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NEWMAN EST EMPÊCHÉ, A DEUX REPRISES, DE S'ÉTABLIR A OXFORD

Ce qu'était YApologia, quels en furent l'origine et le prodigieux succès, je l'ai dit ailleurs (1) et je n'y reviens pas. Il importe seulement de préciser en quoi la situation de Newman, vis-à-vis des catholiques, s'en trouve changée. La popularité et le prestige qu'il a reconquis, rejaillissent sur ses coreligionnaires, et ceux-ci, en général, se réjouissent d'une victoire dont ils partagent le profit ; le clergé exprime sa gratitude

(1) La Renaissance catholique en Angleterre au dix-neuvième siècle, seconde partie, p. 345 et sq.

dans des adresses ; Mgr Ullathorne saisit cette occasion pour louer publiquement les services que Newman, depuis 1845, a rendus à l'Église. Sans doute, les extremists, au fond, ne désarment pas ; ce succès, loin de les réjouir, les inquiète et les irrite, d'autant qu'il leur est impossible de ne pas se reconnaître dans les exagérations que Newman, sous couleur de répondre à l'attaque protestante, désavouait à la fin de YApologia. A Rome, le nuage subsiste. Toutefois, force est d'avoir égard au grand service que l'auteur vient de rendre à la cause catholique, et de tenir compte de la satisfaction reconnaissante que lui témoignent ses coreligionnaires d'Angleterre. Les plus hostiles eux-mêmes sentent la nécessité de ménager celui qui devenait une puissance; à la suggestion de Manning, Mgr Talbot écrit à Newman une

lettre, pleine de protestations flatteuses, pour l'inviter à venir à Borne prêcher dans son église. L'invitation est déclinée.

Newman jouit de son succès. Après avoir été si longtemps méconnu, il lui est doux d'être salué comme le champion victorieux du catholicisme, dans une bataille qui a fixé l'attention du monde anglais. Les pensées de tristesse morbide qui le hantaient naguère, sont dissipées. Il retrouve, dit son biographe, « le calme, la paix et ce sentiment du triomphe » qu'il a perdus depuis tant d'années. Lui-même note, sur son journal intime, qu'il reprend confiance en soi et qu'il se sent en train pour de nouveaux travaux (1) .

Une occasion s'offre bientôt. Ayant

(l) T. II, P. 48.

trouvé à acheter un terrain assez étendu à Oxford, Newman forme, en 1864, le dessein d'y fonder une mission de l'Oratoire. Son but est double : d'abord offrir un centre de vie religieuse aux jeunes étudiants catholiques qui commençaient à profiter de ce que, depuis 1854, la porte des universités d'Oxford et de Cambridge ne leur était plus fermée; en second lieu, se servir du prestige dont il avait joui autrefois dans ce grand fover de vie intellectuelle et qu'il espère y retrouver après YApologia, pour agir sur la direction des esprits, les disputer à la libre-pensée et les reconquérir à la foi. Il est plein de confiance. Son évêque, Mgr Ullathorne, l'encourage; c'est même lui qui a eu la première idée de la fondation. Les catholiques anglais prennent à cœur l'entreprise et se montrent prêts à fournir l'argent nécessaire.

D'Oxford, un des amis de Newman lui écrit : « Si je ne l'avais pas vu de mes yeux, je n'aurais pas cru à la force de l'attachement — car c'est le mot — que tous les partis ici ressentent pour vous. » Le dignitaire de l'un des collèges l'assure « que chacun lui fera bon accueil à Oxford » . Un étudiant lui mande : « Vendredi dernier, le bruit a couru que vous étiez à Oriel, incognito; cela causa une grande excitation. Je suis sûr que si l'on savait que vous dussiez venir un jour déterminé, la plus grande partie de l'université vous escorterait en procession dans la ville. » En communiquant ces nouvelles à un ami, Newman ajoute : « Pour un début, cela donne de l'espoir. Tout le cours des choses a été merveilleux, et il me semble qu'il y a là, pour moi, une invitation à le suivre, sans regarder devant moi où

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il me mène. Si nous arrivons à un cul -de -sac, nous reviendrons en arrière (1) . »

Mais pendant que Newman se félicite de ces heureuses nouvelles, Manning et Ward se remuent pour faire échouer le projet. Ils ne veulent pas de Newman à Oxford, pour deux raisons : la première est que sa présence encouragerait les jeunes catholiques à venir à l'université, ce qu'ils jugent dangereux; la seconde est que, sur un tel théâtre, Newman aurait plus d'influence pour répandre ses doctrines. Manning pèse sur Wiseman vieilli, et l'amène à réprouver la fréquentation universitaire que celui-ci voyait naguère de bon œil ; par le cardinal, il entraîne les autres évêques dont plusieurs ne le suivent qu'à contre-cœur; il

(1) T. II, p. 62.

n'a pas de peine à obtenir l'adhésion de la Propagande, naturellement hostile à toute « éducation mixte » . Ainsi, en décembre 1864, arrive-t-il à faire prendre, par les évêques , une délibération qui déclare inopportune la fondation d'un Oratoire à Oxford et qui détourne les catholiques d'envoyer leurs enfants aux universités.

Newman écrit aussitôt à Mgr Ullathorne qu'il renonce à son projet, et il revend à l'université le terrain qu'il avait acheté. « Ce fut encore la sainte volonté de Dieu, écrit-il à une amie, le 28 décembre, de m'envoyer des contretemps.

En somme, à regarder l'ensemble de ma vie, je suppose qu'il se sert de moi, mais, en vérité, à la considérer dans ses parties séparées, ce n'est qu'une vie d'échec(l). »

(1) T. Il, p. 67.

Les autorités religieuses lui paraissent méconnaître la situation réelle de l'Angleterre; il s'en explique dans une autre lettre :

Il est bien clair que l'Église devrait avoir des universités à elle. Elle le peut en Irlande; elle ne le peut pas en Angleterre, pays protestant. Gomment préparerez-vous les jeunes catholiques à tenir leur rôle dans la vie, à occuper des situations dans un pays protestant, sans qu'ils aillent aux universités anglaises? Impossible. Ou bien ne permettez pas qu'ils se prévalent de ces privilèges, du droit d'entrer au Parlement, de siéger à la Chambre des lords, de devenir hommes de loi, commissaires, etc. , ou laissez-les aller là où seulement ils peuvent se mettre de pair avec les protestants... pourquoi n'êtes-vous pas conséquent et ne défendez-vous au jeune catholique d'entrer dans une Académie telle que Woolwich (école militaire)? Il peut courir autant de danger pour sa foi et

ses mœurs à Woolwich qu'aux universités (1).

Quelques amis de Newman l'engagent à se rendre à Rome, où l'on ne connaît la question que par ce que ses adversaires y ont fait parvenir. Il croit la démarche inutile ; la Propagande a laissé voir qu'elle se jugeait suffisamment instruite par MgrTalbot. A une amie qui le presse de faire ce voyage, il répond : « Vous dites ce que vous feriez dans mon cas, si vous étiez homme ; je dirais plutôt ce que je ferais, dans mon cas, si j'étais femme ; car ce fut sainte Catherine qui conseilla un Pape et cela avec succès; mais saint Thomas de Ganterbury et saint Edmond essayèrent et échouèrent (2) . »

On ne peut, du reste, s'empêcher de sou-

(1) T. II, p. 70.

(l)Ibid,i p. 68.

rire en voyant l'espèce de terreur nerveuse qu'a toujours causée à cet Anglais si pleinement anglais, la seule idée d'un voyage à Rome : « M'appeler à Rome, écrivait-il peu auparavant, à quoi cela aboutit-il? Gela aboutit à séparer un vieillard de son home, à l'obliger d'entrer en rapport avec des gens dont il n'entend pas la langue, à le condamner à une nourriture qui le fait presque mourir de faim, à des manières de vivre qui impliquent des jours et des nuits sans repos. Gela aboutit encore à l'obliger à faire le pied de grue auprès de la Propagande, pendant des semaines, pendant des mois.

Bref, cela aboutit à sa mort. Ce fut le châtiment qu'on infligea au docteur Baines, de le tenir un an à la porte de la Propagande, en 1840-41 (1) . » Avec cette

a passivité » que j'ai notée comme un des traits de son caractère, il préfère s'arrêter devant l'obstacle. « Nous sommes, écrit-il, dans un temps de transition, et nous devons attendre patiemment, bien qu'il se puisse que la tempête dure toute notre vie. » D'ailleurs, il ne désespère pas qu'un jour vienne, plus tard, où les portes d'Oxford ne seront plus fermées aux jeunes catholiques. « Il se peut, ditil, qu'un autre pontife, dans une autre génération, révoque tout cela (1). » Gela s'est trouvé être une prophétie : aujourd'hui, la fréquentation des universités n'est plus interdite aux catholiques, et, de l'aveu de tous, aucun des inconvénients redoutés ne s'est produit.

Il a été pénible à Newman de se voir, une fois encore, barrer la route par l'au-

(1) T. II, p. 69 et 71.

torité religieuse. Toutefois, dans le journal intime où il a pris l'habitude d'épancher, avec un si complet abandon, les sentiments qui agitent son âme, les pensées qui traversent son esprit, on ne retrouve pas cette dépression découragée et souvent amère qui, durant les années précédentes, se trahissait presque à chaque page; c'est la marque du changement opéré depuis YApologia. Il écrit, le 22 février 1865 :

Je viens de relire ce que j'écrivais le 21 janvier 1863. Ma disposition d'esprit est maintenant si différente de ce qu'elle était alors, qu'il faudrait beaucoup de paroles pour le dire. Tout d'abord, je me suis endurci contre l'opposition qui m'a été faite, et je ne me chagrine plus, comme je le faisais alors, des mauvais traitements qui me viennent de la part de certains catholiques influents.. . Je ne sais si cette tranquillité est un meilleur état d'es-

prit que cette anxiété. Chaque année, je me sens de moins en moins inquiet de plaire à la Propagande, me rendant compte qu'ils ne peuvent pas comprendre l'Angleterre... De plus, l'an dernier, il s'est produit en ma faveur comme une étonnante délivrance : c'est l'effet de la controverse dont mon Apologia a été l'événement. Par une bénédiction merveilleuse, pendant que je regagnais ou plutôt que je gagnais la faveur des protestants, je recevais l'approbation — dans des adresses formelles — d'une bonne partie du corps ecclésiastique. Les catholiques ont été hautement satisfaits de moi, parce que je leur rendais service, et je me trouvai, avec eux, sur un pied tout à fait différent de ma situation antérieure. En 1862, j'étais, sous le rapport de la popularité, au point le plus bas, mais, par la force même de ma descente, je préparais un rebondissement. .. Ma tentation actuelle est de trop priser les louanges des hommes, particulièrement celles des protestants, et de perdre une

partie de cette sensibilité à l'égard des louanges de Dieu, qui est un devoir si élémentaire.

Pour toutes ces raisons, quoique je sente vivement la condition où je suis réduit, de ne rien faire, je n'en suis pas si peiné, à la fois parce que, par mon Àpologia, il me semble que je travaille indirectement, et parce que le succès de ce travail m'a mis en train de chercher d'autres moyens de faire du bien, que la Propagande en ait cure ou non... Le projet d'Oxford a été pour le moment renversé, — probablement pour mon bien, — et, ce matin même, j'ai signé le contrat par lequel je vends mon terrain à l'Université. L'impression de Bellasis, d'après ce qu'il a vu à Rome, est que Manning était plus monté encore contre l'idée de me voir, moi, aller à Oxford, que contre celle de voir les jeunes catholiques y aller. Et maintenant, me voici de nouveau rejeté dans ma vie d'inaction fon my do-nothing lifej, et cependant, ô merveille! que cela vienne de

l'habitude, de l'insouciance, ou de mon récent succès, mes sentiments d'abattement et d'irritation semblent s'en être

allés (i).

Dès la fin de 1865, Newman eut occasion de montrer que ce nouveau mécompte n'avait en rien découragé son zèle pour le service du catholicisme. A la suite d'incidents que j'ai racontés ailleurs (2), Pusey avait publié, en vue de la réunion des Églises, ce qu'il appelait un Eirenicon : il y déclarait l'accord possible sur les dogmes essentiels, mais il attaquait le « système pratique du Romanisme » , comprenant, sous ce nom, à la fois des exagérations que l'Église ne sanctionne pas et les dévotions les plus respectables, telles que le culte de la

(1) T. II, p. 72-73.

(2) Voir la Renaissance catholique en Angleterre au dix-neuvième siècle, IIIe partie, chap. i.

Vierge. Les catholiques, émus, blessés de ces attaques, sentaient le besoin qu'il y fût répondu et tournaient les yeux vers Newman. Celui-ci eût désiré ne plus se mêler aux controverses, et il lui était particulièrement pénible de prendre à partie son cher Pusey; il croit cependant que l'autorité même que lui a acquise YApologia, lui fait un devoir de se charger de cette réponse. Il publie donc, en décembre 1865, une « Lettre au D1 Pusey »

dans laquelle une admirable apologie du culte de Marie venge le sentiment catholique sur le point où il a été le plus douloureusement atteint; il a garde toutefois de rebuter ce qu'il y avait de désir sincère d'union chez celui qu'il combat; en outre, comme dans YApologia, il saisit cette occasion de désavouer certaines exagérations compromettantes qui ont fourni prétexte aux critiques de Pusey.

Les catholiques d'opinion extrême, qui se sentent atteints par ce désaveu, médiraient volontiers d'une publication dans laquelle Mgr Talbot prétend découvrir des doctrines « très uncatholic et unchristian » ; mais ils sont intimidés par le grand succès obtenu dans la masse de l'opinion religieuse. Plusieurs évêques écrivent à l'auteur pour le féliciter. Par cet incident succédant de si près à YApologia, il est définitivement prouvé, pour les esprits non prévenus, qu'aux heures où le catholicisme a besoin d'être défendu devant l'opinion anglaise, il faut recourir à celui qu'en tant de circonstances, on a paru vouloir tenir à l'écart.

Newman, qui n'est pas enclin aux illusions optimistes, a le sentiment que ses idées gagnent du terrain, sans que cependant il croie le moment venu de se

mettre personnellement en avant. Il écrit à une amie, le 16 avril 1866 :

J'ai introduit le "bout étroit du coin et j'ai fait une fente. Je crains que cette fente ne se produise violemment et irrégulièrement, et je pense qu'en retirant le coin, il y a chance qu'elle s'accroisse d'elle-même naturellement. Tout ce que je vois me confirme dans mes vues. De toutes les parties du pays m'arrivent des lettres approuvant ce que j'ai fait jusqu'ici. Moins je ferai moi-même, plus les autres feront. Il n'est pas bon de se mettre soi-même trop en avant. Les Anglais n'aiment pas être menés. Je suis sûr qu'il est de bonne politique de rester tranquille maintenant... Il vaut mieux ne pas faire une chose, que de la faire mal. Il faut être patient et se fier à Dieu. Si c'est Sa Volonté que je fasse davantage, Il m'en donnera l'occasion.

Et la lettre se termine par ces lignes :

Vous serez contente d'apprendre — ce qui est pour le moment un grand secret —

que nous allons vraisemblablement finir par avoir une maison à Oxford. Soyons patients et tout ira bien (1).

En effet, certains amis de Newman, dont Mgr Ullathorne, ont cru qu'après le succès de la « Lettre au Dr Pusey » , l'heure était favorable pour reprendre le projet d'un Oratoire à Oxford et pour le faire approuver par Rome. L'initiative ne vient pas de Newman; il tient même à dire qu'il ne s'associe à l'entreprise que « forcé » et « par crainte d'être sourd à un appel de Dieu » . Est-ce bien un appel? Il n'en est pas sûr. « Si quelque empêchement, dit-il, survient d'ici à six mois, ce sera le signe que ce n'était pas un appel (2) . » D'ailleurs, s'il est très touché du zèle de certains amis, notamment de la bonté de Mgr Ullathorne, il

(1) T. II, p. 129.

(2) Ibid., p. 126.

craint de voir renaître, en Angleterre et à Rome , les oppositions qui ont fait échouer le projet en 1864, il se méfie des dispositions du préfet de la Propagande, et il remarque, non sans en être très blessé, que le cardinal Reisach, envoyé en Angleterre pour faire une enquête sur cette question, a interrogé toutes les personnes hostiles que lui a indiquées Manning, mais ne lui a rien demandé à lui, qui pouvait cependant se croire une certaine compétence sur les choses universitaires. Plus le temps s'avance, plus il est perplexe, incertain du résultat, croyant un jour au succès, l'autre jour à un échec. L'idée de se trouver à Oxford l'attire et, en même temps, le trouble. a Ce serait une chose cruelle, écrit-il à un ami anglican, son ancien vicaire, de revoir Oxford, maintenant que je ne suis plus un avec lui. C'est comme un

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mort venant à des morts. 0 cher, cher, combien je redoute cela! Mais il me semble que c'est la volonté de Dieu, et je ne vois pas le moyen de reculer (1) . » A la fin de 1866, Newman reçoit une lettre de Mgr Ullathorne, lui annonçant que la Mission de l'Oratoire à Oxford est autorisée par la Propagande et qu'il peut faire appel à ses amis pour réunir les fonds. Une circulaire rencontre aussitôt bon accueil chez les nombreux catholiques qui ont, depuis plusieurs années, cette fondation très à cœur. Newman peut croire enfin toucher au port. Ses doutes, ses répugnances ont disparu ; il est tout à la joie de la grande œuvre à faire. Il presse l'exécution des dernières mesures et, dans ce dessein, envoie plusieurs fois, à Oxford, l'un de ses reli-

(1) T. II, p. 130.

gieux, le P. Neville. Le 6 avril, celuici, sur le point de partir pour un dernier voyage, se promenait avec Newman sur la route et recevait de lui ses instructions. Écoutons le P. Neville raconter lui-même cet entretien :

Newman, la figure rayonnante, parla de ses vues : « Les premiers échecs n'importent plus maintenant, dit-il. Je vois que Dieu m'a réservé pour cette œuvre. Il y a des signes d'une réaction religieuse, à Oxford, contre le libéralisme et l'indifférentisme d'il y a dix ans. C'est évidemment un moment où une affirmation forte et persuasive des principes chrétiens et catholiques sera sans prix. Il n'est pas impossible que des hommes tels que Mark Pattison soient gagnés. Quoique je ne sois pas jeune, je me sens aussi plein de vie et de pensée que jamais. Il peut se faire que ce soit l'inauguration d'un second Mouvement d'Oxford. » Puis il se mit à parler de l'objet pratique de la visite à faire : « Observez

bien les étudiants catholiques dans l'église. Dites-moi combien il y en a. Cherchez à savoir qui ils sont. Dites-moi où ils s'asseyent dans l'église, afin que je m'imagine d'avance comment je devrai me tenir, lorsque je prêcherai, de façon à les voir naturellement et à m'adresser à eux. Dites-moi aussi ce que sont à présent les offices de l'église, et nous pourrons discuter quels changements seraient utiles. » Newman revint ensuite à l'Oratoire en causant joyeusement avec son compagnon. Le domestique qui leur ouvrit la porte donna une longue enveloppe bleue à Newman et dit : « Le chanoine Escourt est venu de l'Évêché et m'a dit de vous remettre ceci aussitôt votre retour. » Newman ouvrit la lettre, la lut, et se tournant vers Neville : a Tout est fini. On ne me permet pas d'y aller. » Pas un mot de plus ne fut prononcé. Le Père couvrit sa figure avec ses mains et quitta son ami qui alla dans sa chambre pour défaire sa valise (1).

Que s'était-il passé? Ceux qui avaient fait échouer une première fois le projet d'Oxford n'avaient pas désarmé ; le principal d'entre eux, Manning, devenu, en 1865, après la mort de Wiseman, archevêque de Westminster, était plus influent que jamais. La Propagande, pressée d'un côté par les adversaires du projet, de l'autre par ses partisans fort nombreux, non seulement chez les laïques, mais dans le clergé, avait pris alors, suivant un procédé cher aux Italiens, un mezzo termine : elle avait approuvé la fondation d'un Oratoire à Oxford, mais, en même temps, elle envoyait à Mgr Ullathorne une instruction secrète, lui prescrivant, au cas où Newman voudrait transférer sa résidence à Oxford, de s'employer par des moyens de douceur, blandè suaviterque, à l'en empêcher. Il paraît bien qu'en prononçant

cette exclusion, les autorités romaines avaient surtout en vue de faire échec à l'éducation mixte , et que la mesure était motivée, moins par une méfiance personnelle de Newman, que par la crainte que la présence à Oxford d'un tel personnage n'encourageât les parents catholiques à y envoyer leurs fils. Mgr Ullathorne, à très bonne intention, n'avait pas parlé à Newman de cette clause secrète qu'il espérait faire retirer ; il comptait aller à Rome dans ce dessein. Mais, avant qu'il eût pu faire cette démarche, le Weekly Register publiait, le 6 avril 1867, une lettre de Rome qui faisait connaître l'exclusion de Newman; le correspondant en donnait comme motif les suspicions existant à Rome sur les doctrines professées par Newman , en plusieurs circonstances, notamment dans YApologia. « Seul, ajoutait-il, un ultra-

montain dont la fidélité serait sans tache pourrait entrer dans une arène telle que celle d'Oxford et y obtenir des résultats avantageux pour la foi en Angleterre. » Il exprimait l'espoir que la masse des catholiques, les cultivés comme les autres, écouteraient « l'avertissement »

par lequel « le pasteur de l'Église » détournait les fidèles de « pâturages qui, si beaux qu'ils parussent, pourraient, en certaines circonstances, n'être qu'une sorte de poison » . En donnant ce sens à la mesure prise, ce correspondant ne rendait probablement pas la pensée des autorités romaines; mais il s'inspirait de celle des adversaires anglais de la fondation, notamment de Manning et de Ward : ce dernier ne disait-il pas à l'un de ses compatriotes résidant à Rome, que, s'il combattait, de toutes ses forces, ce projet, c'était qu'en le réalisant, « on

augmenterait l'influence de Newman et on lui fournirait des moyens de répandre ses vues (1) » ?

Ainsi publiquement interprétée , la mesure n'était plus seulement, pour Newman, un veto mis une fois encore à son action; elle apparaissait comme une note de suspicion émanant de l'autorité suprême et mettant en doute, aux yeux de tous , son intégrité religieuse. On comprend qu'il en fut très blessé. Il écrivait à Hope Scoot, le 13 avril 1867 :

Je pense qu'il est maintenant prouvé que ce que vous appeliez ma sensitiveness n'était pas de la timidité, de la bizarrerie, de l'émotivité, mais un instinct sûr de l'état de l'atmosphère ecclésiastique... Ce néophyte, M. Martin (l'auteur de la correspondance publiée par le Weekly Regîste?'),

(1) T. II, p. 164.

est un index de l'état du temps à Rome, comme les insectes, fourmillant près de la terre, sont un signe de pluie. Les violences du journal peuvent être indirectement dangereuses pour mon influence en Angleterre, aussi bien qu'une fenêtre ouverte peut contribuera me donner un rhume...

Nul autre que moi ne sait combien, depuis que je suis catholique, j'ai été profondément anxieux de ne rien écrire sans m'appuyer sur de bonnes autorités ecclésiastiques; et quoique, malgré les plus grands soins, Yhumana incuria puisse être en faute, je n'ai aucune raison de croire que mes méprises aient été plus nombreuses que celles auxquelles tous les écrivains sont exposés; cependant, il est certain que je suis considéré avec suspicion à Rome, parce que je ne veux pas suivre jusqu'au bout toutes les extravagances de l'école du jour, et je ne puis plus remuer le doigt sans causer offense (1).

(1) T. II, p. 188.

Peu de jours après, il écrivait à un jésuite de ses amis, le P. Goleridge :

C'est ma croix d'avoir de fausses histoires en circulation sur moi et d'être, par suite, suspect... Il y a dix ans, j'ai été accusé, devant le Pape, de beaucoup de choses (qui n'avaient rien à faire avec la doctrine). J'allai à Rome, quoique cela me dérangeât beaucoup, et j'eus deux entrevues avec le Saint-Père, tête à tête. Il fut très bon et m'acquitta. Mais j'avais à peine le dos tourné que mes ennemis (car je ne puis les appeler autrement) eurent pratiquement le dessus. Notre évêque semble croire qu'il n'y a pas grand avantage à voir le Pape, lorsqu'on ne le voit qu'une fois. Que puis-je contre des personnes qui sont journellement à ses côtés?...

Pendant vingt ans, j'ai honnêtement, et avec amour, fait de mon mieux pour suivre, dans leur lettre, dans leur esprit, les directions du Saint-Siège et de la Propagande, et je n'ai jamais obtenu la con-

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fiance de qui que ce soit à Rome. L'an passé, le cardinal Reisach vint en Angleterre; je l'avais connu à Rome; il ne me fit pas savoir qu'il était en Angleterre; il vint à Oscott, et je ne le sus pas; il vint voir mon terrain à Oxfoid; mais il était confié au P. Goffin, non à moi...

J'ai abandonné tout désir de gagner la bienveillance de ceux qui ont de moi une telle idée. J'ai une abondante consolation dans la sympathie unanime de ceux qui m'entourent. J'ai confiance que j'apporterai toujours ma cordiale obéissance à Rome, mais je n'espère pas la voir jamais reconnue de mon vivant (1).

La sympathie dont parle Newman dans cette lettre s'était en effet manifestée avec éclat. Aussitôt après la publication de l'article du Weekly Réguler, deux cents laïques, comprenant à peu près tous les catholiques considérables d'An-

(1) T. Il, p. 142.

gleterre, se réunirent, sur l'appel de M. Monsell, et adoptèrent une adresse à Newman, où ils déploraient les attaques dont il avait été l'objet, lui exprimaient leur gratitude pour tant de services rendus, et déclaraient que « tout coup qui le touchait infligeait une blessure à l'Église catholique en Angleterre » . Les intransigeants furent très mécontents de cette manifestation. Manning y dénonçait, dans l'intimité, « l'absence de l'instinct catholique et la présence d'un esprit dangereux » . Mais, en même temps, la situation de Newman, dans l'opinion des catholiques anglais, lui paraissait devenue telle, qu'il se croyait obligé, lui aussi, de l'assurer, par lettre, du déplaisir que lui avait causé l'attaque du Weekly Register. Auprès de Mgr Talbot qui lui reprocha cette démarche comme une sorte de couardise, l'archevêque se justifia en

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disant que, s'il n'usait pas de prudence et de ménagement, il risquerait de diviser les évêques anglais dont plusieurs se rangeraient du côté de Newman (1).

(1) Cf. les lettres publiées par Pubcell, Life of Manning, t. II, p. 315 à 319.

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