L..., âgé de vingt-neuf ans, a des antécédents familiaux
assez chargés. Lui-même, à la suite d’une fièvre typhoïde infan-
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tile, est resté aphone pendant plusieurs mois. D'ailleurs d'excellente santé depuis lors, nulle maladie : pas d’alcoolisme.
C’est le 21 octobre 1885 que survint l'accident qui a été l'origine de toute la série de manifestations hystériques que nous allons exposer.
Ce soir-là, sur le Cours-la-Reine, L... suivait, traïnant sa voiture, la voie d’aller du tranway, entre la voie de retour et Le trottoir qui longe la Seine; il faisait à peu près nuit. Il était parvenu à la hauteur du pont des Invalides, lorsque tout à coup vint fondre sur lui, courant à fond de train, une lourde voiture de blanchisseur très chargée, conduite par des gens ivres, La roue de la voiture à bras fut accrochée et L... violemment projeté sur le trottoir, d'où il fut relevé absolument sans connaissance. Le cheval de la voiture du blanchisseur n'a pas touché L... et les roues de cette voiture ne lui ont pas passé sur le corps. Il ne portait pas de plaie apparente; il n'y a pas eu de sang répandu. Placé dans sa propre voiture à bras, L... fut conduit chez un pharmacien d'abord, où il est resté environ vingt minutes, et de là, toujours sans connaissance, à l'hôpital Beaujon.
Les détails qui précèdent ont été donnés par le jeune C... et confirmés d’ailleurs par un nommé L..., gardien de la paix du poste du Palais de l'Industrie, présent au moment où l'accident est survenu. Ce récit est bien différent de celui que donne L... lui-même, quand on l'interroge à ce sujet. Il s'est fait sur la façon dont l'accident a eu lieu une légende à laquelle il croit fermement et dont toutes les circonstances se présentent de temps en temps à lui dans ses rêves, La voiture du blanchisseur arrive de loin avec un grand fracas; le cheval
fond droit sur lui et lui donne de la tête dans la poitrine. Il
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tombe, sent sa tête heurter le sol et, enfin, la lourde voiture lui passe sur le corps, au niveau de la partie supérieure des cuisses. En général, à ce moment du rêve, le malade se réveille en sursaut et poussant des cris. À l’Hôtel-Dieu et à la Salpétrière, on l'a plusieurs fois entendu s’écrier : « Arrêtez, ne fouettez pas le cheval, il va m'écraser. »
En réalité, le malade a complètement perdu la mémoire de tout ce qui s’est passé au moment de l'accident sur le Cours-
la-Reine. Il fut transporté à Beaujon où il resta pendant cinq où six
jours sans connaissance. Revenu à lui, il se montra fort surpris de se voir à l'hôpital ; il ne se souvenait absolument de rien de ce qui s'était passé. C>n'est que plus tard, après les avoir entendu raconter autour de lui, il l'avoue lui-même, que les circonstances de l’accident telles qu'il les raconte se sont présentées à son esprit.
Plusieurs faits relatifs à son séjour à Beaujon méritent d’être signalés ; 1° Il sentait ses membres inférieurs comme morts ; il ne pouvait d’abord les élever au-dessus du lit qu'en les soulevant à l’aide de ses mains. Au bout de quelques jours cependant, il put quitter le lit et sortir de l'hôpital pour se rendre chez lui, en partie à pied ; 2il portait de grandes taches noires (ecchymoses) sur la hanche et sur l’aine droite, ainsi que sur l'abdomen ; 3° il souffrait de la tête comme il souffre encore aujourd'hui.
Au sortir de Beaujon, il resta huit jours couché dans son hôtel. Là apparurent des épistaxis abondantes qu'il ne put arréter qu’en se tamponnant à l’aide d’un chiffon et qui se reproduisirent plusieurs fois. |
Etant sorti de chez lui un jour pour aller voir des amis, il
fut pris d’une grande attaque, précédée d'une sensation de boule remontant au cou, et dans laquelle il y eut perte de connaissance. Il fut alors placé sur un brancard et conduit à l'Hôtel-Dieu.
Durant la première semaine, le malade n'a pas cessé d’être plongé dans le coma. A son réveil, il a présenté, pendant deux jours, tous les caractères du mutisme hystérique. Epistaxis fréquentes, plusieurs tamponnements. L'impuissance motrice des membres inférieurs, d’abord imparfaite, est devenue peu à peu complète.
Le sujet est admis le 25 mars 1886 à la Salpêtrière et Charcot constate l’état suivant :
Spasme facial gauche, sans participation de la langue ;
Intégrité sensitive et motrice des membres supérieurs.
Aux membres inférieurs, les mouvements sont tellement affaiblis que L... peut à peine les détacher du plan du lit; la station debout est possible, le sujet étant soutenu par des aides, mais impossibilité de faire un pas en avant : malgré tous les efforts que fait le sujet, ses pieds restent littéralement fixés sur le sol.
Les troubles de sensibilité aux membres inférieurs sont au complet : anesthésie cutanée dans tous les modes ; anesthésie profonde, si bien que le sujet ne sent pas la moindre douleur aux mouvements de traction, de torsion qu'on imprime à ses articulations. Perte du sens musculaire.
L'anesthésie des membres inférieurs se limite d’une façon caractéristique du côté de l’abdomen et du tronc. En avant, cette limite est représentée par une ligne qui suit le pli de laine de chaque côté jusqu’à l’épine iliaque antérieure, respec-
tant-les organes génitaux ; en arrière, c’est une ligne qui suit
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l'insertion des muscles fessiers, réservant au centre une sorte de V qui correspond au sacrum.
Les recherches des stigmates hystériques donnent les résultats les plus complets ; anesthésie absolue du pharynx ; goût totalement perdu ; anosmie, obnubilation de l’ouïe des deux côtés ; rétrécissement concentrique double,
L... a présenté à la Salpêtrière une série d'attaques dont le caractère hystéro-épileptique a été en s’accentuant progres-
sivement. Une de ces attaques a mis fin à la paraplégie.
OBSERVATION V (traduite de Kræpelin)
(Einfuhrung in die Psychiatrische Klinik)
Hystéro-neurasthénique traumatique.
Nous avons observé le cas d’un ouvrier de soixante etun ans, qui fut renversé sur le sol avec sa femme et sa fille et fut très contusionné. La blessure s'étendit au genou droit, à l’avantbras droit, à l’os malaire et au crâne du côté droit. Mais ces blessures guérirent vite.
Bientôt après le malade remarque en lui un changement remarquable. Comme il nous le raconte, avec une certaine loquacité, il devient oublieux, ne reconnaît plus les personnes, se sent affaibli au point de dormir en plein midi. Il faut qu'il fasse des efforts pour suivre une conversation; il ne peut plus rester au cabaret, s’y trouve mal à l'aise et est obligé de sortir.
Il pense sans cesse à son accident et en parle à ses parents. Il
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se chagrine au sujet de son avenir et de celui de sa famille, parce que le procès avec l'administration des chemins de fer reste en suspens.
Sa capacité de travail est tout à fait diminuée; il travaille encore de son métier mais peu longtemps, parce qu'il n'a pas la force nécessaire. Il n’éprouve plus de plaisir à être en compagnie ; tout lui està chargeet l’impressionne désagréablement. La lecture lui est plus difficile qu'auparavant ; il a bientôt des maux de tête et ses yeux se ferment. Quand il parle, il a souvent la sensation d’avoir quelque chose dans le gosier et les hésitations au milieu d’un mot sont fréquentes. Il est toujours un peu gêné, pendant la marche ; il a facilement des battements de cœur, des douleurs de la colonne vertébrale, et de fortes transpirations, Il croit qu'il va perdre connaissance, ne peut plus monter sur une chaise parce qu'il a l'angoisse de la chute. Le caractère du malade est caractérisé par un état de dépression en rapport avec tous ces troubles.
A l'examen, nous observons un homme petit, corpulent, présentant des battements de paupières quand il ferme les yeux, du tremblement de la langue, un léger strabisme. Le réflexe rotulien droit est diminué; les réflexes cutanés sont plus faibles à droite qu’à gauche. Quand le malade ferme les yeux il vacille ; la fatigue vient très vite ; le pouls est accéléré. Au moindre effort apparaît de la rougeur au visage. La sensi-
bilité de l'oreille droite est diminuée.