CHAPITRE II
Les Etats à Décharge
Qu'est-ce qu’une décharge? Une rupture d'équilibre.
Le Réflexe, décharge élémentaire normale, avec Richet.
Du Réflexe à la crise, avec Brown-Séquard.
La Colère, la Passion, les Larmes, l’Inspiration sont des décharges nerveuses.
La caractéristique psychologique des décharges. Manque momentané d’inhibition ou de contrôle cérébral.
Qu'est-ce qu’une décharge ? Littré nous dit, en parlant d'électricité, que c'est la cessation subite d’un état de tension. Il nous semble qu’au point de vue nerveux, la même définition peut se soutenir. Que voyons-nous dans une crise d’épilepsie franche ? Une chute brusque et bruyante de la tension ner-
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veuse par irritation traumatique, chimique ou psychique d’un cerveau prédisposé. On peut observer tous les degrés dans la mise en tension comme dans la décharge. Là, comme ailleurs, la décharge ést une rupture d'équilibre.
Trouvons-nous dans le système nerveux, fonctionnant normalement, un exemple de rupture d’équilibre ?
Disons d'abord que la rupture d'équilibre est une loi générale de la vie, avant de l'être du système nerveux. Comme le dit le professeur Pierret : « Tout se forme, se déforme, évolue ; les forces naturelles sont en évolution constante. Qui dit évolution, dit rupture d'équilibre. » La vie comme la mort ne sont pas autre chose, un moment dans l’universelle évolution.
Un des faits scientifiques les plus frappants des temps modernes n'est que la confirmation ou l’origine de ces idées. Le préparateur de Delage a obtenu la parthénogénèse par simple piqüre des œufs d'oursin. Il a suffi d’une rupture d'équilibre, d’un mouvement purement mécanique, pour provoquer l'acte organique et complexe de la fécondation. Ce fait est gros de conséquences et, si on le rapproche de la cristallisation par simple secousse, des phénomènes diastasiques et catalytiques, ne découvre-t-on pas un nouvel horizon ?
Pourquoi le système nerveux échapperait-il à la loi qui veut que tout mouvement appelle du mouvement chez les êtres organisés ?
Ne savons-nous point, au contraire, que c’est là le
propre de cette partie de nous-mêmes et que comme l’a si bien dit Richet :
« La fonction du système nerveux consiste à recevoir les excitations du dehors et à y répondre par des mouvements appropriés. »
C'est la définition que le grand physiologiste nous donne du réflexe. Le réflexe, voilà l’ébauche de la décharge pour le système nerveux.
Examinons maintenant une expérience classique et malheureusement trop oubliée de Brown-Séquard. Celui-ci prend un cobaye et malaxe la peau de la joue ; l’animal a un mouvement approprié banal, un réflexe simple: Ce mème cobaye, Brown-Séquard lui coupe le sciatique et recommence, en les répétant, les excitations de la joue.
Si l’expérimentateur continue, il arrive, avec beaucoup de patience et au bout d’un temps plus ou moins long, à donner au cobaye une crise d’épilepsie avortée d’abord, franche ensuite.
S'il s’en tient là, le cobaye aussi, et celui-ci n’en restera pas épileptique pour si peu ; mais si, continuant les excitations, on crée chez lui l'habitude convulsive, au bout d’un certain temps l'animal prendra très facilement une crise, même spontanément. L'épilepsie est créée. L'animal est et restera épileptique ; il engendrera des épileptiques.
Donc, en partant du réflexe et en excitant artificiellement (le mode d'excitation importe peu) les centres nerveux, on peut avoir tous les degrés, depuis le réflexe exagéré jusqu’à la crise nette.
‘ Essai de Psychologie générale.
Si l'habitude de la crise se garde, l’épilepsie demeure avec toutes ses conséquences.
En résumé, la décharge est un phénomène normal, le réflexe est une décharge élémentaire. Qui dit réflexe, dit acte échappant, non au contrôle, mais au pouvoir des centres supérieurs : volonté ou jugement. Tous les degrés dans cet acte ; des causes diverses peuvent en modifier l'intensité, mais le type initial demeure comme fonctionnement.
Il nous reste à voir si la décharge peut encore affecter d'autres modalités que celles d'une névrose par exemple.
Prenons un fait de la vie courante où chacun puisse retrouver et analyser ses impressions, celui des larmes que peut verser n'importe qui à la suite d’une émotion profondément ressentie. Que se passe-t-il ? A la suite d’un traumatisme nerveux une réaction motrice et sécrétoire que généralement la volonté est impuissante à arrêter. Est-ce autre chose qu une crise en miniature ou un réflexe exagéré ?
Qu'est-ce que la colère ? Un réflexe dont nous ne sommes pasles maitres et qui souvent ne nous laisse que des regrets. Que dire alors de la violence? Et toute notre vie, celle des gens dits normaux, n'estelle point remplie de ces émotions dont nous ne sommes pas les maitres. Un homme parfaitement raisonnable, à prédominance critique absolue, ne ressemblerait-il pas à une horloge admirablement réglée et ne serait-il pas parfaitement ennuyeux ? Et si cet homme-là faisait souche, ne faudrait-il point chez ses descendants dire adieu à la foi, à l’enthou-
siasme, à l'art, à la passion, aux actions héroïques, à toutes les quotidiennes émotions de la vie de chacun ? Un pareil être serait vraiment un anormal, tant il est vrai que la santé, comme la Justice ou la vérité, ne sont souvent que de l'harmonie à égale distance de deux extrêmes.
Qu'est-ce que la rougeur émotive? Un réflexe non inhibé.
Que sont l'émotion, la passion? Des impressions contre lesquelles sont impuissantes volonté et jugement, véritables réflexes cérébraux chez des individus à frein cortical relativement insuffisant, étant donnée leur puissance de sensibilité. Une impression s'implante, rien ne la corrige, elle reste avec toutes ses conséquences, série d'actes réflexes qui plus tard, la raison revenue, seront plus ou moins bien appréciés. Il y a toute une étude psycho-physiologique intéressante : celle des passionnés opposés aux raisonnables. Ils ne sont peut-être pas très loin de la névrose et depuis bien longtemps les auteurs l'ont signalé.
Honoré disait jadis, en montrant sa salle de femmes : « Il y a de l'hystérie chez toutes ces femmeslà.» Et près de nous, le professeur Dubois,de Berne, ajoute : « Nous oserons insinuer que toutes ces dames sont hystériques, tout en leur disant qu'elles ne sont que nerveuses et que ce nervosisme à fleur de peau leur va très bien, constitue un des charmes de leur fémininité. » |
Ces exagérations, toutefois, ne sont point obligées d'être des tares. Flourens l’a dit: « La plus grande
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dose de vie appartient à celui qui sent le plus vivement, » et les supérieurs sont presque tous des gens chez lesquels la sensibilité n’a d'égale que la raison. Trop sentir n’est un mal que si la réaction qui en résulte prend une forme pathologique.
Mais la psycologie nous apprend que la décharge a bien d’autres modes: un des plus frappants est celui de l'inspiration chez l’homme de génie.
Pour l’'étudier encore nous avons, outre les ouvrages de Lélut, Brierre de Boismont, Lombroso, Grasset, Féré, Janet, Joly, les très nombreux documents que dans leur auto-biographie, appuyée par le récit de leurs contemporains, nous ont laissé les grands hommes. Nous avons la description, par plusieurs, de ce qu'était l’inspiration, état brusque et involontaire, nécessaire à la production de l'œuvre géniale, que les grands hommes recherchaient et provoquaient par toutes sortes de petits moyens. Nous choisissons pour abréger.
Ecoutons Claude Bernard nous décrire ce mo- MOTTE
« Vous sentez un petit coup d'électricité qui vous frappe la têle et, en même temps, vous saisit le cœur. Voilà le moment du génie... Puis tout à coup vient un trait de lumière ; l’idée neuve apparaît avec la rapidité de l'éclair, comme une sorte de révélation subite. »
N'est-ce point la décharge camme nous l'avons décrite, mais se faisant dans un organisme supérieur au lieu de se produire dans le cerveau de l'habituel névropathe,
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Voyons dans Balzac l’aspect extérieur de l’inspiré :
" « Lorsque Solar vint le voir, le romancier, l'œilen feu, les cheveux en désordre, les lèvres émues, les narines palpitantes, les jambes écarquillées, parlait ainsi...)
Et Balzac racontant la facon dont il concut la Comédie Humaine : « Je vis, écrit-il, dans une athmosphère de pensées, d'idées, de plans, de travaux, de conceptions qui se croisent, bouillent, pétillent dans ma tête à me rendre fou... » Ce fut alors qu’un jour, jour de joie et de délire, l’idée jaillit comme un éclair, brusque, nette, précise : il est soudainement illuminé par cette grande pensée de la Comédie Humaine.
Voyons, toujours par des exemples et des faits précis, ce que pensaient de l'inspiration quelques cerveaux puissants et comment ils la provoquaient. Ils faisaient, chacun à sa manière, de la congestion cérébrale, état favorable à la décharge nécessaire qu'ils désiraient et attendaient.
? Il faut que vous me disiez comment vous faites votre musique, demandait un jour Tronchin à Grétry. « Mais comme on fait des vers, un tableau. Je lis, je relis vingt fois les paroles que je veux peindre avec des sons; il me faut plusieurs jours pour échauffer ma tête; enfin, je perds l'appétit, mes yeux s’enflamment, l'imagination se monte.
1 Séché, Balzac.
2 Brierre de Boismont. — L’'Hallucination,
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Alors je fais un opéra en trois semaines. » Il consultait Tronchin pour des troubles nerveux et Tronchin de lui répondre : « En travaillant de la sorte, vous ne guérirez Jamais. »
Pour se mettre en hypertension et en arriver à la salutaire décharge psychique, Edgard Poë buvait de l’eau-de-vie ; Verlaine, de l’absinthe ; Hoffman, du vin; Voltaire, du café; Baudelaire s'en tenait au haschich et Thomas de Quincey à l'opium. Alfred de Musset avalait un horrible mélange de bière et d’absinthe, après quoi il fumait cigare sur cigare. Il ‘en éprouvait une ivresse spéciale, sous l'influence de laquelle il entrait dans une sorte de catalepsie. « Alors, dit d'Orcet, il faisait son choix dans les images bizarres flottant à sa portée comme un pêcheur qui jette sa ligne dans une eau poissonneuse. A mesure que ses matériaux lui parvenaient, il les rangeait dans son œuvre avec autant de sang-froid et de facilité qu'un macon perché sur son échafaudage. Artificiellement, mais violemment concentrée, son imagination leur donnait sur place le dernier coup de ciseau, et telle était la netteté de sa mémoire, que le lendemain, lorsque les fumées du poison s'étaient dissipées, il n'avait conservé d'autre souvenir que celui des vers composés la veille et qu'il écrivait sans retouches. »
Féré nous dit que Schiller plongeait ses pieds dans la glace; Milton et Descartes s'enfonçaient la tête dans des coussins ou des couvertures ; Cujas travaillait couché à plat-ventre sur ses livres; Leibnitz, Thomas, Rossini travaillaient aussi couchés. Rous-
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seau méditait la tête au soleil en plein midi et, vieilli, il disait : « Je n’ai plus le courage de me donner la fièvre. »
‘«<Gluck, lui, pour composer avait besoin d'espace. À lui le grand air et l’ardeur du soleil frappant sur sa tête. Ce fut en plein soleil, au milieu d'une prairie où il faisait transporter son piano qu'il composa les deux /phygénies.
« Un des plus célèbres prédicateurs du siècle de Louis XIV, avait l'habitude de s’enfermer au fond de ses appartements. Personne ne pouvait pénétrer jusqu'à lui. Profitant d’une porte laissée ouverte, le valet de chambre se glissa dans le lieu prohibé. Tout surpris d'entendre des airs de violon, il s'arrête, cherche à savoir d’où ils viennent, acquiert la certitude qu'ils partent de la chambre de son maître, et, appliquant son œil au trou de la serrure, il le voit en chemise, jouant du violon, dansant jusqu'äu moment où, épuisé, couvert de sueur, il s’asseoit devant son bureau et se met à écrire. » g
Nous n'insisterons pas davantage sur ces faits. Mais en disant que le fonctionnement cérébral des hommes de génie touchant l'inspiration se rapproche de celui des névroses dans ce qu’elles ont d’élémentaire, nous n’avons pas la prétention d'innover ; nous voudrions simplement montrer les liens qui rattachent ces états à la psychologie normaie ou du moins à celle de la majorité.
Je ne voudrais point aller trop loin, mais cette facilité qu'ont certains artistes dramatiques à se
1 Brierre de Boismont. — L’Hallucination.
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mettre dans la peau d'un personnage, cette suggestibilité facile qui les fait vivre de sa vie, sentir ses émotions et souvent pleurer de vraies larmes, ne serait peut-être pas sans rapport avec le sujet qui nous occupe. En parlant des artistes en général dans son livre de l’Aystérie et des Hystériques, le D' Hartemberg ne nous dit-il pas :
« J'ai souvent été frappé de la ressemblance qui rapproche la mentalité des artistes créateurs de celle des hystériques. Chez les uns comme chez les autres c'est la même puissance d'imagination, la même intensité de représentation, la même concrétisation des images qui s’objectivent dans le monde extérieur. Mais chez les premiers, la critique, la raison restent maîtresses de ces projections et les canalisent en général dans la direction de l’œuvre entreprise, quoique dans des cas nombreux et historiques, il semble que souvent l'artiste soit possédé par son œuvre beaucoup plus qu'il ne la possède. Chez les seconds, au contraire, l'absence de critique, de raison, de contrôle, de direction, permet l’éclosion de symptômes illogiques. »
Et Lefébure nous dit d'autre part :
«Le tempérament poétique serait-il autre chose qu'une hystérie saine gardant la conscience pour témoin et la volonté pour régulateur. » Et n’est-ce point à cela que pensait Diderot quand il écrivait : «Rien qui se touche de plus près que l'extase, les visions, les prophéties, les révélations, la poésie fougueuse et l'hystéricisme. »
Ces dissertations toutefois, pourraient paraître