ROLE
la céphalée ordinaire, ainsi que certaines douleurs ressemblant à des douleurs ostéocopes, et dans lesquelles certains auteurs n'ont pas voulu reconnaître de lésion matérielle. Mais comme dans ces névralgies sine materit plus la douleur est ancienne, et plus elle est intense au niveau du point douloureux, Gros et Lancereaux ont affirmé qu’elles étaient l'indice d'une lésion organique; d’un autre côté, Ricord soutient que s’il y avait lésion organique la douleur diminuerait en vieillissant. Et Bedel, quitient le milieu entre ces deux opinions, dit que les douleurs ostéocopes sans lésions appréciables peuvent être regardées comme des cérébralgies syphilitiques probablement prodromiques de la syphilis cérébrale.
Il ya donc, dit van Lair, deux espèces de douleurs céphaliques essentielles : la céphalée prodromique, qui constitue un des premiers effets de l’intoxication syphilitique, et que l’on constate au début de la deuxième période; et la céphalée avant-coureur de la syphilis cérébrale, qui survient au début de la troisième période.
Leurs signes différentiels sont les suivants : la première est moins fixe, son siège varie à chaque accès ; elle est tantôt superficielle, tantôt profonde; son point de départ esi mal défini, et la pression ne l’exagère pas. Enfin quelquefois elle peut coïncider ou alterner avec d’autres douleurs dans d’autres points du corps (douleurs rhumatoïdes de Ricord).
La seconde est fixe, naît toujours au même endroit, et le malade indique toujours le même point du crâne lorsqu'on lui demande où se trouve la douleur ; cette douleur est superficielle, et la pression l’exagère d’une façon quelquefois atroce : enfin, Diday prétend que les symptômes propres à cette céphalée consistent en crises atroces.
Quoi qu’il en soit, ces différentes douleurs, bien que pouvant être classées dans les névralgies syphilitiques, ne nous arrêteront pas dans notre étude, pas plus que les rachialgies syphilitiques de
tie
Bertherand, qui sont également centrales, qui sont caractérisées par des douleurs vives dans ies membres inférieurs, qui sont quelquefois suivies de paralysie, et qui bien souvent ne présentent pas de lésion appréciable de la moelle et de ses enveloppes.
Nous nous occuperons donc spécialement des névralgies proprement dites siégeant sur le trajet des nerfs, et nous n’insisterons pas davantage sur les deux formes de céphalée dont nous avons parlé et les rachialgies qui sont d’origine encéphalique et médullaire.
Nous éliminerons aussi toutes les douleurs autres que les névralgies : ainsi, les courbatures, le rhumalisme syphilitique, qui sont d’origine musculaire ; les douleurs propres des manifestations tertiaires, telles que les douleurs ostéocopes, qui sont d’origine osseuse ; les douleurs de l’iritis, les douleurs viscérales, etc., etc., et notre étude se trouve ainsi limitée à l’étude des douleurs névralgiques ou névralgiformes (Fournier), abstraction faite de la cause qui peut provoquer ces douleurs.
La névralgie étant une altération des nerfs, voyons maintenant quels sont les nerfs qui sont le plus souvent intéressés dans la syphilis, et quels sont les signes qui nous permeltront de reconnaître qu’il y a réellement altération de ces nerfs ; nous verrons, au chapitre de la Pathogénie, en quoi consistent ces altérations.
Il résulte de nos observations personnelles et des observations recueillies dans les auteurs, que les nerfs le plus fréquemment atteints sont, en les désignant par ordre de fréquence : le trijumeau, le sciatique, les intercostaux, le grand nerf occipital, le plexus cervical superficiel, le lingual, le crural, et dans un cas le honteux interne, branche du plexus sacré.
Les névralgies produites par ces différents nerfs ont des
caractères communs et des caractères particuliers à chacune d’elles.
Examinons d’abord les caractères qui sont communs à toutes les névralgies syphilitiques.
Nous avons dit que toute douleur ne constituait pas une névralgie; mais toute névralgie produit forcément la douleur, puisque la névralgie est la douleur elle-même ; la douleur est donc le symptôme le plus important, le premier dont il faut connaître les caractères, et c’est par lui que nous allons commencer.
Nous allons donc étudier la douleur sous toutes ses formes,son intensité, son siège, les moments où elle se produit, les époques qui la ramènent, la période de la syphilis à laquelle son développement est lié, et en dernier lieu nous verrons quels sont les
goubles anatomiques ou fonctionnels qui peuvent l'accompagner.
Type de la douleur.—La douleur peut être continue, intermittente ou rémittente.
La douleur continue est assez rare, et nous savons que le grand caractère des douleurs d’origine nerveuse est l’intermittence. Ce caractère doit se retrouver et se retrouve en effet dans les névralgies syphilitiques; mais il ne nous sert pas à éclairer la pathogénie, puisque l’on peut voir des névralgies symptomatiques de lésions matérielles graves du tissu nerveux, de névromes par exemple (Trousseau), rester intermittentes alors que la cause qui les détermine est continue (loi de l’épuisement rapide des actions nerveuses). Cependant bien souvent on voit une névralgie qui sera plus tard intermittente débuter par une douleur sourde, continue, gravative, et ne présentant que de très rares exacerbations. C’est là la douleur rémittente.
Plus tard, ces exacerbalions augmentent d'intensité, la douleur s’apaise dans l'intervalle de ces exacerbations, et, de continu, le type est devenu intermittent.
Gette douleur qui revient ainsi d’une façon intermittente peut être spontanée ou provoquée. — Dans le premier cas, après un calme plus où moins long, il survient brusquement et spontanément, c'est à-dire sans cause apparente et au moment où le malade s’y attend le moins, un véritable accès qui dure de quelques secondes à un quart d'heure, qui s’apaise ensuite, disparaît complètement, et après quelques instants retrouve toute son intensité. Ces douleurs se reproduisent ainsi plusieurs fois de suite, et la durée totale de ces exacerbations peut être de une à cinq ou six heures. — Dans le second cas, après quelques exacerbations spontanées suivies de calme, si au milieu de ce calme on comprime avec le doigt un des points où la douleur semblait naître spontanément quelques instants auparavant, on provoque immédiatement la reprise de l’accès, qui sans cet incident ne se serait manifesté peut-être que longtemps après.
Comme on le voit, chez un individu atteint de névralgie syphilitique, la douleur peut ne revenir que d’une façon spontanée à intervalles plus ou moins éloignés, ou bien elle peut être provoquée par la pression. C’est là d’ailleurs un caractère de toutes les névralgies en général.
Quant à son intensité, cette douleur peut présenter bien des différences, et les malades ont employé toutes les épithètes possibles pour la caractériser : elle peut être faible, forte, atroce, intolérable ; elle peut être tellement vive que les malades n’ont plus le courage de la supporter, etau moment des crises ils sont pris de sueurs, de syncopes, ou d’autres fois ils ont des idées de suicide, s’élancent vers la fenêtre ; la femme dont nous par. lons dans nos Observations personnelles était littéralement folle de douleur; elle refusait toute boisson, toute nourriture, et elle demandait qu’on l’empoisonnât si on ne pouvait parvenir à améliorer son état.
Le capitaine de navire dont nous donnons aussi l'observation souffrait de la facon la plus cruelle toutes les fois que son accès
re revenait; aussi redoutait-il de parler, de manger, de se laver la figure ; en un mot, de faire tout ce qui pouvait provoquer la réapparition de son tic douloureux.
Et à propos de l'intensité de la douleur névralgique, nous devons faire remarquer une petite particularité intéressante : c’est que l'accès de douleur provoqué par la pression est toujours moins intense que l’accès qui est survenu spontanément. Il semble que pendant les moments de calme la douleur soit latente et comme à l’état de tension, mais de tension progressive, ce qui fait que, plus la crise met de temps à se produire, et plus la décharge est pénible.
Quant à sa forme, cette douleur peut être continue, sourde, gravative, lancinante, térébrante, pongitive, déchirante, comparable à une multitude de piqûres d’aiguilles, à un fluide électrique, à une application de fer rouge ; enfin il n’est pas d'images que n’emploient les malades pour exprimer ce qu’ils éprouvent à ce moment-là.
Si nous étudions le siège de la douleur, nous le trouvons généralement sur le trajet d’un nerf tout entier, ou seulement d'une ou plusieurs de ses branches. Cette douleur peut être, suivant les accès, plus ou moins étendue; mais, alors même qu'elle ne se propage pas jusqu'aux limites extrêmes du nerf, elle présente toutefois un caractère qui ne fait presque jamais défaut, et ce caractère est le suivant : la névralgie présente un ou plusieurs foyers où elle prend naissance et d’où elle s’irradie en suivant les ramifications nerveuses ; ces foyers, très variables suivant les individus, peuvent occuper différents points pour la même névralgie, et nous verrons, à mesure que nous parlerons de chacune d’elles en particulier, quels sont les points où se trouvent le plus souvent ces foyers d’origine.
Quelquefois la douleur peut ne pas quitter le foyer en question ; elle n’occupe que cette partie du nerf et ne présente pas d’irradiations ; c'est là même un signe particulier aux névralgies
syphilitiques (Fournier), On comprend que ces cas doivent obscurcir singulièrement le diagnostic de la névralgie, que l'on peut très facilement confondre, par exemple, avec des douleurs ostéocopes, si le siège de la névralgie se trouve sur le crâne. On sait en effet qu’un des grands caractères des douleurs ostéocopes est la fixité de la douleur et son siège limité en un point d’où elle peut s'étendre, tout au plus, à une zone concentrique très étroite, à la façon d’un furoncle.
Voilà terminée ici l’étude de ce que nous pourrions appeler les caractères intrinsèques de la douleur névralgique. Comme on le voit, nous n’avons encore signalé presque aucun symptôme qui fût propre aux névralgies syphilitiques. Ce sont les symptômes ordinaires de toutes les névralgies, quelle que soit leur nature, et, dans l’état actuel de la science, il es absolument impossible de donner un signe réellement pathognomonique de la maladie que nous étudions. Maïs nous devons nous rappeler qu'il ne faut pas demander à la clinique de règles qui aient une précision mathématique : le propre de la clinique, c'est de ne pas avoir de règles absolues. F. Bérard a dit: Il n’est pas de signe ni de lésion pathognomonique. Et notre excellent Maitre, M. Grasset, ajoute : «C’est peut être là la seule loi absolue en clinique. Vouloir caractériser une maladie quelle qu’elle soit par un signe quel qu'il soit, est une prétention ridicule que l'avenir détruira tôt ou tard. » (Monographie du cancer de la rate; Montpellier, 1874.)
Mais que nous importe de n'avoir pas de signe absolument pathognomonique, si l’ensemble des signes nous permet d'affirmer tout de même le diagnostic. Se base:t-on sur l’hémoptysie pour diagnostiquer une tuberculose ? Certes, c’est un caractère qui a une très grande valeur; mais n’est-ce pas aussi un symptôme commun à beaucoup d’autres maladies ? Que d'individus qui ont craché du sang et qui ne sont pas devenus tuberculeux !
Il nous serait bien facile de multiplier ‘es rapprochements de cette nature; mais nous jugeons la chose absolument inutile, e nous allons étudier ce que nous pouvons appeler les caractères extrinsèques de la douleur.
A quel moment se produit-elle ? quelles sont les époques qui la ramènent? et à quelle période de la syphilis son développement est-il lié? Telles sont les questions qu’il nous reste à examiner.
A la première, nous répondrons : La douleur peut se produire le jour et la nuit, ou seulement la nuit.
La douleur peut se produire indistinctement le jour et la nuit, et plusieurs de nos observations nous en fournissent la preuve : notre capitaine, en particulier, souffrait avec autant d'intensité et les accès étaient aussi rapprochés les uns des autres le jour que la nuit, indistinctement. Cependant ce n’est pas là le cas le plus fréquent. Généralement les douleurs qui surviennent dans la journée sont beaucoup moins intenses et les accès sont beaucoup plus rares. C’est pendant le jour que le malade se repose, qu’il jouit d’un certain calme ; aussi voit:il toujours l'aurore avec plaisir. Mais il n’en est pas de même lorsque la nuit approche ; quelquefois vers six heures du soir, comme chez notre marchand ambulant, les premiers accès apparaissent d'autant plus forts qu'ils n’ont pas paru depuis plus de temps ; il semble que ces premiers accès puissent être comparés aux décharges d’une bouteille de Leyde, qui sont d’autant plus faibles qu’elles sont plus répétées.
D'autres fois ce n’est qu’à une heure plus avancée que se produisent les accès, vers neuf, dix ou onze heures de la nuit, et ils peuvent durer alors jusqu’à deux ou trois heures du matin. Le malade passe ainsi une grande partie de la nuit dans des tourments indescriptibles. Il essaie de tous les moyens pour obtenir un peu de soulagement. Mieux que personne, il connaît
ce qui exagère et ce qui diminue ses douleurs, ou tout au moins ce qui en abrège la durée. Les causes qui peuvent influencer la névralgie varient avec les individus, et ce qui chez l’un provoque un soulagement produit au contraire chez l’autre une augmentation de la douleur. C’est ainsi que le simple contact de la main, d’un corps froid ou chaud, une pression même légère, sont redoutés de quelques malades, tandis que d’autres ne trouvent un peu de soulagement que dans l'application d’un corps froid, d'une pression forte, etc,
Comment expliquer ces diverses influences ? faut-il se rabattre encore sur le fameux mot d’idiosyncrasie, qui si souvent a servi à abriter une ignorance non avouée? Mais qu’a-t-on dit quand on à parlé d’idiosyncrasie? A-t-on expliqué quelque chose ? Non; on a reculé la difficulté sans la résoudre. Eh bien ! pour ce qui nous regarde, nous avouons tout de suite notre ignorance, et nous nous contentons de signaler le fait, ne pouvant en donner l'explication.
Les saisons ont-elles une influence sur la production des né-vralgies ? Nous avons répondu à cette question au chapitre de l'Étiologie.
Enfin, arrivons à l’importante question de savoir à quelles périodes de la syphilis se manifestent les névralgies.— Et puisqu’il est maintenant question de périodes, nous devons dire tout d'abord que dans notre travail nous en admettons trois, comme la plupart des auteurs classiques: la période du chancre avec son incubation, la période des manifestations cutanées et muqueuses, et la période des altérations viscérales.
Il ne nous répugnerait pas toutefois d'admettre la division en vérole jeune et vieille, telle que l’admettait le D' Ch. Deshayes (Gazette des H6p., 19 février 1874). La vérole jeune correspondrait aux deux premières périodes c'assiques, et .a vérole vieille à la période tertiaire.
oo) —
Mais peu importe la division que l’on adopte; il sera toujours facile de l'adapter aux faits dont nous allons parler.
Une première question se pose. Les névralgies se produisentelles à chacune des trois périodes ?
Il nous paraîtraitun peu téméraire, dans l’état actuel de la science, de répondre d’une façon caltégorique, par l’affirmative ou par la négative. Les faits ne sont pas encore suffisamment probants pour que l’on puisse se prononcer. Toutefois il ne nous paraît pas probable, disons-le tout d’abord, que les névralgies syphilitiques puissent se produire à la première période de la syphilis. Qu'il y ait, en même temps, infection à la première période et névralgie, certes la chose est possible, de même qu'il peut survenir chez un rhumatisant une pneumonie non rhumatismale. Il y a, dans cescirconstances, simple coïncidence etnon rapport d'effet à cause.
Nous allons essayer de mieux faire comprendre notre pensée. Un individu qui est sous le coup de la diathèse rhumatismale et qui a eu, plusieurs années auparavant, des manifestations de cette diathèse dans les grandes articulations, n’éprouve plus depuis longtemps la moindre douleur ; grâce à une excellente hygiène et à des soins intelligents, il semble être absolument à l’abri de manifestations rhumatismales ultérieures, lorsqu'un jour il sort d’un appartement bien chauffé, s’expose tout à coup à un air vif et froid. Il se sent tout de suite désagréablement impressionné ; quelques heures après, il éprouve un frisson intense, et le lendemain il présente. les signes d’une pneumonie à son début. Un autre individu est couché dans son lit depuis quinze jours déjà, il a les articulations du pied, du genou, de l'épaule, du coude du poignet, excessivement douloureuses ; il ne peut faire un mouvement dans son lit ; en dépit de tous les traitements, son état ne semble pas s'améliorer ; il reste à l'abri de l’air, et cependant un beau matin, le malade accuse de la toux,
nd de la gêne respiratoire ; on ausculte alors, et on trouve tous les signes d’une pneumonie.
Voilà donc deux individus, tous deux porteurs de la diathèse rhumatismale, tous deux atteints d’une pneumonie, et qui cependant, à notre avis, indépendamment de toutes les différences qui peuvent provenir du tempérament, de l’âge, de la constitution, etc., ne doivent pas cliniquement être considérés comme deux malades identiques et qui ne doivent pas par conséquent être traités de la même façon. Chez le premier, en effet, nous diagnostiquerions une pneumonie franche, catarrhale, ordinaire, indépendante, au moins au début, du fond rhumatismal dont le malade est atteint; chez l’autre, au contraire, nous diagnostiquerions une pneumonie rhumatismale, c'est-à-dire une localisation du rhumatisme sur le poumon, au même titre que sur les articulations. [ei, l’acte morbide est sous la dépendance directe de l’état morbide; là, il nous semble complètement indépendant, et une seule chose peut être affirmée, c’est la coïncidence. Eh bien ! de même à la première période de la syphilis nous croyons très possible l’existence simultanée du chancre infectant et de la névralgie, mais nous ne croyons pas que l’on puisse affirmer que cette névralgie soit syphilitique.
Le propre en effet de la première période, c’est la localisation de la syphilis au point d’inoculation. Le virus syphilitique est déposé sur un point du corps ; que devient-il ? Il est absorbé. Avec quelle rapidité va-t-il se répandre dans l’organisme ? Nous l’ignorons.Mais ce que chacun sait, c’est qu'après une période d’incubation qui varie de dix jours à un an (Fournier), mais dont la durée ordinaire est de vingt-cinq jours, ilse produit au point d’inoculation une ulcération ou un bouton que l’on appelle le chancre infectant. C’est là un accident qui paraît absolument local ; l'organisme ne semble modifié en rien, le malade continue à se bien porter, ses fonctions s’accomplissent avec une régula-
rité parfaite; son chancre même, qui est à peine ulcéré, indolore, si
quelquefois imperceptible, ne l’incommode en aucune façon; en somme, la syphilis a établi domicile dans cet organisme, sans bruit, sans secousses et d’une facon très insidieuse. À ce moment, il ne se produit jamais en dehors du chancre aucun phénomène qui puisse témoigner qu’une maladie générale vient de s'emparer du sujet. On voit seulement le chancre et rien que le chancre.
Mais trois ou quatre mois s’écoulent ; pendant ce temps, le virus à pris peu à peu possession de l’organisme tout entier; il ne tarde pas à manifester son influence nocive sur chacun des organes qu’il a touchés. Les fonctions perdent de leur régularité, l'état général devient mauvais. Le sujet maigrit, pâlit, est pris de fièvre syphilitique; enfin la maladie est constituée, elle est généralisée, et au moment où les premières manifestations de la seconde période, telles que la roséole, apparaissent, il semble que l'individu atteint de syphilis soit sous le coup d’une maladie aiguë, telle que rougeole, variole, etc., mais avec des manifestations moins bruyantes. Rien d'étonnant alors qu’à ce momentlà il commence à se produire des troubles du système nerveux. Et même comme loute maladie, d'après ce que nous avons souvent entendu dire à notre éminent Maître M. Combal, débute toujours par le système nerveux, il n’est pas étonnant que les troubles du système nerveux apparaissent avant toute autre manifestation de cette seconde période, avant même la roséole.
Ensuite, la roséole, les plaques muqueuses, les syphilides, apparaissent tour à tour ; l’anémie syphilitique s’accentue, et si on analyse ce qui se passe alors, on trouve que le système nerveux est impressionné, d’une part par le virus syphilitique qui exerce sur lui une action nocive spéciale, et en second lieu qu’il est rendu beaucoup plus irritable par les progrès croissants de l’anémie. Cela suffit à expliquer la production si fréquente des névralgies à cette époque de la syphilis, que l’on peut appeler, avec Fournier, une période nerveuse, et ces névralgies semblent
DR A être purement essentielles, idiopathiques, ne répondant à aucune lésion.
Nous n’insisterons pas davantage.
Arrivons à la troisième période. La syphilis s’est maintenant emparée de l'organisme tout entier. Les viscères sont lésés, les gommes se multiplient dans les organes, les tumeurs osseuses apparaissent, les nerfs situés dans le voisinage de ces néoplasies sontcomprimés; ilen résulte des altérations fonctionnelles, au premier rang desquelles nous voyons les névralgies. Donc nous voilà en présence de névralgies syphilitiques de la troisième période, névralgies produites par compression, etsymptomatiques par conséquent de tumeurs nouvelles.
À la troisième période, il peut également se produire une autre espèce de névralgies dont la genèse n’est pas difficile à expliquer. Nous savons en effet que la syphilis arrivée à ce moment-là ne respecte plus aucun tissu de l'organisme, qu’elle s'attaque à tous, et qu’elle les détruit entièrement.
Répugne-t-il, dans ce cas, d'admettre qu’elle puisse s’abattre sur le tissu nerveux, qu’elle l’irrite, l’enflamme, le détruise, et produise alors d'abord des névralgies symptomatiques denévrites, et bientôt après des paralysies qui seront curables si l’on intervient avant qu’il y ait solution de continuité complète entre les deux bouts du nerf lésé, et qui seront incurables, au contraire, si le traitement ne vient arrêter à temps les progrès du mal.
Enfin il nous reste à parler d’une dernière espèce de névralgies de la troisième période ; celles-ci sont produites, non plus par compression, ou par inflammation du nerf, mais elles sont essentielles et n’ont d’autre cause que l'action spéciale du virus syphilitique. Ces névralgies essentielles de la période tertiaire sont plus fréquentes qu’on ne le suppose généralement, et, bien qu’elles ne correspondent à aucune lésion anatomique appré-
6e ciable, néanmoins elles sont bien souvent prodromiques d’altérations qui ne tarderont pas à se manifester (Bedel).
Ces névralgies, comme toutes celles que l’on observe à la période tertiaire de la syphilis (Hallopeau), n’empruntent à la diathèse qui les produit aucun caractère spécial ; elles ont pourtant une tendance marquée à s’exagérer le soir et pendant la nuit. (Art. Névralgie du Dictionnaire de Jaccoud.)
C’est à côté de la dernière espèce de névralgies dont nous avons parlé que l’on doit placer le groupe des douleurs ostéocopes sinè materià. Ricord dit en effet : « Les douleurs ostéocopes peuvent exister seules, continuer assez longtemps et disparaître ensuite, sans qu’on puissetrouver des altérations organiques dans les régions qu’elles ont eues pour sièges. Ces douleurs sont fixes, localisées ; la moindre pression, le moindre contact, les accroît ; mais c’est surtout la chaleur qui les réveille. Elles sont, comme on l’a dit, le plus ordinairement nocturnes, mais ce n’est pas là un caractère spécifique absolu. »
Telles sont les diverses formes de névralgies que l’on peut rencontrer dans les périodes secondaire et tertiaire de la syphilis.
Nous avons terminé là tout ce que nous avions à dire de leur symptomatologie générale; voyons les signes particuliers à chacure de ces névralgies.
Et d’abord, la névralgie du trijumeau, qui est de beaucoup la plus fréquente et qui à elle seule est constatée aussi souvent que toutes les autres réunies. Sur 41 cas, nous la signalons 19 fois. Jullien, dans son Traité des maladies vénériennes, dit : « Les névralgies syphilitiques se localisent, particulièrement à la tête, sur le trijumeau, et surtout dans les branches frontales et susorbitaires.Les douleurs, qui peuvent occuper une grande étendue des rameaux péricrâniens, s’exaspèrent le soir et pendant la nuit, et constituent pour le syphilitique une variété de mal de
Re). Pre tête très souvent confondue avec la céphalée vraie, ou l’algie symptomatique de la périostose crânienne. »
En 1848, Minich de Padoue donne l'observation d’un homme de 25 ans, syphilitique, atteint d’une céphalée frontale intense et qui guérit après quatre jours de traitement par le sublimé corrosif, d'après la méthode de Dzondi.(Ann. de Thérapeutique publiés par Rognetta, fév.1848, tom. V, pag. 422.)
La même année, Franceschi donne aussi l'observation d'une femme mariée, âgée de 25 ans, devenue syphilitique après son mariage, qui éprouvait depuis quinze jours une douleur insupportable dont le maximum siégeait à la tempe gauche et dans la région du sinus frontal correspondant. Aucun traitement ne réussit, si ce n'est le mercure, qui la calme après quatre jours et qui supprime toute douleur vers le vingtième jour. (Il Raccoglitore medico, obs. rapportée daus la Gazette m dicale, 1838, pag. 614.)
L'observation suivante est encore un exemple de ces névralgies frontales.
PREMIÈRE OBSERVATION (personnelle).
Marie G..., âgée de 26 ans, cuisinière à Montpellier, est couchée au n° 20 de la salle Sainte-Marie, à l’hôpital Saint-Éloi. D'un tempérament nervoso-sanguin, elle a une complexion assez forte et une bonne constitution. Son père est mort rhumatisant. Elle s’est toujours assez bien portée, mais elle a été sujette aux migraines, surtout depuis un an. Comme maladies antérieures, elle ne signale que la fièvre typhoïde à l'âge de 13 ans. Réglée à 15 ans, ses menstrues ont toujours été régulières. Au moment où elle entre à l'hôpital, mars 1882, elle se plaint de douleurs atroces dans la tempe droite, s’irradiant en avant de l'oreille et remontant vers le sommet de la tête. Ces douleurs, qui datent déjà de plusieurs mois, sont devenues depuis une semaine absolument intolérables. Cette malheureuse se tord dans le lit, crie, pleure, et elle est littéralement folle de douleur, Elle refuse toute nourriture pendant des journées entières, etenfin elle demande qu’on la «guérisse ou qu'on la tue». Ces affreuses douleurs présentent, la nuit surtout, une violence inouie.
Soigneusement examinée des pieds à la tête, cette femme ne présente
LES aucune trace de syphilis. On essaye, dès les premiers jours, les révulsifs, le sulfate de quinine, les dérivatifs. Aucune médication n’est, suivie de succès. Cependant M. le professeur Combal, qui avait pensé à la syphilis depuis quelques jours, veut, malgré l’absence de tout signe, élucider cette question, et ajoutant peu de foi aux dénégations les plus formelles de la malade, il donna le sirop de Gibert. Après quatre jours, légère amélioration; les douleurs sont devenues tolérables. Après dix jours, elles ne se font plus sentir qu’à l'entrée de la nuit. Après quinze jours, guérison complète. Le traitement est continué pendant quelque temps.
Après sa guérison, la malade à avoué avoir eu, en juillet 1880, une ulcération à la grande lèvre, suivie cinq mois après da mal au gosier.
A propos de la névralgie du trijumeau, voici ce que dit Lagneau : « La grosse racine ou racine ganglionnaire du nerf trijumeau étant destinée à la sensibilité générale, à cette branche nerveuse qui se ramifie dans le cuir chevelu, dans la peau des régions auriculaire et faciale, etc..., doivent se rapporter toutes les douleurs, toutes les névralgies qui se manifestent dans ces régions céphaliques ».
Ces douleurs occupent souvent la moitié latérale de la tête, ainsi que le prouve l'observation suivante de Waton, et semblent par conséquent avoir pour siège tous les rameaux provenant de
la grosse racine.