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Les perceptions

Pour bien comprendre une aliénée, il faudrait pouvoir passer en revue toutes ses facultés psychologiques, et déterminer exactement ce qui, dans chaque groupe de phénomènes, s'écarte de la loi normale, de même que l'on examine chaque organe physique; pour se rendre compte d'une maladie organique. Malheureusement, les moyens d'investigation sont encore bien peu précis, et les lois normales de la psychologie sont encore générales et vagues ; aussi, cette analyse psychologique se réduit-elle forcément à quelques remarques isolées, à quelques données approximatives. Si insuffisante que soit cette recherche, nous ne devons pas la néffliffer.

Une première hypothèse sur la nature de l'aboulie nous permettra de signaler l'état de la sensibilité. Plusieurs auteurs et entre autres M. Ribot1 ont voulu rattacher l'aboulie a une diminution de la sensibilité, en entendant par ces mots non une disparition des sensations proprement dites, mais une suppression des émotions ordinaires et des désirs. « Ce qui est atteint dans l'aboulie, écrit ce dernier auteur, c'est la vie affective, la possibilité d'être ému. Les malades ne font pas les actions parce qu'ils ne les désirent pas suffisamment. »

i° N'est-il pas a craindre que ces auteurs ne se laissent guider ici par des considérations trop théoriques ? Ils semblent croire que les états affectifs, les émotions soient les seuls phénomènes capables de produire des mouvements, et quand ils constatent une disparition des mouvements, ils supposent de suite une suppression des désirs et des émotions. Il faut nous souvenir que tous les phénomènes psychologiques sont psycho-moteurs, qu'une image visuelle, une pensée quelconque peuvent déterminer des mouvements et observer les faits sans cette préoccupation. 2° Dans cette explication de l'aboulie, les auteurs semblent croire que ce symptôme se manifeste seul. Nous avons vu que, le plus souvent, l'aboulie est accompagnée par des mouvements automatiques nombreux, une très grande suggestibilité, des idées fixes et des impulsions. Si l'absence des désirs explique à la rigueur la dispa-

i. Ribot, Maladies de la volonté, i883, p. 5o. Paris, F. Àlcan.

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Ce sont les (acuités intellectuelles de ces malades qui semblent bien plus altérées ; nous l'avons déjà VU en parlant des idées fixes, il faut y revenir encore. On demande ordinairement dans les examens médicaux d'apprécier l'intelligence d'une malade ; cette question, toujours difficile, est bien plus embarrassante encore avec Marcelle. En ettet, au premier abord, on croit avoir affaire à une personne intelligente ; elle cause en général facilement, quand elle n'est pas trop intimidée ; montre qu'elle a reçu quelque instruction, et sur certains sujets, en particulier quand on lui parle de son père, fait preuve de délicatesse dans ses jugements. Mais essayons de mesurer son intelligence avec un critérium dont on se sert souvent. Cherchons ce qu'elle a appris, ce qu'elle a compris des choses qui se passent autour d'elle. Interrogeons-la

i. Pierre Jauet, Stigmates mentaux des hystériques, 1S92, 2i4. Paris, RuetT.

33 l \ CAS D'ABOULIE ET D1DÉES FIXES

en particulier sur son séjour h L'hôpital. Il y a dans un hôpital et surtout dans un asile d'aliénées, mille choses qui doivent frapper une jeune fille. Les malades, les infirmières, le médecin, les visites faites dans les salles, tout cela présente une série de spectacles très variés, et une personne qui n'a jamais rien vu de semhlable, doit faire une quantité de remarques. On sait qu'il en est ainsi chez les malades ordinaires, qui, au bout de très peu de jours, connaissent à fond l'organisation de l'hôpital et les personnes du service. Eh bien, Marcelle nous étonne par son ignorance ; elle est dans le service depuis un an et elle n'a rien vu, rien compris ; elle connaît à peine les infirmières qui la soignent et ne s'est pas aperçue de leur hiérarchie ; elle n'a remarqué aucun malade et n'a pas plus appris depuis qu'elle est dans le service, que n'aurait pu faire une idiote. En un mot, elle semble présenter les résultats d'une intelligence passée et non d'une intelligence actuelle. Cette forme d'intelligence bizarre va s'expliquer par les analvses suivantes.

La mémoire, en effet, présente un caractère du même genre : quand elle raconte les incidents de sa vie passée, on remarque que son récit est net, exact, riche en détails, tant qu'il s'agit des années antérieures à quinze ans, époque du début de sa maladie. A partir de ce moment, les souvenirs deviennent peu nombreux et vagues. Mais, si on dépasse l'âge de dix-neuf ans, les souvenirs font à peu près défaut et se bornent à quelques événements saillants. Enfin, si on l'interroge sur les derniers mois, les dernières semaines qui viennent de s'écouler, on constate avec étonnement un oubli absolu. Les souvenirs acquis anciennement sont conservés, mais elle est devenue de plus en plus incapable d'apprendre rien de nouveau, d'acquérir aucun nouveau souvenir. Cet oubli des événements récents est très curieux par sa rapidité et sa profondeur : elle est absolument incapable de nous dire ce qui s'est passé la veille ; souvent, à midi, elle ne sait plus rien de la matinée. Un mot, qu'elle prononçait, résume cette situation : « Est-il possible qu'il y ait déjà un an depuis mon entrée à l'hôpital, singulière année pendant laquelle il ne s'est rien passé ! » C'est, chez une jeune fille de vingt-deux ans, une mémoire de vieillard qui peut réciter YEnéide, et ne se souvient pas de ce qu'il a fait le matin. Marcelle est, depuis quelques années, dans un état psychologique tel, qu'elle est incapable d'acquérir un souvenir nouveau.

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