‹ Newman catholique d'après des documents nouveauxChapitre 4 sur 9 · ANNÉES D£ TRISTESSE ET DE DÉPRESSION · texte numérisé non relu

ANNÉES D£ TRISTESSE ET DE DÉPRESSION

Les années, dont il vient d'être question, de 1859 à 1864, marquent, dans la vie de Newman, ce que son biographe appelle l'époque des plus basses eaux, c'est-à-dire le moment de sa plus profonde dépression morale. Tout ce qu'il a essayé depuis qu'il est catholique a échoué; ceux qu'il voulait servir ont paru ne pas faire cas de ses services, ou l'ont écarté comme un suspect. L'œuvre qu'il jugeait capitale pour préserver la religion du danger actuel et qu'il se croyait apte à faire, on ne lui a pas permis de l'entreprendre. Il a le sentiment, suivant ses

propres paroles, « que seules les opinions extrêmes sont en faveur, et que qui n'est pas extravagant, est jugé un traître » . Ayant dépassé la soixantaine, croyant sa mort prochaine, sa carrière lui semble terminée. Sur les sentiments de son âme à cette heure de souffrance, M. Wilfrid Ward nous apporte des témoignages d'un prix inestimable et d'une vérité singulièrement émouvante ; ce sont des fragments du journal intime où, sous l'impression du moment, il s'épanche, pour lui seul, avec une sincérité absolue. Cet homme, d'ordinaire fermé aux curiosités d'autrui, on le pénètre jusqu'au plus intime de son être, on le saisit sur le vif de ses blessures, avec sa sensibilité si aiguë qu'elle ne le défend pas toujours de quelque amertume, mais aussi avec sa candeur, sa sincérité, la générosité et l'élévation de ses vues, sa pensée toujours tendue

vers Dieu alors même qu'il ne peut se retenir de se plaindre des hommes. N'oublions pas d'ailleurs que ces paroles ne sont pas un jugement définitif et rendu à froid, mais le gémissement échappé en des heures d'angoisse.

On nous saura gré de reproduire des passages étendus de ces notes. Newman commence, à la date du 15 décembre 1859, par une méditation d'accent mélancolique, qui se tourne bientôt en prière :

Nemo mittens manum suam ad aratrum et respiciens rétro, aptus est regno Dei. J'écris à genoux et sous le regard de Dieu. Qu'il me soit miséricordieux! A mesure que les années viennent, j'ai moins de dévotion sensible et de vie intérieure. Je me demande si, en faisant abstraction de la grâce divine, il n'en est pas ainsi de tous les hommes. Dans notre jeunesse, la plus grande part de notre dévotion, de

notre foi, de notre espérance, de notre confiance joyeuse, de notre persévérance, est naturelle... Le poète grec, vieillard luimême, parle, dans le chœur dOEdipe à Golone, de l'état peu aimable de la vieillesse. Les vieillards ont l'âme aussi raide, aussi maigre, aussi pauvre de sang que le corps, à moins que la grâce ne les pénètre et les adoucisse. Et il faut, pour cela, un torrent de grâce. J'éprouve un étonnement de plus en plus grand devant les vieux saints. Saint Louis de Gonzague, saint François-Xavier ou saint Charles ne sont rien auprès de saint Philippe. 0 Philippe! obtenez-moi quelque chose de votre ferveur. Je vis de plus en plus dans le passé, et dans l'espérance de voir revivre le passé dans le futur. Mon Dieu, quand aurai-je assez quitté le monde pour être sûr que, même si je recherchais son amitié, il ne rechercherait pas la mienne?

Lorsque j'étais jeune, je croyais avoir de tout mon cœur renoncé au monde pour Vous. Et, vraiment, de volonté, de désir et

d'intention, je l'ai fait. Je veux dire que j'ai délibérément mis le monde de côté. J'ai sincèrement demandé à Dieu de n'être élevé à aucune dignité ecclésiastique.

Lorsque je me suis présenté au B. A., j'ai prié, avec ferveur et à plusieurs reprises, afin de ne pas obtenir d'honneurs, s'ils devaient nuire à ma vie spirituelle. Plus tard, étant dans les ordres anglicans, j'ai prié, sans y mettre aucune réserve ni condition, pour n'avoir aucune élévation dans l'Église. J'ai exprimé ce sentiment dans des vers que j'écrivais, il y a une trentaine d'années : « Refusez-moi la richesse, écartez loin de moi, bien loin, l'appât du pouvoir et de la renommée. L'espérance grandit dans les épreuves et la faiblesse, l'amour et la foi dans le mépris du monde. » Et ce n'était pas là seulement un sentiment poétique, mais une volonté bien arrêtée. Du moins, je le crois, Seigneur; mais Vous, Vous le savez. Je savais ce que je disais et que c'est Votre habitude d'écouter ces sortes de prières et de pren-

dre les hommes au mot. Que pouvais-je désirer de mieux que d'être ainsi pris au mot par Vous? Pourtant, je ne suis pas sûr que la grâce fût pour tout dans ce désir de mon cœur... Ces prières venaient, pour une bonne part, ce me semble, d'une témérité, d'une générosité, d'un entrain, d'un optimisme et d'un désintéressement naturels, quoique secondés, je le reconnais, par Votre grâce. Je crois que ces prières étaient bonnes et agréables à Vos yeux, mais, en supposant que je revienne à ces années écoulées, 1820, ou 1822, ou 1829, avec mon moi présent, tel que je suis, je me demande si je pourrais aujourd'hui faire ces bonnes prières et prendre ces résolutions généreuses, à moins que Vous ne me dispensiez quelque don immense et extraordinaire du trésor céleste de Vos grâces. Et je dis cela, parce que je crois que, quand la mort vient, elle fait sentir à l'âme comme au corps son souffle glacé, et que, à parler humainement, mon âme est à demi morte maintenant, tandis qu'elle

était alors dans toute la fraîcheur et la ferveur de la jeunesse. C'est là, peut-être, ce qui justifie le grave avertissement de l'auteur inspiré : Mémento Creatoris tut in diebus juventutis tuœ, antequam ventât tempus afflictionis . . . antequam tenebrescat sol, etc.

Mais, ô mon doux Seigneur, Vous pouvez tout changer. Le temps et l'espace ne sont point des obstacles pour Vous. Vous pouvez me donner la grâce qui convient au moment où je suis. Sicut dies juventutis tuœ (vous me l'avez dit dans le chapitre qui m'a été si cher dès ma jeunesse), ita seneclus tua. Votre main n'est pas si fermée qu'elle ne puisse se tendre pour nous sauver. Domine, opus tuum in medio annorum vivifica illud ; in medio annorum n os tr or um faciès. II est clair que ce que j'éprouve, Vos serviteurs l'ont éprouvé, avant moi, dans tous les temps. Job, Moïse et Habacuc ont senti comme moi, il y a des milliers d'années, et je puis Vous invoquer avec leurs paroles immortelles.

O mon Dieu, ce n'est point par senti-

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ment ni par exercice littéraire que j'écris ceci. Oh! débarrassez-moi de cette terrible couardise, car c'est elle qui est au fond de toutes mes misères. Lorsque j'étais jeune, j'étais hardi, car j'étais ignorant. Maintenant, j'ai perdu ma hardiesse, car j'ai acquis de l'expérience. Je suis devenu capable de mesurer ce qu'il en coûte d'être brave à Votre service, et c'est pourquoi j'ai peur devant le sacrifice. Voilà la seconde raison, en dehors et au-dessus de la décrépitude de mon âme, pour laquelle j'ai si peu de foi ou d'amour en moi (1).

Quelques jours plus tard, le 8 janvier 1860, Newman reprend cette sorte de confession. Cette fois, il parle plus direcment de ce qui l'attriste et le trouble :

La dernière fois, j'avais quelque chose à dire, mais j'ai perdu le fil, et ma pensée a suivi un tout autre chemin. Maintenant, je

voudrais le retrouver, si possible. Depuis quelque temps, j'ai eu à subir, du fait des circonstances, une tentation particulière. J'ai beaucoup travaillé et peiné, depuis que je suis catholique; si je considère mes intentions dernières, je crois n'avoir jamais travaillé pour qui que ce soit au monde, mais bien pour Dieu seul. Cependant, j'ai un grand désir de plaire à ceux qui m'ont mis la tâche entre les mains. Après le jugement suprême de Dieu, j'ai désiré leur louange, quoique d'une manière différente. Or, non seulement je n'ai pas eu cette louange, mais j'ai eu à subir, sous diverses formes, le dédain et la malveillance. Parce que je ne me suis pas mis en avant, parce qu'il ne m'est pas venu à l'idée de dire : « Voyez ce que j'ai fait», parce que je n'ai pas fait taire les bavardages, flatté les puissances et lié ma cause avec tel ou tel parti, je ne suis rien. Je n'ai pas un ami à Rome, et, en Angleterre, j'ai travaillé pour être mal compris, diffamé, méprisé. J'ai travaillé en Irlande, en

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ayant une porte toujours fermée devant moi. Il semble que j'aie eu bien des échecs, et ce que j'ai réussi n'a pas été compris. Je ne crois pas mettre d'amertume dans cette constatation.

N'avoir pas été compris : c'est bien là le fait. J'ai vu que bien des choses manquaient aux catholiques, spécialement au point de vue de l'éducation, et naturellement ceux-là mêmes qui en souffraient, l'ignoraient. Ils ne comprenaient pas ou n'éprouvaient pas le besoin de ce qui leur manquait. Ils n'avaient aucune gratitude ni aucune considération pour celui qui essayait de leur apporter ce dont ils avaient besoin. Ils le considéraient bien plutôt comme un agité, un homme à lubies, enfin un homme à blâmer d'une manière ou de l'autre. Gela m'a naturellement replié sur moi-même, ou plutôt cela m'a donné la pensée de me tourner davantage vers Dieu. J'ai senti par là que, dans le Saint- Sacrement, est ma grande consolation, et que, du moment que j'ai Celui qui vit dans

l'Église, les divers membres de l'Église, mes supérieurs, tout en ayant droit à mon obéissance, ne sauraient exiger mon admiration et ne me présentent rien qui m'oblige à leur donner ma confiance intime...

Jusque-là, c'est bien; du moins, ce n'est pas mal. Mais il arriva qu'au moment même où j'étais dédaigné par ceux pour lesquels je travaillais, les protestants se rapprochèrent de moi. Ces mêmes travaux, ces mêmes livres, que les catholiques ne comprenaient pas, les protestants les comprirent. Bien plus, par suite d'une coïncidence, les choses que j'écrivis il y a quelques années, quand j'étais protestant, et dont le mérite ou la force n'avaient pas été compris alors par les protestants, portent fruit maintenant chez eux. Ainsi certaines personnes me montrent de la sympathie, qui m'avaient délibérément combattu et annihilé, ces dix dernières années. Par suite, cette sympathie m'a poussé à en désirer une plus grande, tandis que je me sentais isolé et

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que je souffrais, non point tant de la froideur qu'on me montrait (un peu pourtant), que de l'ignorance, de l'étroitesse d'esprit, de l'aveuglement de ceux en qui je reconnaissais en même temps la foi, la vertu et la bonté. Et c'est ainsi que je suis certainement exposé à la tentation de faire attention à la louange protestante, sinon de la rechercher.

Maintenant, j'en viens au sens du texte par lequel je débutai le 15 décembre: « Quiconque met la main à la charrue..., etc. » Je suis précisément tenté de regarder en arrière. Oh! non, pas cela, Seigneur, pas cela, avec Votre grâce! Ce que j'ai voulu Vous dire alors, Vous demander, je Vous le demande encore. Quelle honte d'avoir peur de Vous le demander! Je Vous l'ai souvent demandé, autrefois, bien avant que je fusse catholique. Oui, j'y ai fait allusion dans les mêmes termes qu'il y a trente ans. « Refusez-moi la richesse, etc. » Ge fut ma prière, tout le long de ma vie, — et Vous l'avez exaucée, — d'être méprisé

dans le monde. Maintenant, laissez-moi Vous la redire encore. O Seigneur, bénissez ce que j'écris et rendez-le fécond, donnez-moi de faire beaucoup de bien, d'avoir beaucoup de succès; mais qu'aucune louange ne m'en vienne pendant ma vie. Que je continue à vivre, que je meure ainsi que j'ai vécu jusqu'ici. Bien avant de connaître saint Philippe, je désirais nesciri. Que je sache de plus en plus, par votre grâce, sperni et spernere mesperni. Pourtant, une ou deux choses me troublent encore; ô seigneur, aidez-moi, Philippe, aide-moi! 1° Que le mépris qui s'attache à moi ne nuise pas à l'avenir de mon Oratoire, dont je m'inquiète, quoique je dusse simplement (et je le fais, ô mon Dieu) le remettre entre Vos mains. 2° Et encore, oh! apprenez-moi (car c'est un sujet, qui, justement en ce moment, me préoccupe beaucoup, pour quoi j'ai beaucoup prié et j'ai dit des messes), apprenezmoi comment m'employer de la manière la plus profitable, la plus utile à Votre

gloire, dans les années qui me restent; car mon insuccès apparent me décourage beaucoup. 0 mon Dieu, il me semble que j'ai perdu ces années où j'ai été catholique. Ce que j'ai écrit comme protestant a eu une portée, une force, une signification, un succès bien plus grands que mes œuvres catholiques, et cela me trouble beaucoup (I)...

Plus de deux années se passent et, le 21 janvier 1863, Newman rouvre son journal :

Lorsque j'écrivis les premières lignes de ce cahier, je pensais continuer ces réflexions de temps à autre ; mais j'ai éprouvé une grande répugnance à le faire. Je n'ai pas relu, depuis, ce que j'avais écrit alors, et je ne m'en souviens pas, sinon qu'il était question du Rambler. Ce matin, en m'éveillant, le sentiment que j'étais un

(i)T. IM, p. 576 à 578.

embarras, fut si vif que je ne pouvais prendre sur moi d'aller à ma douche. Je me disais : A quoi cela sert-il d'essayer de garder ou d'augmenter sa force, s'il n'en sort rien? A quoi cela sert-il de vivre pour ne rien faire?...

Sans doute, les premières années sont, humainement parlant, les meilleures, et les événements sont encore embellis par l'éloignement. Je me rappelle avec tendresse mes années d'Oxford et de Littlemore. C'était le moment où j'avais une mission admirable. Mais comme je suis changé, même d'extérieur! Jusqu'au Tract 90 et à ma retraite à Littlemore, j'avais la bouche à demi ouverte, et un sourire habituel sur la figure, — et maintenant, ma bouche est fermée et contractée; les muscles sont si tendus que je ne puis m'empêcher d'avoir l'air grave et rebutant. Déjà, en 1847, comme je traversai le Vatican avec Dalgairns, il s'arrêta devant une statue de la Destinée qui était très frappante de sévérité et de mélancolie, et il me dit : « A qui

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cela peut-il ressembler? Je connais si bien cette figure! » Puis il ajouta : « Mais, c'est vous! » Maintenant, j'ai tellement le sentiment de mon air rébarbatif, que je n'aime guère voir du monde. Gela a commencé quand j'ai tourné mon visage vers Rome; et depuis que j'ai fait le grand sacrifice que Dieu me demandait, Il m'a récompensé de mille manières. Oh! combien!

Mais II a marqué mon chemin de mortifications presque incessantes. Ce fut Sa sainte volonté de ne m'accorder que bien peu de succès dans la vie. Je doute de pouvoir me rappeler un événement joyeux en ce monde, si ce n'est mon scholarship, à Trinity Collège, et mon felloiuship, à Oriel. — Mais, depuis que je suis catholique, il me semble que, personnellement, je n'ai rien eu que des échecs...

Puis, à propos des oppositions et des méfiances qu'il a rencontrées, il ajoute :

Je les note, non point pour elles-mêmes, car saint Philippe en connut surabondam-

ment de pareilles, mais parce qu'elles ont (suivant toute apparence) réussi à détruire mon influence et mon utilité. Des personnes qui se seraient naturellement tournées de mon côté, des convertis qui seraient naturellement venus à moi, des gens qui m'auraient naturellement consulté, sont arrêtés par quelque parole légère ou malveillante sur moi. Je suis passé, en déclin; je suis indigne de confiance; je suis étrange, bizarre; j'ai mes voies à moi et je ne puis m'entendre avec les autres. Ceci ou cela est dit pour me discréditer.

Newman reconnaît que Dieu a permis que son nom fût attaché à des oeuvres bienfaisantes, par exemple l'introduction de l'Oratoire en Angleterre, mais il regrette de n'avoir pu faire aucune de celles pour lesquelles il se croyait particulièrement désigné. On n'attendait de lui, dit-il, que des conversions et surtout

des conversions de grands personnages; il a une autre conception de son rôle :

Mon objectif, mon idéal d'action, mes facultés sont dans une direction différente, qui n'est ni comprise, ni envisagée, à Rome ou ailleurs... Pour moi, les conversions n'étaient pas la première chose à faire : ce qu'il fallait d'abord, c'était d'édifier — dans le sens de construire — les catholiques. J'ai tant insisté sur ce point qu'on répète, dans le monde, que je recommande aux protestants de ne pas se faire catholiques. En disant, ce qui est mon opinion véritable, que j'ai peur de faire des conversions hâtives de gens instruits, par crainte qu'il n'aient pas envisagé ce qu'il leur en coûterait, et qu'ils n'aient des difficultés une fois entrés dans l'Église, je ne fais que dire ceci : c'est que l'Église doit être préparée pour les convertis, aussi bien que les convertis doivent être préparés pour l'Église. Gomment ceci peut-il être compris à Rome? Que savent-ils là de l'état d'esprit des catholiques anglais? de

l'état d'esprit des protestants anglais? Que savent-ils de l'antagonisme existant entre le protestantisme et le catholicisme en Angleterre? Quant aux catholiques anglais, à raison même de leur aveuglement, ils ne voient pas qu'ils sont aveugles. Viser à améliorer leur position, l'état du corps catholique, par un examen attentif de leur base d'argumentation, de leur situation en présence de la philosophie et de la direction prise aujourd'hui par les esprits, essayer de leur donner des idées plus justes, d'élargir et d'affiner leurs esprits, en un mot faire leur éducation, c'est à leurs yeux pis qu'une superfluité ou une manie, c'est une insulte. Gela implique qu'il leur manque quelque chose. Bref, l'éducation, dans le sens large du mot, a été, du commencement à la fin, ma ligne (1).

Les plaintes auxquelles Newman se laissait aller dans son journal, seul en

(1) T. Ier, p. 582 à 585.

face de soi, nous les retrouvons dans les lettres qu'à cette époque il adresse à ses intimes. A M. W. Froude, il écrit, le 28 février 1860, qu'il est « dans un état d'épreuve chronique » , et il ajoute :

Gela a été mon lot depuis beaucoup d'années, les nuages revenant toujours après la pluie, ou encore, comme je l'ai déjà dit, des pierres météoriques tombant autour de moi, comme celles qui tombent ordinairement du ciel au mois de novembre. Je puis presque dire que, depuis plus d'années que je n'en puis compter, il ne m'est pas arrivé un événement heureux (1).

Mêmes plaintes dans une lettre adressée, le 19 mai 1863, à miss Bowles :

Ne vous préoccupez pas de moi. Dieu se sert de ses instruments à son gré. Hune

humiliât et hune exaltât. Pour moi, je me sens tout aussi plein de pensée et de vie que jamais, mais une chaîne invisible me retient, une barrière m'arrête lorsque j'essaye de faire quelque chose, et la seule raison pour laquelle je ne goûte pas la joie d'être hors de la mêlée, c'est que je sens en moi-même que je pourrais y faire beaucoup. Mais, en fait, je ne le pourrais guère. J'entrerais en conflit avec tous ceux que je rencontrerais. Je marcherais sur les pieds de tout le monde (l).

A la même correspondante, il écrit, quelques jours plus tard :

Il me semble souvent que je suis bien peu conséquent avec moi-même, en disant que j'aime la retraite, et en montrant que je supporte avec tant d'impatience d'agir si peu, et cependant je crois que cette inconséquence n'est qu'apparente. J'ai dit autrefois à Tévêque d'Oxford, dans la

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lettre que je lui écrivais, à propos du Tract 90, que je m'étais mis en avant parce que personne autre ne l'avait fait, et que je me réjouissais de revenir à cette vie privée que j'appréciais plus que tout. Lorsque je me fis catholique, je crus ne devoir jamais écrire de nouveau, en dehors de sujets définis et peu excitants, tels que l'histoire, la philosophie ou la critique; et que, si je devais le faire sur des sujets de controverse, ce ne serait point cependant sur de la théologie proprement dite. Lorsque je vins ici, où je suis resté quatorze ans, je me suis voué volontairement à une vie d'obscurité, qui est celle que je préfère au fond du cœur. Autrefois comme maintenant, la routine de chaque jour suffit à occuper mes pensées et mon temps. Je n'ai point de temps libre. J'ai eu à surveiller les agrandissements successifs de notre église, à ranger la bibliothèque, à prendre pas mal de peine avec notre musique, et encore plus avec nos comptes. Puis il y a eu mon engagement

de Dublin, et maintenant c'est notre école. Pour l'instant je suis sacristain, tant nous sommes à court de main-d'œuvre. Les choses semblent s'ordonner pour moi, sans que j'aie eu à y manifester ma volonté.

Je ne suis pas seulement content, mais tout à fait heureux que les choses soient ainsi. Cependant il est certaines considérations qui me troublent de temps à autre : d'abord, la peur que ce ne soit, en quelque mesure, ma faute d'être là où je suis, car je me dis alors : « Peut-être ai -je enfoui mon talent sous terre. » Puis des gens me disent : « Pourquoi ne faites-vous pas plus? Vous pourriez tant faire! » Et comme je crois que je pourrais faire beaucoup, si on m'en laissait le moyen, je deviens inquiet. Enfin, tout en étant désireux de suivre la chère règle de saint Philippe, qui nous dit de « mépriser le mépris » , lorsque je vois que le mépris et le dédain qui m'entourent, nuisent, par contre-coup, à mon Oratoire, comme

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il est déjà arrivé, alors je deviens impatient (1).

Les déboires de sa vie catholique portent parfois Newman à se reporter vers les heures plus heureuses du passé, vers le» belles années d'Oxford. Précisément, en ces années 1862 et 1863, il commence à renouer, avec quelques-uns des plus chers amis de cette lointaine époque, demeurés anglicans, les amitiés si douloureusement interrompues par sa conversion. Dans les lettres qu'il adresse alors à ces amis retrouvés, il semble avoir oublié ses peines; il se plaît à évoquer les souvenirs du passé avec un enjouement attendri. Et quels accents il trouve pour leur dire son affection! A Keble, il écrit :

Il y a toujours en moi, pour vous, une pensée de vénération et d'amour; il n'est

(1) T. Ier, p. 589-590.

rien que j'aime mieux que vous, et ïsaac, et Gopeland, et plusieurs autres que je pourrais nommer, excepté Celui que je dois aimer mieux que tous et par-dessus toutes choses. Puisse-t-Il, Lui qui est la compensation surabondante pour toutes les pertes, me donner Sa propre présence, et alors je n'aurai besoin de rien, je ne désirerai rien; mais nul autre que Lui ne peut combler le vide causé par la perte de ces vieilles figures si chères qui me hantent sans cesse (1).

Ceux dont Newman parle si tendrement, lui rendent les mêmes sentiments.

Quand Frédéric Rogers le revoit pour la première fois, il fond en larmes et il ne veut pas lui lâcher les mains, s'écriant : « Combien vous êtes changé ! (2) »

Ce retour ému vers le passé, ce réveil des anciennes amitiés n'impliquait pas,

(2J lbid., p. 611.

chez Newman, un regret d'avoir quitté l'Église où tant de sympathies l'avaient entouré, pour celle où il se sentait mal jugé. Il est vrai qu'à voir ses mécomptes répétés, on commençait à murmurer, en divers endroits, que, mal à l'aise dans sa nouvelle foi, il songeait à l'abandonner. Certains catholiques fournissaient créance à ce bruit, quand ils mettaient en doute son orthodoxie. C'étaient tantôt un converti qui lui faisait confidence de ses doutes, en arguant pour sa justification qu'il le croyait, lui aussi, ébranlé, tantôt un clergyman protestant qui s'offrait à lui aplanir la voie du retour (1) . Newman était fort impatienté de ces rumeurs, et, trouvant un jour sa défection formellement annoncée par un journal, il lui envoya ce démenti qu'il fit à dessein « rude,

insultant » , disait-il, pour détruire définitivement ces faux bruits :

Ma foi dans l'Église catholique n'a pas été un instant ébranlée depuis que j'ai été reçu dans son sein. Je tiens et j'ai toujours tenu que le Souverain Pontife est le centre de l'Unité et le Vicaire du Christ; et j'ai toujours eu, et j'ai encore, une foi sans nuage dans tous les articles de son Credo, une suprême satisfaction dans son culte, dans sa discipline et dans son enseignement, et un ardent désir, une espérance contre l'espérance que les nombreux amis que j'ai laissés dans le protestantisme, viendront un jour partager mon bonheur.

Tel étant mon état d'esprit, ajouter, comme je le fais ici, que je n'ai pas etqueje n'ai jamais eu l'intention de quitter l'Église catholique pour redevenir protestant, serait superflu, si les protestants n'étaient toujours à guetter quelque faux-fuyant ou échappatoire dans une déclaration catholique. Aussi, en vue de leur donner pleine

satisfaction, s'il est possible, je professe, par ces présentes, ex animo, avec un assentiment absolu de mon esprit, que le protestantisme est la plus triste des religions; que l'idée seule d'un service anglican me fait trembler, que la pensée des Trente-neuf articles me fait frissonner.

Retourner à l'Église d'Angleterre! Non!

« Le filet est rompu et nous sommes délivrés. » Je serais fou à lier (pour user d'un terme modéré), si, dans ma vieillesse, je quittais « la terre où coulent le lait et le miel » pour la cité de confusion et la maison de l'esclavage (1).

Il se plaisait à répéter, en toute occasion, ces déclarations de fidélité. « J'ai toujours été, écrit-il en 1864, dans la paix et la satisfaction les plus complètes, depuis que je suis devenu catholique, et j'ai trouvé, dans les prescriptions du

(1) T. Ier, p. 580-581.

catholicisme, un pouvoir de vérité et une force divine qui n'existent, je crois, nulle part ailleurs (1). » Et, un peu plus tard, à qui lui demandait s'il n'avait pas regret de s'être séparé de ses vieux amis de l'Église anglicane, il répondait :

Ma blessure profonde fut avant de les quitter et au moment de les quitter; elle fut guérie, une fois l'acte accompli, au moins pour ce qui m'est personnel, et sauf ce que j'ai ressenti de leur propre chagrin... J'ai trouvé dans l'Église catholique beaucoup de courtoisie, mais, sauf quelques exceptions, très peu de sympathie chez les personnes occupant des positions élevées. Seulement il y a une profondeur et une puissance dans la religion catholique, une plénitude de satisfaction dans son Credo, sa théologie, ses rites, ses sacrements, sa discipline, et, malgré tout, une

liberté et un soutien, devant lesquels le fait d'avoir été négligé et méconnu par quelques personnes vivantes, si haut placées quelles soient,n'est rien plus que de la poussière, quand on le pèse dans la balance. Là est le vrai secret de la force de l'Église, le principe de son indéfectibilité et le lien de son indissoluble unité. C'est le gage et le commencement du repos du ciel (1).

Admirables paroles qu'il était indispensable de citer après les plaintes de tout à l'heure, et sans lesquelles on ne se fût pas fait une idée juste de cet esprit compliqué. N'en peut-on pas rapprocher les vers d'une si haute sérénité qu'il écrivait à ce même moment? Car le poète qui était en lui n'était jamais mieux inspiré qu'aux heures où la pensée de l'invisible l'élevait davantage au-dessus des agitations terrestres. Voici ces vers dont

une traduction ne peut rendre que bien imparfaitement le charme poétique :

t, E 8 DEUX MONDES

Dévoilez-Vous, Seigneur, et faites briller sur nous

Votre gloire et Votre grâce. L'éclat de ce monde pâlit devant

La beauté de Votre face.

Tant qu'on ne Vous a point vu, ce monde semble

Une sorte de pays féerique, Où des soleils éclairent sans trêve le ciel,

Où les fleurs et les fruits abondent.

Mais lorsque Votre rayon plus vif et plus pur

Se répand sur nous, La terre perd tout son pouvoir et son charme,

Et ce qui était le jour devient la nuit.

Ses travaux les plus nobles deviennent alors le fouet

Qui a fait couler Votre Sang.

Ses joies ne sont plus que les épines perfides

Qui ont entouré Votre front.

Ainsi, lorsque nous renonçons pour Vous Aux ambitions et aux inquiétudes d'ici-bas,

Aux doux souvenirs du passé,

Aux espoirs des années à venir,

Notre sacrifice est bien peu de chose pour nous, dont

[les yeux

Reçoivent la lumière d'En-haut; Nous donnons ce que nous ne pourrions garder,

Ce que nous avons cessé d'aimer.

On le voit, au milieu même du nuage dont il se plaignait parfois d'être enveloppé, la « bienfaisante lumière * à laquelle, trente ans auparavant, dans un autre poème célèbre, il demandait sa direction, — Lead kindly light (1), — continuait à l'éclairer et à le guider. A travers les épreuves qui lui arrachaient, à certaines heures, des cris de douleur si poignants, subsistaient, au fond de son âme, la joie, la confiance, la paix qu'il avait trouvées, dès sa conversion, dans le catholicisme, et qu'il n'avait jamais connues auparavant. Aussi a-t-on pu proposer pour devise à cette partie de sa vie

(1) Voir la Renaissance catholique en Angleterre au dix-neuvième siècle, ln partie, p. 63-64.

catholique, celle qui était inscrite au début d'un livre de prière d'origine bénédictine : le mot Pax encerclé dans une couronne d'épines.

Puis, à défaut du présent, il espérait dans l'avenir, non pour lui-même, mais pour ses idées après lui. Il comparait sa situation à celle des âmes du purgatoire, qui souffrent beaucoup, mais qui ont, de leur salut final, une assurance que n'ont pas les hommes sur terre. En février 1864, à un jésuite qui lui avait écrit une lettre affectueuse, — les jésuites, en général, lui ont toujours témoigné de la sympathie, — il répondait :

Laissez-moi vous dire que je prends cette longue pénitence de calomnie et d'impopularité qui m'est infligée depuis trente ans,... comme le prix que je paie pour la victoire, ou au moins pour la grande extension, des principes qui me tiennent tant au

cœur; et je pense que, durant ma vie, je continuerai à payer ce prix, parce que j'ai confiance que, bientôt après ma vie, ces principes se répandront (l).

Pour le moment, toutefois, Newman n'en demeurait pas moins impopulaire, suspect, impuissant, en butte au ressentiment de l'opinion protestante qui ne lui pardonnait pas sa conversion, mal vu de beaucoup de catholiques auxquels on avait fait croire que sa doctrine n'était pas sûre. Son ancien prestige des belles années d'Oxford était évanoui. Les générations nouvelles ne pensaient pas à lui. Ses livres ne se vendaient plus, et il était découragé d'en écrire de nouveaux. Suivant sa propre expression, il était passé. S'il était mort au commencement de 1864, dans sa soixante-quatrième année,

sa vie, si féconde et si brillante durant sa période anglicane, eût été, dans sa partie catholique, une faillite, et cette histoire se fût terminée sous une impression singulièrement triste. Mais Dieu veille ; dans sa justice, Une voudra pas prolonger jusqu'au bout l'épreuve de son généreux serviteur; dans sa miséricorde, il épargnera aux catholiques la responsabilité d'avoir éteint, jusqu'à la fin, une si pure lumière et d'avoir méconnu la grande force qui leur avait été apportée. Au commencement de 1864, le hasard d'une attaque qui mettait en question la sincérité de Newman et celle de ses frères du sacerdoce catholique, le décide soudainement à rompre le silence ; en quelques semaines, sous l'empire d'une sorte de fièvre, il écrit YApologia pro vitâ suâ. Du coup, les esprits sont retournés, les cœurs conquis : aux yeux de ses compatriotes,

protestants et catholiques, son prestige est rétabli, et pour toujours; première réparation, en attendant celle, plus complète et plus éclatante encore, qui se produira quinze ans plus tard et qui, cette fois, viendra de Rome.

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