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Le besoin de direction

Le caractère bien connu des douteurs, c'est précisément leur doute, leur indécision, leur aboulie dépendant d'une certaine insuffisance cérébrale, bien entendu. J'ai essayé de montrer comment ce trouble de la volonté jouait un rôle essentiel dans la plupart des accidents des hystériques, comme dans la formation et le développement des idées fixes chez les psvehasthéniques. C'est cette insuffisance de la volonté qui me paraît essentielle et sur laquelle il faut insister.

Au premier abord ces malades semblent incapables de mettre

(68 [NFLUENCE S0MNAMBUL1QUE

;i exécution leurs résolutions, parce que celles-ci sont trop faibles. Ils semblent savoir ce qu'il faudrait faire, niais leur volonté esl vacillante, incapable de résister à un désir, aune habitude, incapable de franchir le plus petit obstacle. Ce sont ces personnes qui pourraient justement dire: video meliora protwque, détériora se- (juor. Cette faiblesse semble dépendre d'une indifférence, d'une absence totale d'émotions. Ce n'est pas tout à fait juste, comme j'ai essayé de le montrer, ces malades ont au contraire des émotions très vives ', ce sont même souvent ces émotions trop vives et trop persistantes qui épuisent leur cerveau et diminuent leur volonté, ou qui s'opposent à leurs efforts volontaires. Mais il est vrai que ces émotions sont, si l'on peut ainsi dire, mal placées . elles se répètent indéfiniment toujours les mêmes ou bien elless'éveillent au hasard à propos de phénomènes insignifiants ou nuisibles. En réalité, comme l'avait remarqué justement M. Ribot,. les émotions n'accompagnent guère la résolution volontaire que le malade semble avoir. De là ces efforts que fait l'aboulique pour augmenter, autant que possible, la force et le caractère émotionnant de son acte, de là cette manie des engagements d'honneur, des serments, des vœux, des pactes si fréquents et si singuliers chez ces malades et sur laquelle j'espère pouvoir écrire un jour une étude particulière. Mais, malgré leurs efforts, l'idée qui est voulue reste terne et impuissante et aucune résolution utile n'arrive à l'exécution.

Ce premier caractère de leur volonté dépend, à mon avis, étroitement d'un second phénomène. L'idée acceptée par le sujet,, désirée même par lui, reste faible et ne se transforme pas en actes parce qu'elle est simple, étroite, composée de peu d'éléments psychologiques. Ces éléments, ces images ont encore leurs conditions dans le cerveau, ils pourraient être évoqués, mais ils ne le sont pas. L'esprit semble ne pouvoir synthétiser qu'un petit nombre de faits moraux, un nombre insuffisant pour faire masse et pour forcer la résistance des autres systèmes psychologiques. Ces maad es semblent avoir pris une résolution ; mais c'est une résolution abstraite, ce n'est pas une décision concrète, précise, applicable immédiatement à la situation présente.

En réalité, les abouliques n'ont pas seulement des décisions faibles, ils n'ont souvent aucune décision et restent indéfiniment

I. Un cas d'aboulie et d'idées fixes. Revue philosophique, 1891, I, 382.

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une jeune dame de trente bus, Vi , qui, depuii deux an i couchée sani ettayei une leule lois de le levei . elle prél* nd nul lin horribleroenl du ventre el •• déjà ->ul>i une première opération chirurgicale, sans que I on ail pu trouver lu d< on mal.

Cette cause, Il voici : il \ •• «li\ mois, un personnage qui avail autrefois son amant est venu lui proposer de quitter son mari et son cuLint pour reprendre avec lui les anciennes relations. Elle aime trop sm» mari h son enfanl pour les quitte] ; elle aime t r < • [ > son amant pour renoncer a lui. Une petite indisposition lui a permis d'ajourner un peu la décision ; depuis elle n'ose plus guérir, ou plutôt elle n'ose plus vouloir guérir de peur d'avoii à cho entre son mari el son amant. On ne se figure pas les troubles mentaux que peul déterminer une proposition de mariage, il y aurait ;i écrire tonte une pathologie «le la demande en mari I

cueilli une dizaine d'observations déjeunes fillesoumême <!<• jeunes gens 4111 ont eu une foule d'accidents désignés sous le nom <l cideuts neurasthéniques, hystériques, des cas même de confusion mentale complète, comme chez De., uniquement déterminés par OC fait que le sujet ne savait pas s'il devait répondre a oui » ou « non » à la proposition qu'on lui faisait. Bien entendu, les troubles ne sont pas aussi forts quand les actions sont moins importantes, mais ils existent néanmoins toujours et ces hésitations rendent la vie de ces personnes insupportable.

Il ne faut pas oublier, d'ailleurs, la loi fondamentale des maladies mentales sur lesquelles insistait tant Moreau de Tours) et dont j'ai essayé bien souvent de montrer l'importance. Quand l'activité de synthèse, celle qui combine en une action nouvelle les éléments psychologiques et physiologiques, vient à diminuer, les phénomènes automatiques, résidus des activités anciennes qui les ont autrefois organisés, se développent démesurément. Non seulement le malade va être hésitant, mais il va être obsédé, tourmenté par des impulsions, des ties de mille espèces, il recommencera les attaques et les contractures.

On comprend donc que I<-s abouliques désirent sortir de leur hésitation, ils souhaitent ardemment de prendre une résolution, mais ils ne peuvent pas le vouloir. Eh bien, ils vont demander h une autre personne de vouloir pour eux. Comment cela est-il possible et comment cette autre personne peut-elle rendre le service singulier qu'on lui demande? C'est ce que nos études précédentes sur l'influence somnambulique vont nous permettre de comprendre, au moins en partie.

D'abord, dans le cas le plus simple, le directeur va simplement fortifier la résolution, l'idée que le malade avait déjà à peu près formulée. 11 la fortifie en l'enrichissant, en y ajoutant par le fait même des circonstances clans lesquelles il se trouve placé des détails et des émotions qui lui faisaient défaut. Le confessionnal, la consultation, le titre sacerdotal ou médical, le commandement et surtout la fameuse ordonnance médicale, dont tant de railleries n'ont pu entamer la formidable autorité, rendent déjà de grands services. Mais il faut souvent que le directeur ajoute plus encore, qu'il use de la menace, de l'ironie, de la caresse, de la prière, qu'il s'adresse à tous les sentiments qu'il sait exister encore dans le cœur du sujet et qu'il les éveille l'un après l'autre pour les forcer à faire cortège à l'idée chancelante. « Vous manquerez à des engagements qui maintenant sont publics, vous serez ridicule aux yeux de M. un tel, vous affligerez une personne que vous aimez, etc., etc.» Que de fois j'ai dû faire jouer tous ces ressorts de la rhétorique pour obtenir qu'une malade boive un verre d'eau, ou change de chemise comme s'il s'agissait d'obtenir les résolutions les plus graves ! L'idée grandit ainsi, repousse les impulsions et parvient à s'exécuter.

Déjà, dans ce premier cas, on voit que le directeur a dû grouper des idées dans l'esprit du malade et former de véritables systèmes de pensées : c'est ce qui est plus visible encore dans le second cas, le plus fréquent et le plus typique. La malade n'a en réalité aucune résolution dans une circonstance donnée, et il faut que le directeur fasse lui-même la synthèse que son sujet ne peut pas faire et lui impose la résolution toute faite. C'est là très souvent ce que les douteurs viennent demander à leur médecin, quand ils lui racontent leur vie et leurs incertitudes. «Faut-il me fâcher avec cette personne qui m'a regardée de travers ? — faut-il faire mon ménage ? — faut-il me marier? — faut-il acheter une robe? ~— faut-il recevoir mon amant? etc. » Ce sont entre mille autres

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commande i n I i i 'I urinei el lui indiquei l< h< un i u elle oublie cette opération importante On comprend maintenanl le rôle du dire< U ui el comment il doit eo r< aliti vouloii poui lei malades

Ouand il s'airil 'I accidents hystériques chez des malade* ai thésiques, !<■ rôle du médecin prend un aspect un peu particulier m;iis ne change p;i^ de nature II doit encouragei le malade ■» remuer ses membres paralysée, » reprendre II disposition >\< louvenirs, et lurtout .1 prendre conscience de ses Bensati< C'est ce « § * i * * j'ai décrit depuis longtemps, quand j'étudiais restaurations de l'état complet des hystérique i i que

M. Jules Janel s répété et expliqué si souvent en isss 89 J'expliquais cette opération en disant qu'il fallait élargir le champ de conscience, exciter et diriger l'attention. M. Jules Janel employait, comme plusieurs autres auteurs Pavaient déjà fait d'ailleurs, des termes qui me semblaient plus hypothétiques : il <lis;iit qu'il fallait réveiller les centres corticaux de la langue, dupharynx.de l'œsophage, de l'estomac chez une anorexique pour qu'elle puisse manger, qu'il fallait lui rendre la sensibilité de Bon cerveau pour qu'elle pût retrouver --es souvenirs. Il est juste de dire que l'on réveille le cerveau, mais on le réveille en excitant des idées, en dirigeant les associations, en reconstruisant des émotions complexes qui mettent en jeu les images et les sensations. I toujours une influence étrangère qui dirige un travail mental que le sujet est devenu incapable de faire tout seul.

Ajoutez à eette opération, clans certains cas plus complexes, l'influence de l'hypnotisme qui permet d'atteindre les impulsions subconscientes que le malade est bien incapable de détruire, puisqu'il ne sait même plus les comprendre, la puissance de la suggestion qui permet d'inhiber c- - s -tomes d'images et de les dissocier, et l'on comprendra le service énorme rendu à l'aboulique. Cet individu, si L'on peut me permettre cette comparaison, ressemble à un roi trop laible dont la plupart des sujets sont en révolte continuelle et il est trop heureux de rencontrer une personne capable de commander aux révoltés. On peut s'expliquer

472 INFLUENCE S0MNAMBUL1QUE

maintenant pourquoi, après une fatigue momentanée, déterminée par de telles séances, il se sent ensuite si bien portant et si heureux.

Pourquoi ce calme et ce bonheur continuent-ils pendant un certain temps après la visite du malade à son médecin? Parce que les décisions qui ont été prises ont une certaine portée, parce qu'un certain nombre d'événements immédiats ont été prévus et préparés, et surtout parce que le malade rassuré, consolé, dispose mieux pendant quelque temps de son faible pouvoir de synthèse et n'encombre pas sa pensée dune foule de rêves et de problèmes inutiles. Il faut aussi ajouter que l'impulsion donnée au cerveau, comme une sorte de mise en train, se conserve pendant un certain temps. Les éléments, les centres qui ont été associés, continuent a fonctionner ensemble et ils ne s'engourdissent plus aussi vite, parce qu'ils ne sont plus isolés.

D'ailleurs le malade emporte avec lui un viatique, c'est le souvenir de la personne qui l'a déjà réconforté. Cette image persiste vivement en lui parce qu'elle l'a vivement impressionné, elle détermine chaque fois qu'elle apparaît une émotion utile, elle exhorte, elle menace, elle encourage. Quand des problèmes se posent, l'aboulique livré à lui-même ne saurait que conclure ; mais il se souvient assez de la conduite de son directeur pour savoir ce que celui-ci dirait dans tel ou tel cas, et cette idée se transforme en une hallucination des paroles de ce directeur. Ainsi l'impulsion donnée se conserve et permet pendant quelque temps au malheureux aboulique de suppléera l'insuffisance de son activité cérébrale et de sa volonté.

Mais pourquoi donc le malade ne reste-t-il pas ainsi indéfiniment ? Pourquoi retombe-t-il fatalement au bout d'un temps plus ou moins long? Les mécanismes divers de ces rechutes sont bien curieux, j'insisterai surtout sur l'un d'eux qui me paraît contenir un enseignement psychologique.

Marguerite présente au plus haut point les phénomènes de l'influence, elle vient d'être endormie et se porte fort bien, volonté, attention, mémoire, sensibilité, etc., sont au plus haut point. D'après mes observations antérieures, elle doit rester dans cet état à peu près trois semaines, un mois. Elle sort se promener avec un de ses cousins qui tombe dans la chaussée au moment où passe un omnibus; elle le croit écrasé et est saisie de terreur.

i i m SOIN m DlHl h ION

Cepenuanl Marguerite n d pa \ d attaque, s< r< mel de on émotion cl peul continuer sa promenade, mata tout ton étal mental eal mo lifii

Mlle ne se seul plus dirigée I (Il CU p«ui. inr «lit ellC

crac, voua 6tea parti, voua ôtea disparu i<»ut d un coup, ic me trouvée seule el désespérée, i L hésitation esl complète poui le moindres action», elle u*a plus aucune décision, elle n p< toutes l«,v> bonnes résolutions qui venaienl <l ètr< pi i<

complil plus aucune des actions qui avaienl été décidéei I tention esl nulle e1 la perception difficile. « Il fail de nouveau nu il dans ma cervelle, je cherche a penser el je ne peux ps la mémoire <isi fortemenl troublée, il y a d abord une petite amnésie rétrograde portanl sur deux heures environ, suppri manl le souvenir de la promenade et de la sortie de I hôpital; il \ a en outre nue amnésie continue, très Incomplète, il vrai, empêchant le malade de conserver des souvenirs précis des événements nouveaux. Enfin l'anesthésie a réapparu sur toul le côté droit, avec rétrécissement du champ visuel, syndrome de Lasègue, etc.

La même malade, dans une autre circonstance, se trouve également très bien après une des séances que je viens de décrire ; <i\\e est « remontée », comme elle dit, et cette expression se comprend si on la rapproche de la figure précédente représentant les oscillations du niveau intellectuel chez M... La mère de Marguerite vient la voir au milieu de cette période d'influence et pour un motif quelconque la gronde. La malade se défend, se met en colère -et tout est de nouveau perdu, v Je ne peux plus penser à vous, tout est dérangé. » On retrouve au plus haut degré tous les symptômes précédents.

Je prends ces deux exemples au hasard parmi un millier d'autres, car le fait est d'une banalité désespérante et il a dû frapper tous ceux qui ont essayé de « remonter » ces malades par une méthode quelconque. Il se produit en effet, et cela est peu encourageant, quel que soit le procédé employé, que l'on ait ■endormi ou non, que l'on ait détruit les idées fixes, que l'on ait provoqué suivant la méthode de M. Jules Janet, la restauration de toutes les sensibilités cutanées et viscérales, ou que Ion se soit tout simplement servi de suggestions ; le fait se produit chez les douteurs, les psychasthéniques qui n'ont pas de troubles de sensibilité, cliniquement apparents, ainsi que chez les hystériques anesthésiques. Une émotion forte détruit, supprime tout le travail

47i INFLUENCE SOMNÀMBULIQUE

qui a été fait pendant la séance précédente. Il n \ a de différence (jne dans la force de l'émotion nécessaire pour amener ce résultat. Chez les sujets très malades, comme M..., ainsi que je l'ai décrit dans un chapitre précédent, il suffit de presque rien, d'une rencontre, d'un mot désagréable, d'une modification dans le travail, du plus léger ennui, de la plus légère crainte pour faire réapparaître des délires, des fugues, des amnésies étendues, des contractures des muscles du tronc et des viscères, une anesthésie généralisée. Chez les malades bien traités, surveillés avec beaucoup de soin, qui ont déjà été « remontés » souvent, dont les idées fixes sont bien détruites, chez ceux surtout, comme je l'ai observé quelquefois, dont l'activité cérébrale a été reposée et fortifiée par des sommeils prolongés, les petites émotions n'ont pas autant d'effet. Mais il n'en reste pas moins un fait happant, c'est que l'émotion est, chez tous ces malades, la grande raison, l'occasion constante des rechutes perpétuelles.

Comment comprendre ce fait? Faut-il dire que l'émotion détermine une nouvelle idée fixe, celle de l'accident? Ce n'est pas toujours vrai ; bien souvent ce sont simplement les idées fixes anciennes qui réapparaissent ; dans beaucoup de cas il n'y a aucune idée fixe, mais simplement chute profonde de l'activité cérébrale. Faut-il dire que l'émotion détermine une amnésie ? cela est en partie vrai puisque nous constatons presque toujours à la suite de l'accident un certain degré d'amnésie rétrograde et d'amnésie continue, mais l'amnésie ne porte pas sur les souvenirs de la séance précédente, sur le souvenir du directeur de conscience, pourquoi donc a-t-il perdu son influence? Pourquoi le sujet même avec une certaine amnésie portant sur deux heures, par exemple, ne reste-t-il pas raisonnable, capable d'attention et de volonté, comme il était deux heures auparavant. Pourquoi y a-t-il une destruction si profonde de toutes les autres fonctions: Faut-il dire que l'émotion produit une anesthésie, cela n'est vrai que dans certains cas, quand il s'agit d'hystériques prédisposés à ce phénomène et cela n'est pas vrai chez les douteurs qui présentent cependant ce même effet général de l'émotion. Cela n'ex* plique pas que le malade se serve si mal des sensations et des images qui lui restent. Enfin ce n'est que la constatation pure du fait : l'émotion amène souvent des anesthésies,ce n'est aucunemenl l'explication de cet effet de l'émotion. Expliquerait-on mieux en disant que l'émotion paralyse, engourdit les centres correspondant

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Je crois qu on interprétera mieux les choses en faisant rentrei ces phénomènes dans un groupe vie faits fort intéressanl signalé à propos de l'amnésie continue. L'émotion semble avoir, IU moins dans un certain cas, un pôle inverse de i -lui qui a sttribué à la volonté et à l'attention. Ce qui caractérif - deux

fonctions, c'était une activité de synthèse, une construction de

systèmes plus complexes édifiés a\ee les éléments <le la penfl les sensations et les imagés. Ces systèmes formaient I >lu-

tions, les perceptions et les jugements, la mémoire et la conscience personnelles; l'émotion, au contraire, semble douée d'un pouvoir de dissociation, d'analyse. Sauf dans des cas extrêmes où la dissociation va jusqu'à la destruction et pourrait même aller jusqu'à la mort, l'émotion ne détruit pas réellement les éléments de la pensée ; elle les laisse subsister, mais désagrégés, isolés les uns des autres, à un point tel quelquefois que leurs fonctions sont à peu près suspendues.

Or on a vu que le travail du directeur pendant les séances précédentes a été un travail de synthèse ; il a organisé des résolutions, des croyances, des émotions, il a aidé le sujet à rattacher à sa personnalité des images et des sensations. Bien plus il a échafaudé tout ce système de pensées autour d'un centre spécial qui est le souvenir et l'image de sa personne. Le sujet a emporté dans son esprit et dans son cerveau une synthèse nouvelle, passablement artificielle et très fragile, sur laquelle l'émotion a facile-

176 INFLUENCE SOMNAMDULIQUE

mont exercé su puissance désorganisatrice. Cette hypothèse a du moins l'avantage de rapprocher bien des faits et de rentrer dans une conception assez vaste du mécanisme psychologique. La pensée me semble comme le corps vivant lui-même osciller perpétuellement entre ces deux grands phénomènes : l'assimilation, l'organisation, l'accroissement et d'autre part la désassimilation, la dissociation et la destruction.

Mais, dira-t-on, pourquoi l'influence s'épuise-t-elle au bout d'un certain temps même quand la vie du sujet est parfaitement calme, que l'on ne discerne pas de problèmes bien nouveaux et qu'aucune émotion n'est venue le bouleverser ? Pourquoi le sujet revient-il avec les mêmes questions que la première fois redemander les mêmes solutions? C'est d'abord, comme j'ai essavé de le montrer1, parce qu'il est impossible de continuer longtemps la même existence sans modifications, sans adaptations nouvelles. Le temps apporte sans cesse des situations nouvelles et demande «ans cesse des adaptations et des volontés nouvelles. La vie purement automatique ne peut durer, du moins chez un être conscient et la continuation même d'une même action consciente demande une activité de synthèse et de création. Ces malades, comme s'ils avaient une vitalité insuffisante, ne savent plus s'adapter au monde. Peu à peu la construction toute faite mise dans leur esprit n'est plus en rapport avec les circonstances et devient insuffisante. Enfin, il faut se souvenir que c'est dans ces études spéciales de psychologie que se vérifie le mieux l'ancien adage de Bossuet et des métaphysiciens : « L'être et la durée de l'être dépendent de sa perfection. » Les synthèses mentales imparfaites, péniblement construites durent peu, d'autant moins que le, sujet est plus faible et un beau jour toute cette construction artificielle, les résolutions, l'image du directeur, l'amour pour cette image, etc., tout cela s'écroule et le travail est à recommencer.

C'est pourquoi le sujet vient de nouveau demander le même secours. Le général Noizet qui avait bien vu quelques-uns de ces faits proposait non sans raison « d'appeler le magnétiseur un directeur* ». Qu'il me soit permis d'ajouter un surnom vulgaire qui m'avait été donné par une malade de la Salpêtrière et qui résume bien ces caractères. Elle m'avait appelé « le remonteur de

i. Un cas d'aboulie. Revue philosophique, 1891, I, 2G9. .2. Noizet, Mémoires sur le somnambulisme, i85'i, p. 9G.

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Conclusion,

Ces étudea nous fournissent en premier lieu des indications précieuses pour le traitement dé certaine malades. .l<i ne puis étudier ici les détails du traitement psychologique que j'ai d'exposer dans un autre travail1, il me suffira d'en indiquer la direction générale. La suggestion, qu'elle soit faite pendant le sommeil hypnotique ou pendant la veille, suivant les circonstances, est en réalité un merveilleux agent thérapeutique; m pour éviter les déceptions, il ne faut pas exagérer sa portée. I )n est trop disposé, à mon avis, a voir clans cette méthode un traitement rapide, instantané, comme une opération chirurgicale, et ce qu'on lui demande trop souvent ce sont des guérisorrs subites d'apparence miraculeuse. Il en existe certainement et il ne faut pas refuser, quand eela est possible, de faire des miracles. Mais, comme le remarquait déjà Charcot*, c'est là une ambition dangereuse qui expose à bien des éehees et dans la plupart des cas un peu sérieux de névrose ou de psychose, une guérisoh subite et définitive est une absurdité physiologique et psychologique. La suggestion et le traitement psychologique en général sont presque toujours îles traitements de longue durée parce qu'ils consistent en réalité en une éducation de l'esprit.

i. Traitement psychologique de l'hystérie, élude publiée en i$q$ dans le Traité de thérapeutique appliquée de A. Robin, a. Leçons du Mardi, ï, 2S6, fasc. XV.

Dans cette éducation le médecin doit se proposer deux buts en apparence contradictoires qu'il faut cependant poursuivre simultanément : i° il faut prendre la direction complète de l'esprit du malade, l'habituer à subir une autorité, à vivre constamment sous une influence étrangère ; 2° il faut réduire cette domination au i minimum et apprendre peu à peu au malade à s'en passer. Si on néglige le premier point, on n'obtient que des gin lisons passagères, tout au plus bonnes pour surprendre les assistants, et on verra rapidement les accidents de l'automatisme cérébral réapparaître sous une forme ou sous une autre. Si on néglige le second point on développera à un point dangereux les phénomènes de la passion somnambulique qui bientôt rendront le traitement impraticable.

Pour parvenir à concilier ces deux nécessités de la thérapeutique mentale, on peut se servir d'un certain nombre de pratiques plus ou moins efficaces. Il ne faut pas exagérer l'emploi de la suggestion, il faut régler l'écartement des séances et leur durée, etc., il faut sans cesse exciter les sujets à se rendre compte de leurs sensations et de leurs pensées. En même temps je crois très important de chercher par tous les moyens possibles, par l'hygiène, certaines médications physiques, la restauration et la direction du sommeil et surtout la gymnastique graduelle de l'attention, à développer les fonctions de synthèse mentale. Enfin il faut chercher à diminuer la fatigue de la pensée en simplifiant la vie des malades. « Le véritable traitement de l'hystérie, disait Briquet, c'est le bonheur. » J'ai essayé de comprendre quel était ce bonheur qui convenait aux hystériques; c'est, à mon avis, la simplicité, presque la monotonie d'une existence facile qui diminue les efforts d'adaptation. Beaucoup de malades bien dirigés arriveront ainsi à se passer de leur médecin; quelques-uns auront longtemps et même toujours besoin d'une direction morale, de même qu'il y a des infirmes qui ne marcheront jamais sans béquilles.

Ces études sur l'influence somnambulique me paraissent avoir encore quelque importance à un second point de vue : elles peuvent éclaircir certaines observations souvent faites sur des individus considérés comme normaux et préciser certaines notions de psychologie normale et de morale. L'amour, l'amitié, le besoin de société, tous les sentiments sociaux sont évidemment très complexes et sont composés par une foule d'éléments divers. C'est une grande exagération, à mon avis, que de les rattacher toujours d'une façon

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constamment el très étroitement surveillées «-i commnndi n'est pas précisément pai impuissance ou pai pai restent inactives, « Bit parce qu'elles ne savent pa un

choix, une méthode, un effort elles ne savent que faîi quoi commencer, comment i \ prendre

Ce caractère se remarque dans les œuvres les plus élevi l'art et de lo science; certains esprits sont imitateurs dans le sens le plus étroit) certains individus ne peuvent rien fa in s'appuyei sur quelque travail déjà fait, ils sont toujou collaborateurs ou plagiaires. Combien d'hommes ne peuvi que des excellents employés et, malgré leurs illusion lient in pables d'êt re patrons !

S. mis doute, dira-t-on, il \ a » I * * I imitation et de I obéissance partout, mais je puis cependant remarquer que le degré d'imitation n'est pas le même chez tous et qu'il y a des esprits qui, plus (jut4 d'autres, ont besoin d'une imitation perpétuelle.

Ces mêmes personnes que nous venons de voir incapables de travailler seules sont également incapables de s'amuser seules. Il leur faut des compagnons de jeu, non pas, je le répèl du plaisir que donne la société, mais pour leur apprendre < à quoi jouer, ;i quoi s'intéresser, à quoi s'occuper ». C'est pour moi une marque de force d'esprit chez un homme et chez un enfant que de savoir s'amuser seul, et l'ennui qui frappe si souvent les personnes isolées n'est bien souvent qu'une marque d«' cette faiblesse de la volonté.

Toutes ces personnes, dit-on, sont sociables, eiles « ont besoin d'affections », souffrent de « n'être pas comprises », réclament un « milieu sympathique », etc. Cette sociabilité, chez elles, bien entendu, car je ne prétends pas qu'il en soit ainsi pour tous, n'est à des degrés divers que le besoin d'obéir. F' lies cherchent des amis qui les dirigent à leur insu, des collaborateurs quelles copient en croyant être originales, en un mot des esprits qui pensent et veuillent pour elles. « Notre foi, disait Max Millier, n'est souvent que la foi dans la foi d'un autre », et nous ajoute-

480 INFLUENCE SOMNAMBUL1QUE

rions volontiers, avec M. W. James1 : « Notre volonté, notre courage ne sont souvent que le reflet de la volonté et du courage d'un autre. »

Ces phénomènes sont délicats et difficiles à observer chez rhomnic normal qui, par vanité, les ignore et les dissimule; ils se sont montrés à nous dans tous leurs détails chez les malades.

Ces hystériques si bien guéris par quelques conseils et quelques ordres, qui, aux premières difficultés de la vie, simplement après l'écoulement du temps, retombent dans leurs folies, leurs désespoirs et leurs ennuis, puis qui reviennent se faire guérir par une gronderie et une exhortation et ainsi indéfiniment, ne sontils pas limage amplifiée de l'homme qui reste enfant et qui n'est jamais assez fort pour se diriger tout seul ? On peut observer chez eux les détails des phénomènes, voir le rôle que joue 1 exagération de l'habitude, de la mémoire, de l'automatisme en un mot, la diminution de l'attention, de la volonté, des phénomènes de synthèse qui permettent "à l'être vivant de s'adapter au monde indéfiniment changeant. On les voit emprunter à d'autres ces phénomènes de synthèse qui leur manquent, comme si la division psychologique si importante des phénomènes d'automatisme et des phénomènes de synthèse se poursuivait dans la société et donnait naissance par la prédominance des uns ou des autres à des catégories d'individus différentes. S'il en est ainsi, ce petit phénomène curieux du « rapport magnétique » n'est pas insignifiant, il nous permet peut-être d'étudier un élément important des relations sociales, de comprendre l'origine de la dépendance et de la hiérarchie, de rattacher le besoin d'obéissance des uns et l'autorité des autres à la diminution et à. l'accroissement de la* puissance vitale.

i. W. James, Piinciples of Psychoîogy, 1890, 11, 079.

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L'anesthésie déterminée pai suggestion pendant le lomnambulisme provoqué e9l un Part bien connu et l'on aail que l'on ■ pu quelquefois la rendre suffisante pour permettre des opérations chirurgicales assez graves. ML Mesnet, dans une communication faite à L'Académie de médecine le 3o juillet 1889, présentait le récit d'un fait de ce genre, l'observation « d'un cas de cystocèle vaginale opéré pendant le Bommeil hypnotique et s ce propos donnait un historique, auquel je renvoie le lecteur, des opérations chirurgicales effectuées dans les mêmes conditions. Ces cas ne me semblent pas encore assez nombreux pour qu'une nouvelle observation analogue aux précédentes ne présente pas quelque intérêt .

J'avais eu déjà souvent l'occasion de pratiquer ou de faire pratiquer quelques petites opérations simples sur des hystériques hypnotisées, L'ouverture d'un panaris, par exemple, l'ouvertur< d'un petit abcès, à trois reprises dillérentes l'extraction dune grosse molaire. Dans chaque observation on pouvait noter quelques détails à retenir. Une malade fut présentée au dentiste, bien éveillée, deux jours après avoir été hypnotisée et avoir reçu pendant l'hypnose la suggestion de ne rien sentir. Elle subit l'opération avec une indifférence complète. Dans un autre cas la même expérience réussit moins bien : la malade gémit pendant l'extraction, mais aussitôt après resta très calme ne conservant aucun souvenir d'avoir souffert. L'amnésie fut ici plus complète que

1. Extrait du Journal de neurologie et d hypnologie de Bruxelles, février 1897

NÉVROSES ET IDÉES FIXES. I 3l

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