de poignard, d'un travail très curieux, qu'on a pu attribuer à l'époque mérovingienne, et une plaque en champlevé de lyimoges, sur laquelle se détache le Christ en croix, entre la Vierge et saint Jean, avec Adam au-dessous, sortant de terre.
Une pièce également précieuse est une plaque d'ivoire provenant d'un petit coffret, que M. Barbier de Montault date du iv*^ ou du v<^ siècle. Elle est divisée par des bandeaux chargés d'oves et de perles en deux compartiments décorés de bas-reliefs représentant la Nativité et l'Adoration des Mages.
lya section numismatique est intéressante. Les monnaies, médailles et jetons de frappe nivernaise y figurent en assez grand nombre.
lyes collections de peinture et sculpture contiennent plusieurs morceaux, qui ne sont pas sans mérite.
Parmi les peintures nous relevons d'abord quelques œuvres de Primitifs florentins ou siennois. Voici une jolie Madone entourée d'anges, drapée de bleu et de rouge, sur fond d'or, qui présente tous les caractères de l'école de Giotto. Au dos du tableau une étiquette indique sa provenance : « Musées impériaux, 11° 360 ». Voici une autre Madone tenant l'enfant sur ses genoux, qui semble inspirée de Botticelli. Elle figurait autrefois au Louvre sous le n° 484. De l'ancienne collection La Caze provient une pochade que nous croyons pou-
l'iioto du l'Autyur.
Jean Gautherin.
La Taurine Maria Feodorovna.
(Musée municipal).
voir rapporter à l'école espagnole du xvii*^ siècle et dont le sujet est assez étrange. C'est une sorte d'apparition de saint Joseph portant sur le bras droit l'enfant Jésus et dans la main gauche une baguette. Il s'avance vers une femme en costume de rehgieuse, vêtue d'une capeline blanche recouverte d'un voile noir, et assise, une plume à la main, devant une table. On remarquera encore une Sainte Famille, de Mola ; un Saint Jérôme bolonais ; une allégorie mythologique attribuée au Josépin et ayant figuré au Musée du Louvre sous le n° 214 : elle met en scène Hercule sollicité en sens contraire
par Vénus et par Minerv^e ; une Bataille navale, dans la manière de Bonaventure Peters, peinture sur bois, pleine de mouvement, de finesse et d'esprit ; quelques beaux portraits : celui de Vauban; celui d'une fennne, œuvre de l'école de ^lignard, en corsage noir barré d'une écharpe de mousseline blanche retenue sur le devant par un petit nœud de velours noir, parée d'un collier de perles et de deux bracelets, et tenant un papier dans la main gauche ; celui d'un homme tourné de profil, une sorte de Franklin rajeuni, dans le costume de la fin du xviii^ siècle, au front découvert, aux longs cheveux et vêtu d'un habit de velours gris.
Le genre « historique », tel que le comprenaient les artistes français du xviii'^ siècle, est représenté par quelques toiles caractéristiques, la plupart prêtées par le Louvre, une de Charles Coj-pel, Alcide ramenant Alceste des Enfers et la rendant à Admète, peinture exécutée en 1750, puis quelques autres, d'auteurs anonymes, une Vénus à sa toilette, un Jugement de Paris, une Mort de Lucrèce, laquelle pourrait bien être le morceau de réception de Beaufort en 1771.
Les œuvres du xix" siècle sont assez nombreuses et, presque toutes, de la main d'artistes nivernais. En dehors de celles-ci, les toiles les plus intéressantes sont de Joseph-Désiré Court et d'Harpignies. Du premier, on voit le tableau qui a figuré au salon de 1833 : Marguerite de Bourgogne, reine de France, ordonnant V arrestation du ministre Engucrrand de Mari-
l'iioto de l'Auteur
Jean Bafller. — Marat. (Musée municipal.)
LES MUSEES 77
gny (13 13). Abstraction faite des anachronismes du costume et de l'architecture, qui nous rapprochent trop du xyi^ siècle, le morceau ne manque pas d'allure, le dessin en est précis et la couleur sohde. Le Pavillon de Flore vu du Pont-Neuf, en 1879, nous révèle un Harpignies humoriste, auquel il est permis de préférer l'aquarelliste hors de pair qu'il a toujours été et que nous retrouvons avec toute sa maîtrise dans la Loire prise des Montapins. lycs peintres nivernais sont représentés surtout par Hector Hanoteau (1823-1890), Louis Dauvergne (1828-1899), Joseph Gall (1807-1886), Ivouis Tixier (1839-1881), Urbain Bourgeois. A part ce dernier, ce sont des paysagistes. Hanoteau et Gall ont reçu des influences de
Pliolo de l'Auteur.
Alix Marquât. — Fin de Labeur. (Musée municipal.)
Barbizon. Ils s'efforcent vers la grande nature. Dauvergne, impressionniste délicat, est plus intime. Tixier est un exact et subtil observateur de la lumière. lyCS sculptures appartiennent presque exclusivement au xix^ siècle. Il en est deux ou trois cependant qui sont du xviii'', et l'une d'elles, une terre cuite originale, vulgarisée depuis douze ans par les mouleurs, est un pur chef-d'œuvre. C'est un buste de jeune femme, gentiment coiffée d'un tapé à dragonnes du temps de Marie-Antoinette, une délicieuse inconnue à la mine éveillée, au sourire spirituel, qu'un maître anonyme, Houdon ou Pajou peut-être, a saisie dans la mobilité naturelle et charmante de sa physionomie. Il y a encore une autre terre cuite qui est datée de 1766, un buste d'homme, d'un réalisme impitoyable, le menton en galoche, la figure labourée de rides, que l'on a cru pouvoir identifier avec le duc de Richelieu. Nous signalons enfin que le musée de Nevers possède un des deux moulages en plâtre connus du superbe portrait du duc de Nivernais par Houdon, ainsi que douze médaillons de Nini.
l'iiolo .II' rAulrur.
Torse d'Ephèbe. Marbre grec Ecole de Praxitèle. (Musée de la Porte du Creux.)
lyCS deux grands noms de la sculpture moderne au M»sée de Nevers sont Jean Gautherin (1840i8go) et Jean Baffier, le premier, un montagnard du Morvan, le second, un enfant de la plaine berrichonne, l'un et l'autre doués d'un talent vigoureux : les morceaux de Gautherin, au nombre d'une quinzaine, sont, à l'exception d'un seul, les plâtres originaux de quelques-unes de ses principales œuvres, comme la statue assise de la Tsarine Maria Féodorovna (1889), celle de Clotilde de Surville (1877), dont le marbre est à l'Elysée, et une série de bustes, notamment des portraits d'enfants, genre dans lequel l'artiste excellait. Particulièrement, le buste, en bronze, du peintre Daligny (1875), est une œuvre d'un beau caractère. lyC génie de M. Baffier, moins sobre, plus robuste, plus réaliste, plus varié, s'aiîirme dans une dizaine de morceaux, entre autres le plâtre
orignal de son Marat (1883), représenté assis sur son lit, le torse nu, les jambes
sous le drap, une planche sur les genoux,
une plume à la main. Il tend le cou en
avant et, de son œil dur et perçant, la
bouche tombante et amère, les cheveux
en désordre, il regarde fixement, il regarde
au loin le « peuple babillard et stupide »,
qui « ne se défie pas de ceux qui le flattent )>.
A côté, on remarquera deux statuettes :
l'une est le portrait du propre père du
sculpteur figurant un Grefleux (1886),
agenouillé, attentif à son travail, comme
s'il accomplissait un acte religieux ; l'autre
est le portrait en pied, à peine caricatural, de Compagnon (1887), le cornemu-
seux nivernais. Avec son « melon » enfoncé
jusqu'aux deux oreilles, son nez en forme
d'arc-boutant, ses joues creuses d'où pendent des favoris sans charmes, son cou
décharné, son corps efflanqué, sa taille
qui n'en finit plus, prise dans une jaquette trop petite, ses grandes
riioto di's Monuments llistoritjut's.
Tête d'ange de l'Annonciation ;
pierre peinte (xiii" siècle).
(Musée de la Porte du Croux.)
LES MUSEES
jambes faites pour battre la mesure et ses longues mains osseuses, il rappelle quelque bon type de Callot.
A côté des œuvres de Gautherin et de Baffier, on trouvera quelques petits bronzes de Gardet et Frémiet et encore des plâtres originaux de Ivcquesne {F aune dansant) et d'Alix Marquet, un jeune qui a déjà beaucoup produit et dont la Fin de labeur (1903) atteste la science et la sensibilité.
Le Musée lapidaire installé par les soins de la Société nivernaise des Lettres, Sciences et Arts à la Porte du Croux complète sur certains points les lacunes du Musée municipal. Il renferme presque exclusivement des collections préhistoriques, des marbres grecs, des antiquités gauloises ou gallo-romaines, des sculptures du Moyen Age et de la Renaissance.
La série préhistorique, sans être extrêmement originale, contient quelques spécimens de silex, poteries, armes, ustensiles, bijoux, fibules de bronze et de fer, intéressants pour l'histoire du Nivernais. L'art grec est représenté par deux marbres très précieux rapportés du Pirée par l'amiral Jacquinot. L'un est un torse d'éphèbe nu, aux chairs pleines, aux lignes souples et paisibles, qui fait songer à l'Hermès de Praxitèle. L'autre, dont il existe un second exemplaire, à peu près semblable, au musée du Gymnase du Pirée, figure, croit-on, un Distributeur de récompenses. C'est un jeune homme portant sur les épaules un paquet de bandelettes, dans la main gauche un alabastron et
dans la droite une sorte de couronne. Les jambes ont été brisées. Parmi les antiquités gauloises et gallo-romaines, nous citerons des statues plus ou moins barbares de Dispater et d'Epona, deux bustes en marbre de Marc-Aurèle et d'Adrien trouvés à Saincaize, des autels votifs, des cippes funèbres, des vases, des fragments de bas-reliefs et d'architecture, une mosaïque à dessins géométriques et une tête d'enfant découvertes à Biches (Nièvre). Mais les monuments de beaucoup les plus nombreux sont ceux du Moyen Age et de la Renaissance. Il y a là une série de sarcophages carlovingiens, de chapiteaux romans et de pierres tombales provenant des anciennes églises de Nevers ou de la légion, des fragments de statues gothiques, entre autres une tête d'Ange de l'Annonciation, qui respire toute la délica-
riioLo du r.VulL'ur.
Distributeurde récompenses (?). Marbre grec, (iir'^ siècle avant J.-C.) (Musée de la Porte du Croux.)
tesse et la ndVeté du xiiie siècle ; la statue gisante en marbre noir de la comtesse Yolande de Bourgogne, œuvre du xiv'' ; une autre, en marbre blanc, du xv" siècle, représentant une religieuse tenant son chapelet ; les restes d'une magnifique cheminée monumentale, ornée d'arcatures flamboyantes et d'une frise de pampres, provenant de l'ancien château des évêques
PliotJ tU's ^Iiinuiiiftits Hislorii(u<?
Cheminée de l'ancien cluiteau des évêques d'Auxerre à Varz}'. (Musée de la Porte du Croux.^
d'Auxerre à Varzy ; plusieurs morceaux du xvi'^ siècle : un groupe en bois doré figurant la pâmoison de la Vierge soutenue par saint Jean ; une boiserie montrant l'Arbre de Jessé ; un Christ au tombeau ; un groupe assez naïf en pierre peinte représentant la chasse de saint Hubert, le buste en marbre blanc et l'épitaphe emphatique du duc Louis de Gonzague. Quant aux œuvres des XYii*^ et xviii<= siècles, elles occupent une place assez insignifiante parmi les antiquités que des mains pieuses ont confiées à la garde de la vieille porte crénelée du Croux.
l'hoto Berthaull.
La cour de l'ancien prieuré.
LA CHARITE-SUR-LOIRE
La ville de I,a Charité est située au bord de la Loire, entre Nevers et Cosne. Aujourd'hui simple chef-lieu de canton, elle fut, durant le moyen âge, l'une des cités monastiques les plus puissantes, les plus orgueilleuses du royaume, et, avec Vézelay, qui faisait à cette époque partie du Nivernais, l'une des deux plus grandes de notre province.
Vers l'an 700, c'était une petite bourgade, appelée Seyr, où le sous-diacre lyOUp fondait une éghse dédiée à la Vierge et un couvent de moines basiliens. Deux fois détruits par les Gascons au cours du viii^ siècle, en 743 et en 771, ces bâtiments furent abandonnés pendant près de trois siècles. En 1059, un noble chevalier, Bernard de Chaillant, se mit en tête de les reconstruire, afin d'y installer des bénédictins de Cluny. Les travaux furent menés activement sous la direction des deux premiers prieurs, Gérard et Vuilencus. En 1107, ils étaient assez avancés et l'on profita du passage du pape Pascal II dans la région pour lui faire consacrer solennellement l'église qui ne fut sans doute terminée que beaucoup plus tard. Sous l'efficace protection des comtes, des évêques, des rois de France et du Saint-Siège, l'abbaye naissante, qui
82 LA CHARITE-SUR-LOIRE
était « une fille aînée de Cluny », prit une extension rapide et immense. Les religieux avaient su, dès le début, se rendre sympathiques aux populations. Ils s'étaient imposé pour premier devoir la pratique de la charité. Ils en avaient fait, en quelque sorte, leur devise en la symbolisant dans les armes du prieuré par « trois bourses ouvertes surmontées d'une fleur de lis d'or au champ d'azur ». Et afin de rendre un hommage éternel à leur vertu préférée, l'ancienne Seyr avait changé son nom et s'était appelée La Charité. La générosité des bénédictins était alimentée par celle des nobles. Beaucoup de chevaliers, au moment de partir pour les croisades, léguaient ou remettaient en dépôt aux moines de La Charité tout ou partie de leurs biens. Le prestige moral de l'abbaye se 'répandait à travers le royaume et au dehors. Les filiales se multipliaient. Les prieurés de Saint-Pierre de Ratz, en Portugal, de Northampton, Noranton, Pontfract, Venlock et Bermondsey en Angleterre, de Sainte-Croix à Venise, de Civitot près de Constantinople, ceux de Lougueville en Normandie et de Sézanne en Champagne, l'église Saint-Nicolas de Sens, celle de Lormes et des centaines d'autres étaient sous sa dépendance.
Cependant, du xi'' au xvii"^ siècle, la ville et l'abbaye connurent de cruels revers. Elles furent périodiquement ravagées par le fer et par le feu. Des incendies particulièrement terribles s'y allumèrent en 1204, 1424 et 1559. La Charité fut assiégée, prise et reprise maintes fois au cours de la guerre de Cent ans et des guerres de religion. En 1356, elle est pillée par une bande anglaise ; en 1364, elle tombe un instant aux mains des Navarrais ; en 1419, elle devient la proie des Bourguignons et subit pendant vingt ans la dure loi du gouverneur brutal nommé par eux, Perrinet-Gressart. Entre 1559 et 1564, elle est, à quatre reprises successives, saccagée par les protestants et par les catholiques ; en 1568, elle capitule devant les lansquenets de Wolfgang le Cruel, qui s'y livrent aux pires atrocités. De 1570 à 1572, elle est occupée comme « place de sûreté » par les Huguenots. Et jusqu'en 1588, elle continue à vivre dans l'alarme.
Il est naturel, après tant de vicissitudes, et surtout après le désastre de 1559" l^s Iss monuments qui faisaient sa splendeur au moyen âge nous soient parvenus en ruines.
Mais une de ces ruines s'impose encore à notre attention par les proportions grandioses de l'ensemble comme par la finesse du détail, c'est l'ancienne église de l'abbaye (actuellement église Sainte-Croix), car elle compte, malgré tout, parmi les édifices romans les plus importants du centre de la France. Il faut restituer par la pensée tel qu'il était autrefois ce superbe vaisseau. La nef primitive, flanquée de ses quatre collatéraux, dans laquelle l'incendie de 1559 ^ ouvert une si lamentable brèche d'une quarantaine de mètres, iso-
LA CHARITE-SUR-LOIRE
lant du reste de l'église le beau clocher qui dominait la façade, mesurait 122 mètres de long sur 27 de large et 18 de hauteur. Seuls, la partie orientale, le chœur entouré de son déambulatoire à cinq chapelles rayonnantes et le transept surmonté de sa tour lanterne et portant sur chaque bras deux absidioles semi-circulaires, ont été épargnés par les flammes. La reconstruction de la nef entreprise à la fin du XYii" siècle par les soins du prieur Jacques-Nicolas Colbert, le fils du grand ministre, et interrompue à mi-chemin, a été conduite sans goût. On a fondu les doubles collatéraux en un seul et dressé sur l'entrée
Vue générale de l'église et des bâtiments de l'ancien prieuré.
une lourde façade de style classique. Les vestiges de l'ancienne nef et des collatéraux romans se voient encore, enchâssés dans les maisons modernes sur le côté nord de la cour. On distingue près de la porte d'entrée les divisions de deux travées, les traces des grandes arcades en tièfâk-point séparées par des colonnettes engagées. Au-dessus régnent une cornicïie saillante et le triforium, dont les archivoltes en plein cintre sont décorées de palmettes et de crossettes en copeaux d'un effet très original. Près de la tour, dans les maisons, sont visibles deux travées des anciens collatéraux, qui étaient voûtés d'arêtes sur arcs doubleaux brisés. Les chapiteaux sculptés: de feuillages ou d'animaux dans des poses héraldiques sont d'un beau travail. La forme très aiguë des grandes arcades et la présence de faisceaux de colonnettes indiquent que cette partie de la nef a dû être refaite au xme siècle, probable-
LA CHARITE-SUR-LOIRE
ment après l'incendie de 1204. Chose curieuse, le triforium ne se continuait pas jusque-là. Il était remplacé, dans chacune de ses travées, par une série de huit arcatures aveugles à cinq lobes, reposant sur des colonnettes, qui, par la légèreté de leurs formes et la diversité de leur décoration, jettent une note élégante et pittoresque. A la base de la tour on discerne les amorces de l'ancienne voûte de la nef centrale. Autant qu'on en peut juger, la galerie du triforium était surmontée d'un rang de fenêtres hautes en plein cintre, à raison de trois par travée. La voûte devait être en berceau brisé, munie de doubleaux.
L'église. — Restes de l'ancien triforium.
Pénétrons à l'intérieur et arrivons au transept. C'est la région la plus ancienne de l'église : elle doit remonter à la fin du xi<^ siècle, du moins dans ses parties basses, dont le style paraît plus fruste. Les grandes arcatures des absidioles et du déambulatoire sont de coupe rectangulaire et dépourvues de moulures. I,es pilastres cannelés qui reçoivent les doubleaux ont été surajoutés au moment de la réfection des parties hautes et des voûtes dans le courant du xii^ siècle. Si l'on en croit M. Bezold, le chœur, à partir du troisième pilier, c'est-à'-dire dans la région de l'hémicycle, aurait été agrandi à la même époque. La construction a, en effet, quelque chose de plus gracieux, de plus svelte. Le plan primitif devait comporter six absidioles d'inégale profondeur s'ouvrant sur le transept de chaque côté de la chapelle terminale, disposition fréquente dans les églises bourguignonnes ou cisterciennes. Le déambulatoire
LA CHARITÉ-SUR-LOIRE
aurait été aménagé plus tard en prolongeant autour du sanctuaire les deux absidioles les plus rapprochées. I,e chœur comprend trois travées inégales, lycs deux premières arcades sont en plein cintre ; les autres, y compris celles de l'hémicycle, sont brisées. Elles sont toutes ornées d'un rang de perles et sur-
l'iiulo Uul'thiiud.
L'église. — Chœur.
montées d'une galerie aveugle d'arcatures polylobées de même style que celle dont on voit les vestiges près de la tour. Les chapiteaux sont garnis de sculptures d'un travail très nerveux et fouillé. L,es uns sont imités du corinthien antique. I^es autres, historiés, sont d'inspiration orientale. I<a plupart offrent des animaux empruntés à la faune symbolique, des lions affrontés, des colombes buvant dans un cahce, des crocodiles, des aigles, des pélicans, des chimères, des centaures ; un des plus beaux montre huit griffons dressés sur
LA CHARITK-SUR-LOIRE
leurs pattes, arrondissant leur croupe et dévorant leur proie. Quelques-uns représentent des personnages : deux hommes, dont l'un couvert d'un bouclier, luttant l'un contre l'autre ; un homme étouffé par un serpent, etc. Au-dessus des arcades de l'hémicycle sont encastrés huit petits bas-reliefs inspirés du bestiaire médiéval et qui devaient primitivement former une frise continue. Au-dessus de la galerie aveugle règne une rangée de fenêtres hautes, dont les archivoltes en plein cintre retombent sur des piédroits flanqués de colonnettes. La voûte est en berceau brisé. I^e déambulatoire présente une disposition originale :
deux étages superposés de colonnes engagées et de pilastres cannelés et perlés. Il dessert cinq chapelles. La terminale, dédiée à la Vierge, date du xiii^ siècle. Elle est en forme de croix grecque, voûtée d'ogives. On éprouve malheureusement une impression désagréable en pénétrant dans l'église : les fenêtres ont perdu leurs vitraux magiques et la belle pierre du pays a été enduite d'un affreux badigeon blanc, qui augmente encore la crudité de la lumière, ly'extérieur est plus difficile à examiner. L'abside et le transept sont masqués par les maisons, mais ce qui émerge au-dessus des toits offre un coup d'œil magnifique et pittoresque. Des chapelles rayonnantes à la tour-lanterne l'édifice monte en pyramide et semble s'alléger à mesure qu'il s'élève. Les murs du chevet et du transept sont garnis de deux rangs de baies couronnées d'une galerie aveugle d'arcature& polylobées qui devaient autrefois contenir des statues. Le nombre de ces baies et de ces arcatures va en doublant d'un étage à l'autre et leur largeur diminue en conséquence. La tour octogonale qui se dresse sur la croisée du transept n'a qu'un étage et repose sur un soubassement carré, selon le dispositif employé par les architectes auvergnats. Elle est élégamment décorée, sur chaque face, de deux arcs géminés en plein cintre encadrés d'un cordon de perles et séparés alternativement par une colonnette engagée et par un pilastre. Chacun de ces arcs recouvre luimême deux arcatures géminées et polylobées, abritant des statues.
T Historiiiues.
L'église. — Chapiteau du chœur.
LA CHARITK-SUR-LOIRE
Dirigeons-nous vers l'ancienne façade principale, que nous regarderons de la place. Nous avons devant nous un grand portail en ruines, celui qui fut reconstruit au début du xvi*^ siècle par le prieur Jean de la Magdeleine de Ragny, dont il porte les armoiries sculptées. I^es archivoltes profondes étaient ornées de statuettes aujourd'hui mutilées ou disparues. A gauche, derrière une maison, s'élève la haute tour du clocher. On ignore si cette tour a toujours été seule ou si elle n'avait pas son pendant à droite du portail. C'est tout ce qu'il reste de la façade romane; mais, dans son isolement.
l'hoto de TAutcur,
ce reste est majestueux et superbe. La partie actuellement visible comprend successivement un soubassement en pierres d'appareil, une galerie aveugle composée de ces arcatures polylobées, qui reparaissent partout comme le « leit motiv » de la décoration, une corniche à modillons sculptés, une série de rosaces et de bas-reliefs alternés, surmontée d'une sorte de dentelle polylobée, enfin deux étages identiques présentant sur chaque face six baies géminées à arcatures polylobées qu'encadrent, deux par deux, trois archivoltes en plein cintre décorées de perles et retombant sur des colonnettes. Une flèche octogonale en ardoises remplace, depuis 1505, la haute flèche de pierre, flanquée de clochetons, que la foudre a abattue.
Dans la base aujourd'hui invisible de la tour s'ouvraient deux portails en plein cintre, dont les tympans étaient sculptés de bas-reliefs remarquables.
88 LA CHARIÏÉ-SUR-LOIRE
Un de ces tympans a été transporté dans le bras sud du transept. Primitivement il était surmonté de trois archivoltes. I^a plus grande voussure était décorée d'un damier et celle du milieu de fleurons crucifères et de perles : elles n'ont pu être détachées. I^a troisième est un gros tore orné de cannelures
Photo Beilliau<(.
L'égljse. — Le clocher et l'ancien portail.
en zigzags et bordé intérieurement d'un rang de perles. Ce tympan est divisé en deux registres. En haut, l'artiste a représenté l'instant de la Transfiguration décrit dans les Evangiles, où le Christ, rayonnant de blancheur et de lumière, apparut, tout à coup, aux yeux éblouis des apôtres Pierre, Jacques et Jean, qu'il avait conduits sur la montagne pour prier. Il est debout sur un trône, dans une gloire elliptique, la tête encadrée d'un nimbe crucifère, le corps couvert d'une draperie fine et flottante. D'une
LA CHAKITÉ-SUR-LOIRE
main il bénit, de l'autre il tient le I^ivre, et les prophètes Moïse et Elie, debout à ses côtés, s'entretiennent avec lui. Le registre inférieur, qui repose sur un bandeau orné d'une jolie grecque en relief incliné, offre deux scènes juxtaposées : à gauche, V Adoration des Mages, et, à droite, la Présentation au Temple. Dans l'une, on voit la Vierge assise sur une haute chaise ajourée, les pieds sur un tabouret, tenant l'enfant sur ses genoux. Derrière elle, le bon Joseph, appuyé sur son bâton, regarde. I,es Mages s'avancent avec leurs présents. Ils esquissent une génuflexion, et, en signe de respect, selon la mode byzantine,
frjTû^
Tj'mpan d'un des anciens portails ouverts dans la base du clocher.
ils ont ramené le pan de leur robe sur leurs mains. De même, dans la Présentation au Temple, le grand prêtre ploie les genoux et se couvre les mains d'un linge pour recevoir l'enfant Jésus. On observera que les yeux des personnages et les pierreries des couronnes de la Vierge et des Mages sont rehaussés d'incrustations de verre pourpre et verdâtre.
lyC tympan de l'autre portail est resté encastré dans le plafond de la maison adossée à la tour. Il est également divisé en deux registres. Celui du haut montre le Christ assis dans une gloire elliptique, bénissant de la main gauche, entouré de cinq anges, dont l'un porte une croix. Au-dessous, le bas-relief représente V Annonciation de la Vierge, la Visitation, la Naissance du Christ et l'Annonciation aux Bergers. lya scène de la naissance du Christ, entre autres.
90 LA CHARITE-SUR-LOIRE
est traitée avec une naïveté exquise. La Vierge, veillée par Joseph, est étendue sur son lit ; derrière elle, on aperçoit l'enfant emmaillotté dans un berceau d'osier, avec l'âne et le bœuf près de lui. I^e mobilier est original. I^e lit se compose d'une sorte de planche, formant sommier, recouverte d'un matelas, portée par quatre pieds et munie à ses deux extrémités d'un montant ajouré de trous circulaires. Au-dessus règne un baldaquin sculpté.
Dans la Grande Rue, une large porte flamboyante construite au début du xvi^ siècle, surmontée d'un linteau creusé de nervures profondes, encadrée de colonnettes prismatiques et flanquée de pinacles reposant sur des culs-delampe de feuillages, conduit, par un long couloir voûté d'ogives, au transept sud de l'église.
En dehors de l'église Sainte-Croix on rencontre encore, çà et là, quelques vestiges intéressants de l'ancienne Charité. Au nord, dans la partie qu'on appelle aujourd'hui « le château », s'étendaient les vastes bâtiments du prieuré. Quelques fenêtres encadrées de colonnettes prismatiques, perdues dans des façades de maisons modernes ; une tourelle d'escalier à pans coupés percée d'une porte en accolade, d'où se détachent des feuilles de chou frisé et des pinacles ; un haut pignon à rampants garnis de crochets du xv'' siècle; quelques traces d'un cloître de la même époque et une salle capitulaire du xiv<=, comprenant trois travées, divisée dans sa longueur par deux colonnes sur lesquelles retombent les nervures des voûtes ; deux élégants balcons, l'un en pierre finement ajourée, du début du xvi*^, et l'autre, en fer forgé ; plusieurs mètres d'un grand cloître du xvii*^ occupé par des caves ou servant de galerie à des maisons particulières ; enfin, un bel escalier et un luxueux salon du xviii'', orné de fines boiseries, c'est à peu près tout ce qu'il reste aujourd'hui du riche et puissant monastère bénédictin transformé en entrepôts.
La Charité s'était enrichie de deux églises paroissiales au début du xiii"^ siècle.
ly'une, l'église Saint- Pierre, fondée en 1202, mais reconstruite au xviesiècle, a été convertie en maison d'habitation. On en distingue encore la façade occidentale, le grand portail encadré de moulures et surmonté d'une large fenêtre à meneaux et le mur méridional dans lequel apparaissent les anciennes fenêtres en arc brisé.
L'autre, l'église Saint-Jacques, fondée en 1220, a été démolie au xviii^ siècle. D'après Guy Coquille, elle présentait quelques particularités originales : elle avait deux nefs parallèles séparées par un seul rang de colonnes. Le clocher, qui servait en même temps de beffroi communal, s'élevait à la mode des campaniles italiens, complètement isolé du sanctuaire.
LA CHARITÉ-SUR-LOIRE
lyCS monuments d'architecture militaire et civile ont laissé peu de traces.
I^a ville s'entoura, dès 1164, d'une enceinte fortifiée qui suivait à peu près la rue de la Montagne au nord, la rue des Fossés à l'est, pour aboutir à la place Misère au sud-ouest. Il ne reste de cette enceinte primitive que le tracé et quelques pans de murs englobés çà et là dans les remparts des xiv"^ et xv^ siècles, dont on retrouve les vestiges surtout au nord de la ville. Elle était renforcée par huit tours et percée de trois portes. Ces trois portes, démolies au XYiii^ siècle, étaient celles de Paris, de Saint-Pierre et de La Marche. I^a porte de Paris a été remplacée en 1759, à l'époque où le prieur était le cardinal
Les anciennes Halles.
de Bernis, par les deux piliers carrés surmontés de trophées et de génies que l'on voit encore. Deux seulement des tours subsistent au nord-ouest, ly'une, dite « Tour des Espagnols », restaurée au xvii^ siècle par les ordres du fils de Colbert, est de forme carrée. L'autre, ronde, appelée « Tour de Cufïy », a deux étages ; une des salles voûtées renferme une cheminée à manteau du xv'' siècle.
Le pont de Loire, d'abord en bois, fut reconstruit en pierre en 1520 et plusieurs fois refait depuis. La porte fortifiée qui en protégeait l'entrée passait pour un très bel ouvrage et servit de modèle à celle qui fut élevée à Nevers en 1536 devant le portail de Saint-Sauveur.
Dans les quartiers hauts du sud-est, accroupie sous son immense comble, la Halle au blé, du début du xvi<^ siècle, semble dormir d'un lourd sommeil.
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I,es deux grandes portes à nervures prismatiques, qui s'ouvrent aux pignons, ainsi que les piliers intérieurs, sont ornées d'armoiries.
La ville a conservé plusieurs de ses ruelles étroites, humides et sombres d'autrefois, quelques-unes munies d'arcs-boutants, d'autres voûtées, d'autres en escaliers, toutes réservant à l'œil quelque chose d'imprévu, d'original et pittoresque. En divers endroits subsistent des vieilles maisons offrant des détails intéressants. Rue Sainte-Anne et rue de l'Hôtel- de- Ville, près d'une tourelle du xv^ siècle, on remarquera des baies géminées en plein cintre qui datent probablement du xii^ ; près de la place Saint- Pierre, une façade élégante du xv<^ ; aux numéros 13 et 29 de la rue des Chapelains, deux maisons de la même époque, l'une portant sur une poutre le blason de la corporation des bouchers ; au n" 6 de la Grande- Rue, une façade de style renaissance ; sur le Quai- Vieux, dans une cour, une assez jolie porte du xviiie siècle, surmontée d'armoiries où l'on distingue un scorpion... A chaque pas, dans les vieux quartiers où le touriste aime à respirer le parfum du passé, La Charité nous montre les débris d'une époque où elle vi\-ait d'une vie personnelle intense.
Photo dos Monuments Ilist'.
L'église. — Tympan du portail latéral nord.
SAINT-PlERRE-LE-xMOUTIER
C'est aujourd'hui une humble petite ville, située en plate campagne, à la tête d'un étang desséché, à peu près à mi-chemin entre Nevers et Moulins, et qui, apparemment, ne se souvient plus qu'elle a joué jadis un rôle de premier ordre dans l'histoire juridique et politique du royaume.
D'après la chronique d'Adrien de Valois, la fondation de Saint-Pierrele-Moûtier remonterait au vii*^ siècle. I^a ville actuelle s'élèverait sur l'emplacement d'une villa bâtie par la reine Brunehaut, qui l'aurait abandonnée aux religieux de Saint-Martin d'Autun, de l'ordre des Bénédictins de Cluny. Ces derniers auraient utilisé les terrains et bâtiments pour y établir un couvent dédié à saint Pierre sous leur dépendance. En 842, une ordonnance de Charles le Chauve fait mention de ce « Sancti Pétri monasterium » (monastère ou moustier de Saint-Pierre) . Puis, il n'en est plus question pendant trois siècles. Enfin, dans une bulle d'Alexandre III, l'église du couvent est citée.
SAINT-PIERRE-LE-MOUTIER
au mois d'avril 1164. L'année suivante, l'abbé priait Louis VII de prendre le monastère « sous sa protection et garde », lui offrant en échange de l'associer pour moitié avec le prieur dans la justice et les profits. En 1169, le roi, étant à^Varzy, accepta, et le bourg de Saint-Pierre-le-Moûtier fut déclaré
L'église. — Façade ouest.
« Ville royale ». L'exercice de la justice ne devait d'ailleurs pas tarder à être presque entièrement accaparé par la royauté.
En 1222, Philippe-Auguste fixa à Saint- Pierre-le-Moûtier le siège de l'un des quatre « grands baillages » qu'il décida d'établir dans le royaume. Henri II devait y ajouter un présidial en 155 1.
La place tomba aux mains des anglo-bourguignons en 1421. Elle fut délivrée, après un assaut héroïque, par Jeanne d'Arc en 1429, mais reprise bientôt par les Anglais. Pendant les guerres de rehgion, vers 1570, et de la
SAINT-PIERRE-LE-MOUTIER
Ligue, en 1590, elle fut à nouveau investie et dut ouvrir ses portes aux troupes allemandes et aux Ligueurs. Depuis la fin du xvi'^ siècle jusqu'à la Révolution, la vieille ville de justice ne fut guère troublée que par le bruit des procédures et de la chicane.
IMiuto des MuuuiiiL'Uls llistoriijuus.
L'église. — Nef.
Saint-Pierre-le-Moûtier a conservé quelques monuments, qui témoignent de son importance passée.
C'est d'abord l'ancienne église du prieuré, devenue paroissiale en 1234. Elle est, dans l'ensemble, de style roman. La façade occidentale, remaniée du xiii^ au xv^ siècle, offre peu d'intérêt. Le portail nord, au contraire, est un morceau très précieux du xii<= siècle. Il possède un beau tympan sculpté, sans doute du même artiste que celui de vSaint-Benoit-sur-Loire et où l'on
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voit, au centre, le Christ nimbé, assis sur un trône, tenant d'une main le globe du monde et, de l'autre, bénissant. A ses côtés, dans des lobes, sont groupés les quatre Evangélisteâ, écrivant sous l'inspiration divine. L'arc brisé qui encadre ce bas relief est garni d'une sorte de frange gaufrée figurant les nuées célestes. Autour, planent sur les nuages deux chérubins et quatre anges balançant des encensoirs ou élevant des flambeaux. vSur les consoles qui soutiennent le tympan sont sculptés en haut relief deux personnages, l'un, à gauche, à demi drapé, tenant une sorte de vase et l'autre, à droite, aux longs cheveux, complètement nu, assis parmi des roseaux et tenant un poisson : ils symbolisent deux des quatre fleuves du Paradis, dont certains chapiteaux de Cluny et de Vézelay offrent d'autres représentations.
L'église fut incendiée au xiii^ siècle et a subi des restaurations successives qui l'ont défigurée. Elle est bâtie sur plan rectangulaire, à trois nefs ; le transept n'est marqué que par l'exhaussement des voûtes. Le chœur est surélevé au-dessus d'une crypte actuellement comblée. La coupole de la tour lanterne a été masquée par un plafond. La voûte en berceau de la nef détruite par les flammes n'a été refaite qu'au cours du xix*^ siècle, mais privée de ses arcs-doubleaux, de sorte que les hautes colonnes engagées qui montent le long des murs ne soutiennent plus rien. Les deux collatéraux ne sont pas identiques. Celui du sud, qui date de la construction primitive, c'est-à-dire du xii" siècle, est voûté d'arêtes ; il communique avec la nef par six arcades en cintre surhaussé, tandis que celui du nord, qui dut être reconstruit au xix^ siècle, ne comprend que quatre travées et a des voûtes d'arêtes garnies de nervures. Les cinq chapelles, une au nord, et quatre au sud, ont été ouvertes au cours des xv^ et xvi'^ siècles. Elles sont voûtées sur croisées d'ogives prismatiques, avec consoles ornées de motifs divers.
Les chapiteaux romans de la nef sont remarquables. Certains d'entre eux, inspirés de l'antique, sont comparables par l'élégance des formes et la fermeté du style aux belles œuvres grecques. D'autres offrent des personnages, des animaux, parfois de vraies scènes de genre, parmi lesquelles on distingue : un roi, la couronne sur le front, le sceptre à la main, entre deux hommes assis à ses côtés, peut-être deux plaideurs en train d'exposer leur cause ; deux hommes lançant de grosses boules sur un crocodile ; un homme tenant une femme par la tête, etc. Le plus curieux semble représenter une troupe de bateleurs : deux hommes vis-à-vis l'un de l'autre, avec une femme nue debout derrière eux, puis, un peu plus loin, un homme assis sur une chaise et jouant de la lyre, devant un autre personnage debout qui l'écoute, enfin, un homme armé d'un bâton et tenant par une corde
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un ours qu'il fait danser devant lui. Sur le tailloir on lit les mots : VIVENCIVS GIRAI.DVS FIIvIVS f VRSVS.
lycs chapelles renferment quelques sculptures en pierre de la fin du xv^ ou du début du xvi^ siècle, et notamment deux vierges de Pitié : l'une, un haut relief, d'une exécution un peu lourde, et d'ailleurs fort mutilé, où l'on voit saint Jean-Baptiste, saint Jean l'Evangéli^, saint Pierre et sainte Catherine debout de chaque côté de Marie ; l'autre une œuvre d'un
Pieta (fin xv- siècle), conservée dans l'église de Saint-Pierre-Ie-Moûtier.
grand caractère, en même temps que d'une sobriété d'expression qui annonce l'art de Michel Colombe, montre la Vierge vêtue en habit de religieuse, le costume de deuil du moyen âge, les mains jointes, les yeux mi-clos, priant avec ferveur devant le Christ mort qu'elle tient étendu sur ses genoux, entre saint Jean et Madeleine.
Au nord et au nord-est de l'église s'étendaient les bâtiments du monastère. Ils avaient été à peu près complètement reconstruits à la fin du xv<' siècle, puis au milieu du xvW^. Ce qu'il en reste aujourd'hui se réduit à peu de chose. Dans un mur, à l'ouest, sont encastrés quelques vestiges d'un cloître du xiii^ siècle ; à l'est, dans Ja rue de Tournay, on voit encore un grand portail en appareillage rustique, décoré d'une série d'écussons (aujourd'hui mutilés) aux armes de la ville et de la Maison de France et Navarre,
SAINT-PIERRE-LE-MOUTIER
et qui est daté de 1640. La salle capitulaire, de la fin du xv<^ siècle, était située au premier étage ; elle contenait une belle cheminée à manteau, et, au centre, une colonne en bois, actuellement au Musée de Cluny, ornée de losanges et de rosaces, surmontée d'un angelot tenant un écusson et munie d'un pupitre à hauteur d'homme, soutenait les retombées des combles.
Dans la partie sud de la ville se trouvaient deux autres églises. L,'une, dont la nef gothique abrite à présent une tuilerie, existait déjà en 1164. Reconstruite en partie au xiii«^ siècle, ruinée au xv", elle avait été relevée à la fin du xvi^. C'était l'église Sainte- Babyle.
Il ne reste plus trace de l'église collégiale fondée non loin de la précédente, en 1520, par Dreux de Mello, chanoine de Saint-Cyr de Nevers. Elle était située sur l'emplacement actuel de la maison Milliet. Le portail à colonnes entrelacées, décoré d'un écusson de France surmonté d'un cimier et entouré du collier de saint Michel, qu'on remarque dans la cour, date de la fin du xvi^ siècle et donnait accès aux appartements du Doyen.
Le couvent des L^rsulines, fondé en 1626, au nord de la ville, a été transformé en hôpital. Il a conservé son cloître primitif.
Au nord-ouest, dans l'immeuble de M. Minard, il existe une sorte de cave dont la construction remonte, semble-t-il, au xv^ siècle. Elle est divisée en deux nefs par trois piliers octogonaux et comprend quatre travées voûtées d'ogives. Une des extrémités est arrondie en hémicycle. On discute sur la destination exacte de ce curieux souterrain, que la tradition populaire a nommé « cave du sabbat », et qui a pu, en effet, servir autrefois de synagogue.
La ville était entourée de remparts. Les six grosses tours rondes, les pans de murs épais, les larges fossés qui se voient encore, en divers endroits, datent des xiv*^ et xv"^ siècles, les fortifications ayant dû être reconstruites pendant la Guerre de Cent ans. On entrait à Saint- Pierre-le-Moûtier par deux pertes à ponts-levis, qui ont été démolies vers 1810. L'une, au nord, s'appelait la Porte-aux-Chars ; l'autre.
Photo Alinari.
Colonne en bois, provenant de l'ancienne salle capitulaire (Musée de Cluny, Paris.)
SAINT-PIERRE-LE-MOUTIER
au sud, qui était de forme carrée, servait de beffroi et symbolisait la ville.
On peut se faire une idée du Palais du Baillage tel qu'il était au xv^ siècle
d'après ce qu'il en subsiste dans une maison particulière de la rue de Paris.
C'était une élégante construction rappelant l'Hôtel de Cluny, précédée
Porte de l'escalier de l'ancien liaillage (xv" siècle).
d'une cour d'entrée et offrant en façade une~pittoresque tourelle d'escalier, dont la porte en anse de panier, accostée de pinacles et surmontée d'un écusson soutenu par deux angelots, est de forme si gracieuse. Au premier étage se trouvait la Grand'chambre du Conseil, aux combles apparents posés sur de grosses poutres en chêne sculptées. I/une'de ces poutres, encore visible, est décorée de blasons de la fin du xv^ siècle et de deux bas-reliefs représentant Jonas et la baleine.
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Le Palais du Présidial, élevé au xvi*^ siècle, occupait l'emplacement de la mairie actuelle. Une tour de ronde à l'ouest et des cachots couverts d'inscriptions rappellent seuls le souvenir de ce sinistre bâtiment.
Si l'on en juge d'après les nombreux fragments d'architecture et de sculpture qu'on relève un peu partout dans la ville, et dont beaucoup attestent, par le raffinement du style, l'aisance de la population d'hommes de loi et de magistrats qui était venue s'y grouper, c'est aux xv" et xvi^ siècles que Saint- Pierre-le-Moûtier prit le plus d'extension. Deux de ces riches maisons bourgeoises construites pour quelque officier du baillage de l'époque sont assez bien conservées, ly'une est située au n° i de la rue de la Fontaine ; elle a une belle façade à deux étages, la porte d'entrée, autrefois munie d'un lourd marteau en fer forgé et doré représentant saint Pierre avec les clefs du paradis, est couronnée d'un arc en accolade orné d'un fleuron et les baies sont encadrées de baguettes prismatiques et de fines colonnettes à pinacles. L'autre, au no 21 de la place du Marché, possède une porte d'entrée sur laquelle l'artiste a répandu sa verve. L'arc surbaissé, qu'encadrent des colonnettes prismatiques, séparées par des gorges profondes, est coiffé d'un haut gable garni d'opulentes feuilles de chicorée, terminé en fleuron et reposant sur des culs-de-lampe de feuillages. A droite et à gauche montent des pinacles, entre lesquels un réseau de nervures éperonnées étale ses pittoresques sinuosités.
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Château de Moulins [d'aprcs un dessin d'Israël Silvestre, gravé par Pérelle).
MOULINS