OBSERVATION III
(Vibert. — Accidents du travail).
Hystéro-neurasthénie traumalique de gravité moyenne
à forme surtout neurasthénique.
La dame R..., trente-six ans, marchande des quatre-saisons, a été blessée le 8 juin. Un fiacre a cogné sa voiture, elle a été renversée par cette dernière dont les roues lui ont heurté les jambes, Elle a éprouvé une très vive émotion parce qu'elle a prévu l'accident pendant quelques instants et a compris qu'il était inévitable, Elle a été soignée d’abord par des boutiquières
du voisinage, puis, au bout d’une demi-heure environ, elle est
rentrée chez elle en voiture. Elle ne pouvait marcher parce qu'elle souffrait des reins, du ventre, des jambes ; elle avait un tremblement de tout le corps.
Le médecin qui l’a examinée le jour même de l'accident a
constaté des contusions multiples et signale des crachements de | sang hémoptoïques qui se seraient répétés à diverses reprises.
Examen d'expertise le 12 décembre, six mois après l'accident. — La dame R... est bien constituée, mais paraît amaigrie. Elle assure avoir toujours eu une bonne santé jusqu'au moment de l'accident le 8 juin dernier. Elle était bien un peu nerveuse et impressionnable, dit-elle, mais elle n'a jamais eu d’attaque de nerfs.
Il n'existe aujourd'hui aucune trace extérieure des blessures reçues le 8 juin dernier, il n'existe pas non plus de traces de la lésion pulmonaire qui aurait occasionné les crachements de sang. En auscultant la poitrine, on entend partout le murmure vésiculaire avec ses caractères normaux et sans différence appréciable entre le’côté droit et le côté gauche.
Læ& dame R... se plaint d’ailleurs, beaucoup moins aujourd'hui, de ses blessures qui sont, elle le reconnaît, presque guéries, que.de divers troubles nerveux qui sont apparus à la suite de l'accident du 8 juin dernier et qu’elle décrit de la façon suivante.
Elle ne peut dormir ; toute la nuit elle est agitée et cherche en vain le repos; c'est seulement le matin, quand ses deux enfants (dont l’aîné a onze ans) sont réveillées, qu’elle trouve un peu de sommeil. La présence de ses deux petites filles suffit
à calmer l'anxiété, la peur irraisonnée, de. sont une des princi-
pales causes de l’insomnie.
Dans la journée aussi, la dame R..., éprouve très souvent
des peurs pour le motif le plus futile ; elle-même en rit aussitôt après. Parfois aussi, sans aucune cause appréciable, elle est prise d’anxiété il lui semble qu'un grand malheur, de nature indéterminée, va la frapper.
Elle est incapable, dit-elle, de se livrer à aucune occupation suivie, parce que sa tête devient tout de suite vide. Elle s’installe, par exemple, pour coudre, et au bout d’un certain temps, elle se surprend immobile, son ouvrage sur les genoux et ne pensant à rien. Elle cherche quelquefois à surmonter cette torpeur, surtout quand elle se livre à la lecture, qui a toujours été dans ses goûts. Mais si elle insiste trop, elle est prise d’un violent mal de tête, accompagné d’étourdissements, de bourdonnements d'oreilles, de brouillard devant les yeux, d’un peu de confusion dans les idées et d’un grand malaise général. Ces sortes d'accès durent, en général, une vingtaine de minutes. Ils surviennent, non seulement, après une lecture prolongée, mais encore à la suite de tout effort d'attention ou d’une émotion, parfois sans que la dame R... sache pourquoi.
La mémoire est diminuée, ou du moins présente des lacunes, surtout en ce qui concerne les menus événements quotidiens. La dame R... oublie de saler la soupe qu’elle prépare ; elle descend pour faire une commission, et une fois dans la rue, elle ne sait plus où elle allait ni ce qu'elle voulait acheter. Elle part pour la mairie, et elle se trouve aux Halles, où elle n'a rien à faire, etc.
« Elle est devenue, dit-elle, très irascible. Elle rudoie ses enfants, habitués autrefois à des caresses. Sa petite fille ne lui apporte pas assez vite ce qu'elle demande, elle lui lance une assiette, et aussitôt fond en larmes à la pensée qu'elle aurait
pu atteindre et blesser cette enfant.
Tout la fatigue, l'agace et l’ennuie, même les caresses de ses enfants. Elle évite la fréquentation de ses amies et de ses connaissances pour ne pas avoir à soutenir de conversations prolongées.
Une autre cause de gène est un tremblement très accentué qui la prend de temps en temps. Au cours de notre éxamen, ce tremblement s’est manifesté à plusieurs reprises, par exemple chaque fois que le récit ou les questions amenaient une émotion, et aussi quand la dame R... devait accomplir certains mouvements un peu appliqués. Ainsi, quand il lui a fallu remettre ses souliers et les lacer, quand nous lui avons demandé de saisir une ou plusieurs épingles, au milieu d'un tas d’autres, nous avons vu les mains prises d'un tremblement qui augmentait rapidement et qui ne disparaissait que quand le mouvement intentionnel avait cessé.
* Le tremblement se manifeste aussi dans la voix au moment des vives émotions, et s'accompagne alors d’un peu de bégaiement.
La dame R... se plaint aussi de quelques troubles digestifs : lourdeur, ballonnement après les repas ; parfois quelques nausées. Elle mange fort peu, dit-elle, pour éviter cette gène et elle aurait beaucoup maigri.
Les règles, supprimées brusquement au moment de l’accident, auraient été très diminuées les mois suivants, mais, seraient redevenues normales maintenant.
Peu de signes physiques accompagnent ces divers troubles nerveux. La sensibilité cutanée et restée à peù près normäle et égale des deux côtés, Il n’y a point de rétrécissement notable du champ visuel. Les diverses couleurs sont perçues, sauf le
violet qui est pris pour du gris par les deux yeux: Le réflexe
du genou est normal des deux côtés. Le réflexe pharyngien est notablement diminué. Le pouls est très accéléré ; (entre 116 et 124). La dame R... dit qu'elle a essayé de reprendre un peu de travail, en novembre dernier, Elle payait quelqu'un pour pousser sa voiture, et elle essayait de vendre. Mais, au bout d'une dizaine de jours, elle a été obligée d'y renoncer, ne pouvant supporter cette fatigue,
D'ailleurs, quelques jours après, elle a été prise d’une névralgie sciatique, qui l’a obligée à s’aliter, dit-elle, du 14 novembre au 8 décembre. Cette névralgie, qui occupe le membre inférieur gauche se manifeste encore par des points douloureux au niveau de la malléole externe, de la tête du péroné et du grand trochanter.
En résumé, la dame R... est atteinte de troubles nerveux, dont l’ensemble constitue l'affection dite névrose traumatique. Cette affection dont la réalité nous paraît certaine, a empêché la plaignante de se livrer jusqu’à présent à un travail régulier et suivi. Mais la maladie, ne se présente pas chez elle sur des caractères bien graves, ne s'accompagne pas de signes physiques bien accentués de sorte que la guérison sera sans doute
obtenue dans six ou huit mois.